Légendes de France ou d’ailleurs – La Chasse-galerie : le canot volant, ou le prix secret du désir

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Dans la nuit québécoise, huit hommes arrachent un canot à la neige pour rejoindre celles qu’ils aiment. Le Diable leur prête le ciel, mais exige que leurs âmes répondent du voyage. Rendue célèbre par Honoré Beaugrand, lui-même Franc-Maçon et libre-penseur, la Chasse-galerie porte bien davantage qu’un avertissement contre les mauvaises fréquentations : une interrogation sur le désir, la liberté, la parole engagée et cette responsabilité fraternelle qui nous interdit de croire que nous pouvons chavirer seuls. Des chasses fantastiques de France aux cortèges nocturnes d’autres cultures, elle invite à reconnaître ce que l’être humain risque de perdre lorsqu’il veut abolir toute distance.

Nous quittons volontairement l’Europe, mais l’Europe ne nous quitte pas tout à fait

Elle a traversé l’Atlantique dans les mots des voyageurs, les prières des familles, les chansons qui soutenaient l’effort et les histoires auxquelles la nuit rendait leur puissance. Sur les rives du Saint-Laurent, sa mémoire rencontre un autre monde, ses peuples, ses savoirs, ses immensités. Les chevaux des anciennes chasses fantastiques peuvent désormais céder la place à un canot d’écorce, tandis que la forêt déplace l’horizon du merveilleux. Ce qui rôdait autour des villages français prend le large dans le ciel américain ; ce qui effrayait les veillées devient aussi le langage d’une séparation, celle d’hommes dont le métier éloigne les corps sans parvenir à discipliner les cœurs.

Il faut d’abord entendre cette solitude.

Le bois craque, la neige ensevelit les chemins, le chantier retient ceux qui ont laissé au village une amoureuse, une famille, une part de leur jeunesse. Au soir de la Saint-Sylvestre, l’absence devient presque une présence physique : ailleurs, des maisons s’éclairent, des violons appellent à la danse, une année s’achève au milieu des visages aimés. Ici, la forêt demeure immense, et le désir découvre qu’il peut souffrir autant du calendrier que de la distance. C’est dans cette brèche que le Diable introduit sa proposition, avec l’habileté de ceux qui savent présenter une servitude comme un service.

Dans le récit d’Honoré Beaugrand, Joe, devenu cuisinier de chantier, raconte à ses camarades une aventure de jeunesse

Honoré Beaugrand

Baptiste Durand l’a convaincu de rejoindre un équipage de huit hommes pour gagner Lavaltrie par les airs. Le pacte interdit de prononcer le nom de Dieu et de toucher une croix pendant le voyage ; il faut aussi regagner le chantier avant six heures. La sobriété doit permettre de respecter ces conditions. Le canot décolle, survole les rivières et Montréal, puis les voyageurs gagnent un bal près de Contrecœur. Au retour, Baptiste, qui a bu, compromet la navigation ; ses compagnons le maîtrisent, mais il se libère, et l’embarcation finit dans un pin. Tous survivent, retrouvés dans la neige. Leurs âmes ont été mises en jeu ; le dénouement ne raconte pas leur confiscation. Joe laisse même subsister une explication moins surnaturelle : leurs camarades les auraient simplement découverts ivres. Cette ambiguïté appartient à la saveur du conte autant que son prodigieux envol. Beaugrand ne crée pas cette croyance de toutes pièces. Il lui donne une forme littéraire durable, en conservant le grain de la parole, la malice du narrateur et la rudesse du chantier.

Mais celui qui accueille le Diable dans ses pages mérite davantage qu’une mention au passage.

Honoré Beaugrand (1848-1906) appartient à ces existences mobiles qui font circuler les idées avec les hommes. Né à Lanoraie, passé par le métier des armes et par les États-Unis avant de devenir journaliste, écrivain et maire de Montréal de 1885 à 1887, il connaît les départs, les recommencements et les communautés de langue française qui cherchent à préserver leur voix loin de leur terre d’origine. Son roman Jeanne la fileuse, publié en volume en 1878, porte déjà cette attention à l’émigration franco-canadienne, aux travailleurs et à leurs destinées.

