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Philosophe, écrivain et théoricien politique italien, Antonio Gramsci, né en Sardaigne en 1891, fut l’un des fondateurs du Parti communiste italien avant d’en prendre la direction en 1924. Emprisonné par le régime de Benito Mussolini à partir de 1926, il mourut en 1937 après onze années de captivité, au cours desquelles il élabora notamment sa pensée de l’hégémonie culturelle, consignée dans les Cahiers de prison. Dans Comment naît le fascisme, dix articles écrits entre 1920 et 1924 permettent de saisir la catastrophe avant qu’elle ne reçoive son nom définitif. Gramsci y observe moins l’ascension d’un homme que la lente décomposition d’un ordre politique, social et moral.

Luttes ouvrières, peur des classes possédantes, déclassement de la petite bourgeoisie, épuisement du parlementarisme, militarisation de la vie publique et culte du chef composent une mécanique dont il perçoit très tôt la logique. Le fascisme devient possible lorsque la violence cesse d’apparaître comme une rupture et commence à être admise comme une méthode. Éclairée par la préface de l’historienne et universitaire française, spécialiste du fascisme, du totalitarisme et de l’antisémitisme Marie-Anne Matard-Bonucci, cette lucidité oblige toute conscience attachée à la liberté, à la dignité humaine et au travail jamais achevé de la démocratie.
Le fascisme commence lorsque la violence trouve des mains respectables
Le titre pose une question de naissance, mais Antonio Gramsci refuse toute généalogie rassurante. Le fascisme ne surgit pas comme un monstre étranger au corps social. Il se forme dans les institutions qu’il prétendra ensuite sauver, dans les intérêts économiques qui l’utilisent avant d’en devenir les obligés, dans les humiliations collectives et les renoncements successifs de ceux qui savent et préfèrent attendre. Sa naissance ressemble moins à une apparition qu’à une coagulation. Des peurs dispersées, des rancœurs, des ambitions et des nostalgies d’ordre finissent par prendre corps dans une organisation capable de frapper.
Le fascisme n’est pas seulement une doctrine. Il est une pratique de conquête, une pédagogie de l’intimidation et une accoutumance à l’illégalité.
Antonio Gramsci observe les chemises noires, les attaques contre les organisations ouvrières, les incendies de sièges politiques, l’usage des commandos et la transformation d’une violence privée en auxiliaire de l’État. Le pouvoir économique la finance, l’organise ou l’accepte parce qu’elle promet de briser les résistances sociales que le droit commun ne parvient plus à contenir.

La formule selon laquelle « le fascisme est l’illégalité » désigne une mutation du rapport à la loi. L’illégalité cesse d’être honteuse lorsqu’elle sert les intérêts jugés supérieurs de l’ordre. Elle reçoit des uniformes, des relais, des indulgences administratives et bientôt une légitimité électorale. La violence n’est plus tolérée malgré l’État. Elle devient la voie par laquelle l’État redéfinit ses ennemis.
La démocratie meurt d’abord de ses accommodements
Marie-Anne Matard-Bonucci restitue le laboratoire italien. L’après-guerre est traversé par la misère, le chômage, la peur révolutionnaire, les occupations d’usines et de terres, l’agitation des anciens combattants, la fragilité des gouvernements et l’angoisse des classes moyennes. Dans cette matière instable, les Faisceaux promettent une revanche aux déclassés, une protection aux possédants et une décision à ceux que le Parlement exaspère.

La chronologie détruit une illusion commode. Mussolini ne prend pas le pouvoir contre une démocratie intacte. Il progresse dans une démocratie déjà blessée par ses propres élites, qui pensent pouvoir canaliser l’extrême droite, l’utiliser contre la gauche, puis la renvoyer dans ses casernes. Les libéraux, les grands propriétaires et une partie des dirigeants économiques imaginent que la brutalité fasciste restera subordonnée à leurs intérêts. Gramsci voit au contraire que l’instrument acquiert sa logique, ses mythes, ses cadres et son appétit de souveraineté.
Le fascisme avance parce que trop de responsables croient encore négocier avec lui alors qu’ils ont déjà commencé à lui céder.
Chaque compromis semble provisoire. Chaque concession paraît éviter un mal plus grand. Pourtant, l’accumulation des prudences prépare la capitulation générale.

