L’Égypte ne cesse pas de nous regarder – 3 revues pour un été pharaonique

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En ce mois de juillet 2026, l’Égypte ancienne a pris possession des kiosques. À quelques jours d’intervalle, Pharaon Magazine célèbre vingt-cinq années de transmission, Le Point place « les derniers secrets des pharaons » en couverture, tandis que Toute l’Histoire de l’Égypte ancienne déploie Ramsès II, Seth, la fête d’Opet, Sinouhé et les ombres de l’égyptomanie. L’une écoute patiemment les pierres, l’autre fait parler scanners, ADN et jumeaux numériques, la troisième retisse les grands récits d’une civilisation.

Trois regards, trois méthodes, mais une même évidence

L’Égypte ne cesse pas de nous regarder, parce qu’elle continue de poser à notre modernité les questions de l’ordre, de la mémoire, de la mort et de la renaissance.

Trois couvertures ouvrent trois portes

La coïncidence éditoriale mérite d’être relevée. Une revue spécialisée, un grand hebdomadaire généraliste et un magazine d’histoire illustrée choisissent presque simultanément de conduire leurs lecteurs vers les bords du Nil. Il ne s’agit pas seulement d’un effet de saison, d’une invitation au voyage ou d’un retour périodique de Toutankhamon. La passion française pour l’Égypte est devenue une longue mémoire culturelle.

Dans l’entretien qui clôt le dossier du Point, Laurent Coulon, titulaire de la chaire d’égyptologie du Collège de France, rappelle que la discipline s’est constituée en France et que l’art pharaonique a laissé des traces profondes dans les villes, les musées et la culture populaire. Cette familiarité demeure pourtant traversée d’étrangeté. La cour royale évoque parfois celle de Louis XIV, mais les dieux à tête animale, les hiéroglyphes et les conceptions de l’au-delà résistent à toute assimilation facile. C’est précisément dans cet écart que naît la fascination : l’Égypte paraît proche par ses monuments et irréductiblement lointaine par sa pensée.

Depuis l’expédition d’Égypte, la Description de l’Égypte, Champollion et la formation des grandes collections européennes, les Français n’ont jamais cessé de projeter sur la vallée du Nil leurs rêves de commencement, de sagesse perdue et d’éternité. Mais les trois publications de cet été montrent aussi combien le regard a changé. À l’Égypte fantasmée succède une Égypte documentée ; au trésor isolé, le contexte ; au secret merveilleux, la méthode. Le sable ne s’ouvre plus sous la baguette d’un mage. Il est relevé, daté, photographié, comparé et patiemment interprété.

Pharaon Magazine : vingt-cinq ans à écouter la pierre

Le n°66 de Pharaon Magazine marque un anniversaire. François Tonic rappelle que l’aventure commença en 2001 sous le titre Toutankhamon Magazine, à une époque où la France ne disposait pas d’une revue grand public comparable aux titres étrangers consacrés à l’Égypte ancienne. Après quarante-sept numéros et cinq hors-séries, le magazine devint Pharaon Magazine en 2010. Le présent numéro est ainsi le cent vingt-troisième de cette histoire éditoriale.

La fidélité du titre est moins celle d’une nostalgie que celle d’un chantier. Karnak, Saqqarah, Gizeh, Suez, Abou Simbel, le Ramesseum et Abydos constituent autant de stations d’un parcours où la pierre n’est jamais un simple décor : elle est une archive déplacée, blessée, usurpée, restaurée ou remise en relation avec l’ensemble dont elle provenait.

La pierre dispersée attend la main qui rassemble

Autour de la cour de la Cachette à Karnak, près de deux cents blocs ont retrouvé leur place. Stèles de Mérenptah, Ramsès III, Ramsès IV ou Séthy II réapparaissent après des siècles de dispersion. L’anastylose ne prétend pas abolir la lacune : elle accepte le fragment, l’incertitude et l’absence. Une partie d’une paroi demeure perdue, une inscription reste incomplète, un souverain a parfois usurpé le nom d’un autre. Pourtant, l’ouvrage recommence.

Le lecteur franc-maçon reconnaîtra ici une parenté symbolique avec le chantier initiatique, sans qu’il soit nécessaire d’inventer la moindre filiation historique entre l’Égypte pharaonique et la Franc-Maçonnerie moderne. Identifier une pierre, comprendre sa fonction et refuser de combler arbitrairement ce qui manque relèvent d’une éthique de la mesure. Hors de l’édifice, le bloc demeure muet ; replacé dans une relation juste, il recommence à parler.

L’étude consacrée à l’effondrement du premier pylône du Ramesseum prolonge cette méditation. Remplissages instables, humidité, séismes, abandon et récupération des matériaux ont défait ce que la puissance royale croyait avoir établi pour l’éternité. Le pylône était un seuil monumental. Sa ruine rappelle qu’aucune élévation ne demeure lorsque les fondations sont mal ordonnées. L’avertissement vaut pour les temples de pierre comme pour les constructions humaines.

Djoser garde l’axe des étoiles

pyramide à degrés de Djéser à Saqqarah

Le complexe de Djoser à Saqqarah conduit le lecteur vers le temple funéraire et le serdab. Dans cette chambre close, la statue du souverain regarde, par deux ouvertures, vers le ciel septentrional et les étoiles dites « impérissables ». Le roi mort devait rejoindre la région de l’immuable afin de renaître quotidiennement.