Son activité de presse donne à cette sensibilité une portée civique. Avec La République, lancée en 1875, il tente de faire vivre aux États-Unis un journal français qui informe, rassemble et défend une pensée indépendante. Les déplacements de l’entreprise, de Fall River à Lowell, puis à Saint-Louis et de nouveau à Fall River, ses interruptions et ses reprises jusqu’à sa disparition en 1878, disent la précarité d’une parole qui cherche ses lecteurs autant que ses moyens d’existence. Dans ces colonnes, les nouvelles, les histoires et les plaisanteries voisinent avec l’affirmation des convictions : la culture populaire et le débat politique partagent déjà la même demeure. En fondant La Patrie à Montréal en 1879, Beaugrand donnera à ce travail de journaliste une assise beaucoup plus durable.

La Franc-Maçonnerie constitue une dimension explicite de cet engagement.

Devenu Franc-Maçon en 1873 selon le Dictionnaire biographique du Canada, Beaugrand revendique publiquement dans La République sa qualité de « franc-maçon très avancé », en même temps que celle de « libéral très avancé ». Son admiration pour les principes de la Révolution française et son attachement aux droits de l’homme s’inscrivent dans un combat pour l’autonomie de la conscience. Déiste et anticlérical à cette époque, il invoque aussi l’absence de religion d’État dans le cadre constitutionnel américain pour affirmer sa liberté de conviction. Chez lui, l’émancipation intellectuelle prend donc une forme publique, exposée à la contradiction, portée dans les journaux et assumée devant ses adversaires.

À la fin du XIXe siècle, il participe également à la fondation de la Loge montréalaise L’Émancipation, liée au Grand Orient de France. Le nom de cet Atelier entre en résonance avec sa trajectoire : s’affranchir des tutelles qui prétendent gouverner la pensée, faire place au jugement personnel et ouvrir un espace de discussion. Cette orientation ne résume pas toute la diversité de la Franc-Maçonnerie ; elle situe Beaugrand dans son courant libéral et dans les tensions d’une société où l’influence ultramontaine demeure forte. Elle permet surtout de mesurer ce que représente, pour un homme de son temps, le fait de déclarer son appartenance et d’en soutenir les exigences dans la cité.

Cette liberté éclaire sa manière de recueillir les légendes.

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Un Franc-Maçon peut entendre la voix des anciens, aimer leurs histoires de revenants et donner au Diable une présence littéraire sans renoncer à la raison. En publiant La Chasse-galerie dans La Patrie en 1891, puis en la réunissant à d’autres récits dans le volume de 1900, Beaugrand offre à la mémoire populaire un avenir qui ne dépend plus de l’adhésion littérale à ses croyances. Son appartenance n’autorise pas à transformer le conte en rituel chiffré ; elle rend particulièrement féconde la rencontre, dans une même œuvre, du merveilleux transmis et de la conscience affranchie. Le lecteur maçonnique peut y reconnaître cette tâche délicate : recevoir un héritage, le travailler et le transmettre en laissant à celui qui vient la liberté d’en chercher le sens.

Honore_Beaugrand maire de Montréal en 1887

L’enjeu culturel est considérable

Une tradition peut être aimée sans que toutes ses croyances soient professées, et transmise sans que ses interdits deviennent ceux du lecteur. Beaugrand laisse vivre ensemble la peur de l’enfer, le plaisir du récit et la possibilité d’une explication prosaïque. Cette hospitalité de la littérature préserve plusieurs façons de comprendre. Le croyant y reconnaît une tentation, le sceptique un récit d’ivresse, l’historien une société, et le lecteur sensible aux symboles une aventure intérieure ; aucun n’est obligé de chasser les autres de la veillée pour avoir sa place auprès du feu.