Gramsci saisit aussi le rôle du langage. Le fascisme se présente comme remède à la confusion qu’il contribue à produire. Il promet la paix après avoir organisé la peur. Il invoque la nation pour disqualifier les conflits sociaux. Il célèbre la discipline tout en exaltant la brutalité de ses troupes. Il prétend restaurer l’État après avoir sapé le droit.
La domination commence lorsque les mots cessent d’éclairer les actes et servent à les travestir.
La crise des classes moyennes devient une matière inflammable
L’un des apports les plus féconds de Gramsci tient à son analyse de la petite bourgeoisie. Loin d’en faire un bloc moralement condamné, il décrit une catégorie travaillée par la peur du déclassement, la perte de prestige, la concurrence sociale et le sentiment d’inutilité. Cette blessure peut conduire vers la solidarité démocratique, mais aussi vers la recherche d’un coupable et le désir d’un chef qui rendrait au monde une hiérarchie lisible.

Le fascisme transforme cette inquiétude en disponibilité politique. Il offre une fraternité de substitution, fondée moins sur la reconnaissance mutuelle que sur l’identification d’un ennemi. Il promet une dignité par l’uniforme, une grandeur par l’obéissance et une action immédiate à ceux que la lenteur des institutions humilie. Il convertit la colère sociale en mobilisation contre les ouvriers, les socialistes, les communistes, les étrangers ou tout groupe désigné comme obstacle à l’unité nationale.
Cette compréhension interdit les explications paresseuses. Il ne se réduit ni à la folie d’un peuple ni au génie malfaisant d’un chef. Il articule des intérêts matériels, des passions collectives et une crise de représentation. Son succès dépend de la rencontre entre une base disponible, des financiers disposés à payer, des appareils d’État prêts à détourner le regard et une culture politique habituée à penser l’adversaire comme un corps à éliminer.

Gramsci écrit au milieu de l’incendie
Antonio Gramsci ne parle pas depuis le confort rétrospectif du professeur. Né en 1891 en Sardaigne, marqué par la pauvreté, la maladie et l’expérience précoce de l’injustice, il devient journaliste, militant socialiste, fondateur du Parti communiste italien et député. Son écriture procède de l’urgence. Elle cherche moins à bâtir un système achevé qu’à comprendre une situation assez vite pour agir sur elle.
Les articles rassemblés appartiennent à cette période où la pensée doit marcher au même rythme que l’événement sans se laisser engloutir par lui. Gramsci observe les occupations d’usines de Turin, les conseils ouvriers, les divisions de la gauche, la montée des commandos fascistes, les erreurs stratégiques du socialisme italien et les compromissions des institutions. Son intelligence demeure engagée, mais elle refuse la consolation militante. Il critique les adversaires autant que les aveuglements de son propre camp.

Ces textes précèdent les Cahiers de prison, où Gramsci approfondira les notions d’hégémonie, de consentement et de conquête culturelle. Ici, le jugement est tranchant, parfois excessif, et certains portraits portent la marque d’une bataille immédiate. Leur valeur tient à cette proximité avec le danger. L’auteur ne décrit pas un régime stabilisé. Il saisit des symptômes dont le sens n’est pas encore admis.
La préface souligne la récupération de Gramsci par certaines droites contemporaines. Le penseur de l’hégémonie culturelle devient alors le fournisseur d’une technique de conquête des esprits, détachée de l’émancipation qui lui donnait sens.
Une pensée amputée de sa finalité peut devenir l’outil de ce qu’elle combattait.
La liberté ne se conserve pas sans travail intérieur
Une lecture maçonnique de ce volume ne saurait chercher chez Antonio Gramsci des symboles qu’il n’emploie pas. Elle peut toutefois reconnaître une exigence familière. La démocratie n’est jamais un édifice définitivement consacré. Elle demeure un chantier exposé aux passions, aux intérêts et aux renoncements de ses bâtisseurs. La pierre commune se fissure lorsque chacun délègue à d’autres le soin de défendre le droit, la vérité des mots et la dignité de l’adversaire.