Sur l’autre rive de l’Atlantique, la France conserve les parentés les plus directes du nom

Le Poitou et la Saintonge connaissent la chasse-galerie, tandis que les traditions françaises déploient tout un vocabulaire de chasses fantastiques et de troupes nocturnes, dont la mesnie Hellequin. Un récit populaire évoque un seigneur Gallery condamné pour avoir préféré la chasse au devoir religieux ; il faut cependant recevoir cette histoire comme une explication légendaire, et non comme une étymologie définitivement établie. Derrière la diversité des noms demeure l’effroi d’une humanité emportée au-delà de ses limites, poursuivant jusque dans l’éternité ce qu’elle n’a pas su interrompre pendant sa vie.

Dans une autre version du chasseur Gallery, un cerf poursuivi trouve refuge auprès d’un ermite ; le seigneur passe outre à l’interdit et tue l’animal. La malédiction sanctionne alors une puissance incapable de reconnaître un lieu de protection. Nous pouvons entendre dans cette scène une question qui traverse les siècles : que vaut notre force si elle ne sait jamais s’arrêter devant la vulnérabilité ? Le cerf, la grotte et l’ermite composent un espace de retrait que la chasse devrait respecter. Celui qui viole cet asile finit prisonnier de sa propre poursuite, condamné à prolonger indéfiniment le geste qu’il aurait pu interrompre.

La tradition orale ne connaît pourtant pas une seule embarcation ni un unique dénouement.

Certaines variantes font voyager les hommes sur un manche de hache merveilleusement allongé ; d’autres infléchissent l’accident, la faute ou le sort des voyageurs. Avant même le récit organisé, les bruits du vent et les cris d’oiseaux dans la nuit ont pu nourrir la croyance à des passages surnaturels. Le conte donne des visages à ce que l’oreille perçoit sans que l’œil puisse l’identifier. La mémoire populaire travaille ainsi à partir d’une expérience du monde, puis chaque narrateur ajuste ce qu’il transmet à la crainte, au rire ou à l’attente de ceux qui l’écoutent.

Le changement québécois est alors saisissant. À la passion du chasseur s’est substituée, dans le conte de Beaugrand, l’impatience de ceux qui veulent retrouver une présence aimée. La forêt cesse d’être seulement le domaine d’une poursuite ; elle devient l’espace d’un empêchement. Le merveilleux change aussi de condition sociale : des travailleurs occupent le centre du récit, et leur bonheur désiré tient à quelques heures de fête. Nous pouvons y lire la plainte discrète d’existences auxquelles le travail prend une partie du temps d’aimer, sans transformer pour autant la légende en document économique ou son auteur en porte-parole d’une théorie qu’il n’énonce pas.

Le canot lui-même oblige à élargir la mémoire. L’embarcation d’écorce renvoie aux savoirs des peuples autochtones, dont les voyageurs européens ont appris à se servir. Cette présence matérielle est solidement documentée. L’idée, souvent répétée, d’une fusion avec un récit autochtone précis de canot volant exige en revanche une tradition identifiée et une source : la silhouette de l’embarcation ne suffit pas à prouver cette filiation. Reconnaître l’héritage autochtone consiste aussi à ne pas lui attribuer indistinctement tout ce que notre goût du mystère souhaite y trouver.

À partir de ce foyer franco-québécois, la comparaison peut ouvrir une vaste géographie, pourvu qu’elle distingue les traditions parentes des simples résonances. Aucun inventaire bref ne saurait épuiser toutes les variantes locales ; suivre leurs principales familles permet cependant de comprendre comment des sociétés différentes ont donné forme à la même inquiétude devant les passages interdits. En Allemagne, les récits de chasse sauvage font entendre la chevauchée d’un chasseur surnaturel, parfois nommé Wod, que la tradition savante rapproche de Wodan. Au Danemark, des récits mettent Odin en scène comme chasseur. En Pologne et en Bohême, aujourd’hui en Tchéquie, d’autres collectes attestent des chasseurs fantastiques et des courses nocturnes. Ces ressemblances dessinent une circulation de motifs ; elles ne restituent pas, à elles seules, une religion originelle intacte sous tous les contes.

En Norvège, l’Åsgårdsreien donne à cette traversée nocturne une puissance presque cosmique. Le tableau peint par Peter Nicolai Arbo en 1872, conservé au Musée national d’Oslo, déploie dans le ciel une troupe tumultueuse. Les traditions évoquées par le musée associent cette course aux morts et aux êtres surnaturels, particulièrement autour de Noël. En regard du canot québécois, le contraste éclaire deux terreurs : être happé par une puissance étrangère, ou lui ouvrir soi-même la porte. Les bûcherons ne sont pas seulement les témoins d’un ciel inquiétant ; ils choisissent d’y embarquer, et cette décision transforme l’effroi en responsabilité.

Au pays de Galles, les Cŵn Annwn, chiens de l’Autre Monde, appartiennent à une tradition où la chasse met en relation des domaines que l’expérience ordinaire sépare. Annwn ne se laisse pas réduire sans précaution à l’enfer chrétien : la rencontre des héritages et de leurs réinterprétations fait précisément la richesse de ces récits. En Angleterre, Herne le Chasseur hante le chêne de Windsor, avec ses bois de cerf et ses chaînes ; Shakespeare en conserve un témoignage dans Les Joyeuses Commères de Windsor. Ce fantôme forestier offre un rapprochement, sans que nous devions faire de lui le conducteur universel de toutes les chasses britanniques. Ici encore, un arbre, un lieu et une heure suffisent à rendre poreuse la frontière du visible.

En Espagne, dans la tradition galicienne, la Santa Compaña déplace le motif vers une procession d’âmes en peine qui parcourt les chemins nocturnes. La chasse devient cortège, et la route familière peut se changer en passage des morts. La parenté avec la Chasse-galerie relève ici de cette proximité inquiétante entre le monde habité et l’invisible, plutôt que du canot ou du pacte. Le paysage n’est plus un décor neutre : il conserve des présences et oblige le vivant à penser la place de ceux qui l’ont précédé.

Du côté des Pays-Bas et des routes maritimes du cap de Bonne-Espérance, le Hollandais volant constitue un autre rapprochement majeur, issu d’une tradition maritime devenue internationale. Selon les versions, le vaisseau maudit poursuit une navigation sans repos, sous l’effet d’un défi ou d’une condamnation. Il offre au canot québécois un miroir renversé : les bûcherons veulent raccourcir le voyage, tandis que le navire fantôme ne peut plus le finir. La malédiction tient alors à une mobilité privée de retour, comme si l’on pouvait tout traverser après avoir perdu le droit d’arriver.

En Irlande, l’histoire d’Oisín et de Tír na nÓg explore plus directement encore le prix du retour. Le héros quitte le pays de l’éternelle jeunesse pour revoir les siens, avec l’interdiction de poser le pied sur le sol ; lorsqu’il touche terre, le temps auquel il avait échappé le rattrape. Ce n’est pas une variante de la Chasse-galerie, mais une admirable résonance : l’amour du pays et des êtres ne suffit pas à abolir la durée. Sous des formes différentes, les deux récits nous demandent si nous savons encore revenir lorsque nous avons consenti à sortir des conditions ordinaires de l’existence.

Dans le conte russe du Navire volant, le merveilleux collectif prend une orientation plus heureuse. Un garçon jugé simple accueille des compagnons aux facultés extraordinaires, dont les dons permettront de surmonter les épreuves. Le rapprochement ne suppose aucune ascendance directe du récit québécois ; il révèle une autre possibilité du symbole. Une embarcation impossible peut récompenser l’hospitalité et faire de la différence des êtres une force commune. La comparaison est précieuse pour notre lecture : le vol, à lui seul, ne signifie donc ni faute ni sagesse ; sa valeur dépend de ce qui anime les voyageurs et de la manière dont ils se traitent.

Au Chili, le Caleuche, navire fantôme des mers de Chiloé, inscrit l’embarcation surnaturelle dans une autre mémoire maritime, largement recueillie et réinvestie par la littérature. Au Japon, le Hyakki yagyō, cortège nocturne des cent démons, déploie un monde d’êtres étranges que des rouleaux peints font défiler jusqu’au retour du jour. Ni l’un ni l’autre ne doit être présenté comme un descendant du canot québécois. Ils élargissent cependant notre regard : les cultures ont imaginé bien des façons de peupler les heures où l’ordre quotidien semble suspendu, sans partager nécessairement les mêmes dieux, la même idée du mal ni la même destinée de l’âme.