L’équerre rappelle ici la rectitude de la loi, non comme rigidité, mais comme règle égale pour tous. Le niveau contredit les hiérarchies de race, de naissance ou de fortune que le fascisme sacralise. Le compas enseigne la mesure face à l’ivresse des foules et à l’extension illimitée du pouvoir. La perpendiculaire oblige chacun à examiner la verticalité de sa conscience lorsque l’époque récompense la soumission.
La Franc-Maçonnerie ne possède aucun privilège d’immunité contre l’aveuglement politique.
Son histoire comporte des résistances admirables et des silences. La vigilance initiatique commence donc par une interrogation adressée à nous-mêmes. Que faisons-nous lorsque l’adversaire est déshumanisé, lorsque la rumeur tient lieu de preuve, lorsque la brutalité devient divertissement, lorsque la peur réclame un chef et lorsque la loi paraît trop lente pour nos impatiences ?

Le fascisme prospère dans l’abolition de la mesure
Il divise le monde entre purs et traîtres, peuple authentique et ennemis intérieurs, force salvatrice et faiblesse coupable. Le travail initiatique suit une direction inverse. Il demande de supporter la complexité, de retenir le jugement, de distinguer l’opposition de la haine et d’accorder à chaque être humain une dignité indépendante de son appartenance. La fraternité n’est pas la fusion dans un même cri. Elle est la difficile reconnaissance de l’autre comme sujet libre.
L’Histoire enseigne, mais l’écoute exige du courage
Le volume possède une limite liée à sa nature. Ces textes de combat privilégient l’urgence, la stratégie et les rapports de force. Ils éclairent les mécanismes politiques du fascisme, mais laissent parfois au second plan la profondeur anthropologique du désir d’obéissance, la séduction esthétique de la masse et la part intime du consentement. Gramsci offre néanmoins une charpente essentielle. Le fascisme naît d’une crise sociale, mais il ne triomphe qu’à travers une défaite de la conscience publique.
Sa phrase devenue célèbre, « l’Histoire enseigne, mais personne ne l’écoute », ne doit pas servir d’élégante lamentation. Écouter l’Histoire ne consiste pas à plaquer le passé sur le présent ni à distribuer trop vite les vieux uniformes. Il faut reconnaître des mécanismes sans confondre les époques, discerner des continuités sans abolir les différences, nommer les périls sans transformer toute divergence en preuve de fascisme.

Cette exigence de discernement est peut-être la plus haute leçon du livre. Le fascisme commence lorsque la fatigue démocratique devient mépris de la démocratie, lorsque la peur sociale cherche une victime, lorsque la violence reçoit l’absolution des élites et lorsque la conscience se persuade qu’un renoncement supplémentaire préservera l’essentiel.
Aucune Lumière ne demeure acquise.
Elle se garde par la parole juste, la mémoire active, la loi défendue et le courage de résister avant que la résistance ne devienne héroïque. La question laissée au lecteur n’est donc pas seulement de savoir comment naît le fascisme. Elle consiste à reconnaître ce que chacun accepte, tait ou abandonne lorsque ses premières pierres sont déjà posées.

Comment naît le fascisme
Antonio Gramsci – Marie-Anne Matard-Bonucci (préf.) – Vincent Raynaud (trad.)
Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 2025, 120 pages, 10 € – numérique 7,99 €
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