Ce pouvoir de métamorphose explique aussi la fécondité artistique du motif. La chasse fantastique nourrit Le Chasseur maudit de César Franck, inspiré de Bürger ; la Chasse-galerie résonne dans les chansons de Claude Dubois et de La Bottine Souriante, tandis que le cinéma d’animation lui donne un nouveau ciel avec La Légende du canot d’écorce de Robert Doucet. Les illustrations d’Henri Julien ont, elles aussi, contribué à fixer la silhouette du canot suspendu au-dessus du pays. Chaque art choisit son passage : la musique fait entendre l’élan et l’inquiétude, l’image installe la fragile embarcation dans l’immensité, la voix du conteur rend sensible le prix humain du voyage. La transmission se poursuit parce que le symbole conserve assez de profondeur pour accueillir d’autres sensibilités.

Revenons alors à nos hommes suspendus entre la forêt et les étoiles. La lecture initiatique commence par leur désir, dont il serait trop facile de faire un ennemi. Aimer, vouloir rejoindre, souffrir de l’absence appartiennent à ce qui nous humanise. La question se déplace vers le prix auquel cette aspiration accepte de se satisfaire. Le pacte devient inquiétant lorsque l’objet désiré occupe tout le champ de la conscience, au point de rendre négligeable ce qui engage l’être entier. Quelques heures de présence semblent peser davantage que la liberté de celui qui les demande, et l’impatience altère jusqu’à la capacité de comparer.

Pour le Franc-Maçon, cette impatience rencontre le travail de la pierre brute.

La matière à dégrossir comprend nos empressements, nos vanités et cette manière de croire qu’une volonté intense suffit à rendre juste ce qu’elle exige. Le maillet et le ciseau peuvent ici accompagner notre lecture : l’énergie demande une direction, et le discernement doit régler la force. Le compas, à son tour, devient une invitation à tracer la juste étendue de nos désirs, afin que leur expansion n’envahisse pas la liberté d’autrui. Ces rapprochements appartiennent au regard que nous portons sur le conte ; ils donnent aux outils une prise sur notre vie intérieure sans les réduire à des ornements ajoutés au paysage.

Le passage d’une année à l’autre approfondit encore cette méditation

La Saint-Sylvestre place les voyageurs sur un seuil, entre ce qui s’achève et ce qui ne s’est pas encore accompli. Une démarche initiatique nous apprend à donner sens à ces moments de transition, à consentir à quitter une habitude sans prétendre posséder d’avance la forme nouvelle de notre existence. Les bûcherons voudraient, eux, obtenir immédiatement le bénéfice du passage. Leur aventure nous rend sensible la patience nécessaire à toute transformation : franchir un seuil matériel peut prendre un instant, tandis qu’en comprendre la portée exige parfois des années.

Le consentement mérite lui aussi d’être interrogé. Les voyageurs prononcent bien leur engagement, mais Joe a été pressé, moqué dans sa prudence et entraîné par les autres. La scène ne permet pas de confondre aisément parole donnée et liberté pleinement éclairée. Elle montre combien l’assurance d’un meneur, la peur de paraître lâche et le désir d’appartenir au groupe peuvent accélérer une décision. Une communauté fraternelle devrait précisément offrir à chacun le temps que Baptiste refuse à Joe : celui de comprendre ce qu’il accepte, d’exprimer une réserve et de conserver sa dignité lorsqu’il hésite.

Le Diable prend ainsi, dans notre interprétation, le visage du marchand d’immédiateté

Il n’a pas à créer le manque ; il lui suffit d’en exploiter la douleur. Le rapprochement avec Faust vient naturellement, mais ces hommes ne réclament ni la totalité du savoir ni la domination du monde : ils veulent retrouver un bal et une amoureuse. Cette modestie rend l’affaire plus troublante encore, car elle rappelle qu’une aliénation peut commencer par un arrangement apparemment minuscule. Nous pouvons reconnaître cette mécanique chaque fois qu’un avantage immédiat nous invite à engager une part de nous-mêmes dont nous ne mesurons plus la valeur.

Le canot devient alors une image de l’interdépendance

Chacun garde son corps, sa place et son aviron, mais personne ne possède une trajectoire entièrement séparée de celle des autres. Le rapprochement avec la Loge trouve ici sa justesse, à condition de rester une lecture symbolique et de ne pas assimiler un engagement maçonnique à un marché diabolique. Une œuvre commune suppose que les forces individuelles s’accordent ; elle exige également que nul ne fasse porter aux autres le risque de sa seule volonté. La fraternité prend toute sa consistance lorsqu’elle nous rend attentifs aux effets de nos actes sur ceux qui voyagent avec nous.

La chaîne d’union prolonge cette image de l’équipage, car la force du lien réside dans l’attention que chacun porte à ceux qui l’entourent. Elle nous rappelle que le travail intérieur trouve sa vérité dans une relation vécue : soutenir, avertir, accepter d’être averti, et reconnaître à chacun sa place. L’équilibre d’un canot dépend moins de l’éclat d’un geste que de l’accord des gestes ; de même, une Loge éprouve sa fraternité dans la qualité de l’écoute et dans le soin qu’elle apporte aux plus hésitants. La défaillance d’un Frère appelle une réponse qui protège le groupe tout en préservant la possibilité pour cet homme de se relever.

Sous la voûte étoilé, cette solidarité acquiert une dimension plus vaste.

La voûte que contemplent les voyageurs peut rappeler au Maçon l’horizon symbolique de ses travaux, cette immensité devant laquelle l’orgueil humain retrouve sa mesure. Elle n’abolit cependant ni le danger ni la nécessité de tenir l’aviron. Ainsi comprise, la Lumière ne se confond pas avec l’éclat de la lune sur la neige : elle désigne la lucidité qui permet de reconnaître sa part de responsabilité. L’homme peut être entouré de clarté et continuer de mal conduire ; son véritable progrès commence lorsqu’il éclaire aussi les raisons de son mouvement.

La défaillance de Baptiste introduit une question politique au cœur de l’aventure. Celui qui connaît la route peut perdre le droit de gouverner lorsqu’il cesse d’entendre les avertissements. Son expérience ne le dispense pas de répondre de sa conduite, et ses succès passés ne garantissent pas le voyage présent. Les compagnons doivent intervenir pour préserver l’équipage, y compris celui qui le met en danger. Nous pouvons y lire une conception exigeante de l’autorité : elle demeure liée au service rendu, à la vigilance et à la capacité d’accueillir une contradiction. La solidarité n’oblige pas à abandonner le jugement entre les mains du plus assuré.

Dans cette perspective, l’ivresse dépasse sa fonction morale immédiate. Elle peut figurer toute exaltation qui rend un être sourd à la réalité, qu’elle naisse de la puissance, du prestige, de la certitude ou du sentiment d’être indispensable. Le gouvernail devient dangereux lorsque celui qui le tient confond sa personne avec le salut du groupe. Pour une Loge comme pour toute institution, la leçon ne se réduit donc pas à l’obéissance aux règles : elle concerne les conditions dans lesquelles la parole d’alerte peut être entendue, et la possibilité de reprendre ensemble une direction que l’un a compromise.

Les interdits du voyage éclairent aussi une dimension religieuse plus profonde.

Dans l’univers du conte, la croix conserve une puissance que le pacte ne peut neutraliser ; le Diable obtient un détour, non la disparition de tout ordre sacré. Pour le lecteur symboliste, le clocher peut devenir le signe d’une verticalité que le simple déplacement aérien ne suffit pas à rejoindre. Le canot s’élève dans l’espace sans garantir aucune élévation de l’être. Nous touchons là une distinction essentielle à toute démarche initiatique : une expérience extraordinaire, une sensation de puissance ou un accès à l’invisible ne valent pas, par eux-mêmes, transformation intérieure.

La règle imposée à la parole redouble cette ambiguïté. Les hommes doivent surveiller leur langue pour survivre au contrat, mais cette discipline les empêche aussi de nommer ce qui pourrait leur servir de recours. Un silence peut protéger une maturation ; il peut également enfermer dans une dépendance. La lecture ésotérique perdrait son discernement si elle sacralisait indistinctement toute réserve, tout secret et toute obéissance. Le conte nous invite à demander ce que sert une règle, à qui elle profite et quelle liberté elle laisse à ceux qui s’y soumettent.

Même les éléments peuvent entrer dans cette méditation, sans que nous prétendions découvrir chez Beaugrand un traité hermétique dissimulé. Le bois vient de la terre, l’embarcation appartient à l’eau, l’aventure la livre à l’air, tandis que le feu demeure associé aussi bien à la menace infernale qu’à la chaleur du foyer. Une lecture alchimique y verra volontiers l’écart entre la volatilité conquise et la stabilité encore à acquérir. Le retour au sol devient alors l’épreuve décisive : que rapporte l’homme de son envol, et comment ce qu’il a vécu transforme-t-il sa manière d’habiter le monde ? La chute ne confère aucun grade et ne produit aucune sagesse par elle-même ; elle devient une épreuve féconde lorsque l’expérience se change en conscience, puis en conduite. C’est tout le sens d’un retour au travail : reprendre la matière de sa propre vie, y reconnaître ce qui demeure désordonné et poursuivre l’ouvrage avec davantage de justesse.

Cette question rejoint notre civilisation de la vitesse

Nous multiplions les moyens de réduire les délais, et beaucoup de ces conquêtes soulagent réellement l’existence ; la légende ne commande aucun renoncement au progrès. Elle interroge plutôt la maturité de ceux qui disposent d’une puissance accrue. Un outil capable d’abolir une distance laisse entière la question du but, de la mesure et du coût supporté par autrui. À l’échelle collective, le canot peut aussi figurer notre condition écologique : des places différentes dans une même embarcation, des responsabilités inégales, mais un milieu commun dont personne ne s’extrait durablement par sa seule volonté.

Il reste enfin à regarder celles vers qui les hommes se précipitent. Le récit épouse surtout la voix masculine du chantier, et les amoureuses apparaissent à travers son attente. Une lecture contemporaine peut leur rendre une liberté que le désir des voyageurs tend à oublier : elles ne sont ni des récompenses ni des biens gardés au village. Aucun exploit accompli pour rejoindre quelqu’un ne donne droit à son amour. Cette limite prolonge la méditation sur le pacte jusque dans l’intimité ; l’être aimé demeure libre, même lorsque nous avons traversé le ciel pour lui.

La beauté du dénouement tient à ce que Joe peut encore raconter

L’aventure a laissé un corps meurtri, une mémoire et une parole offerte à ceux qui l’écoutent. Dans la chaleur retrouvée, le récit transforme une imprudence en expérience partageable, sans épuiser son mystère. La transmission accomplit peut-être ainsi ce que l’envol n’avait pas su produire : un déplacement intérieur, rendu possible par le retour, le recul et l’attention des autres. Le vieux conteur rend à la communauté ce que le jeune homme avait risqué de perdre en voulant brusquer le temps.

Lorsque nous levons les yeux vers ce canot lancé dans la nuit, nous pouvons donc y reconnaître notre propre désir de franchir ce qui résiste.

La Franc-Maçonnerie offre à cette image une interrogation qui lui est familière : quelle maîtrise de nous-mêmes accompagne les moyens que nous acquérons, et quelle place gardons-nous à ceux dont la vie dépend de notre conduite ? Le prix secret du désir apparaît lorsque, pour atteindre plus vite la maison aimée, nous acceptons de ne plus répondre de celui qui en franchira le seuil. La Chasse-galerie nous laisse heureusement le temps de reprendre l’aviron, de veiller sur nos compagnons et d’apprendre qu’un véritable retour exige encore que nous soyons capables d’habiter ensemble la terre.

Aujourd’hui l’histoire, avec Maxime Coutié

Avec Radio-Canada Ohdio, écoutez « Honoré Beaugrand, un personnage complexe et coloré », une émission du 4 décembre 2024

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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