Le dispositif est d’une puissance symbolique rare. Le corps statuaire demeure dans l’obscurité, mais le regard traverse la pierre. Le monument ne conserve donc pas seulement une effigie : il règle une orientation, maintient un axe et organise un passage. L’initié peut y reconnaître l’image d’une conscience appelée à ne pas perdre le Nord intérieur lorsque tout autour d’elle devient nuit.

Le premier exemplaire connu du livre de l’Amdouat déploie la même dynamique

Le soleil descend dans le monde nocturne, traverse douze heures, affronte les puissances de dissolution et renaît à l’Orient. La lumière égyptienne ne supprime pas les ténèbres : elle les parcourt. La nuit n’est pas niée, mais transformée en chemin.

Ramsès II

Ramsès II : bâtir, régner, se diviniser

Ramsès II domine le numéro. À Abou Simbel, le sanctuaire est à la fois temple, marqueur frontalier, affirmation de souveraineté et mise en scène de la divinisation royale. Les quatre colosses, la succession des salles et la progression vers le sanctuaire composent une véritable dramaturgie du pouvoir. Le roi ne se contente plus d’officier devant les dieux : il prend place parmi eux et reçoit un culte.

Cette splendeur impose toutefois une lecture critique

Le Temple unit ici cosmologie, domination territoriale et glorification personnelle. La verticalité n’est juste que si elle demeure accordée au niveau, c’est-à-dire à la commune dignité. Une architecture peut atteindre la perfection formelle tout en servant la puissance d’un seul.

À Abydos, les fouilles du temple de Ramsès II déplacent heureusement le regard vers les magasins, les circulations, les ateliers et les fonctions administratives. Le sanctuaire apparaît comme un organisme nourri par des réserves, des scribes, des artisans et des serviteurs. La religion égyptienne ne séparait pas le rite de sa matérialité : l’encens, les offrandes, les étoffes et l’entretien des lieux exigeaient une économie quotidienne. Cette réalité mérite d’être méditée dans nos Temples : le symbole ne flotte jamais au-dessus du monde ; il repose sur des gestes, des charges et une transmission concrète.

Le musée devient un second Nil

Le vaste ensemble consacré au Grand Egyptian Museum poursuit la visite des galeries prédynastiques et de l’Ancien Empire. Objets funéraires, statues, fragments architecturaux et témoignages des premières dynasties entrent dans une scénographie destinée au public contemporain. La revue explique avec clarté provenance, fonction et datation, soutenue par une iconographie abondante.

Le trésor de Tell Basta rappelle toutefois que la beauté d’un objet ne suffit jamais. Vases d’or et d’argent, bracelets et pièces de luxe furent découverts dans des circonstances qui entraînèrent dispersion et perte d’informations. L’archéologie commence réellement lorsqu’elle cesse de demander seulement « Qu’est-ce que cet objet ? » pour poser les questions décisives : où se trouvait-il, avec quoi, dans quel ensemble et selon quelle intention ?

Le dossier sur les collections égyptiennes conservées en France étend cette interrogation à notre propre territoire. D’Aix-en-Provence à Toulouse, de Boulogne-sur-Mer à Nantes, les musées de province forment une constellation nilotique. Chaque collection raconte l’Égypte, mais aussi l’histoire française des voyageurs, des savants, des diplomates et des donateurs. Le musée devient un second Nil, charriant à la fois connaissance et mémoire de l’appropriation.

Le Point : quand la technologie entre dans la tombe

Le dossier du Point, placé en couverture sous le titre spectaculaire « Les derniers secrets de l’Égypte des pharaons », choisit une autre porte. Son véritable sujet n’est pas le secret, mais la révolution des méthodes non destructives. Photogrammétrie, imagerie 3D, tomographie, analyses ADN, géoradar, résistivité électrique, spectroscopie, LiDAR et intelligence artificielle permettent désormais d’explorer sans ouvrir, de reconstituer sans déplacer et d’interroger sans détruire.

Le mot « secret » demeure un excellent vendeur de magazines.

Mais les pages du dossier le corrigent elles-mêmes : ce que découvre l’archéologie n’est pas un mot de passe caché depuis trois millénaires. Ce sont des données, des contextes, des itinéraires, des gestes techniques et des vies ordinaires que des instruments plus précis rendent enfin lisibles.

Pharos of Alexandria 3D Detaillierte Rekonstruktion

Le phare d’Alexandrie ressuscite sans être rebâti

L’enquête consacrée au phare d’Alexandrie constitue la pièce maîtresse du dossier. Disparue depuis près de mille ans, la septième Merveille du monde renaît sous la forme d’un jumeau numérique. L’archéologue Isabelle Hairy et ses équipes étudient depuis des décennies les blocs engloutis au pied du fort de Qaitbay. En juin 2025, vingt-deux éléments monumentaux, dont certains atteignent quarante tonnes, ont été extraits afin d’être minutieusement relevés, nettoyés et photographiés avant leur réimmersion.

Le projet Pharos, engagé avec la Fondation Dassault Systèmes, croise environ cinq mille blocs cartographiés, les monnaies antiques représentant l’édifice, les récits de voyageurs et la description détaillée de l’architecte andalou Ibn al-Sayh, qui visita le phare au XIIe siècle. La simulation permet de tester rampes, escaliers, volumes intérieurs et résistance aux séismes.

Cette résurrection virtuelle possède une portée presque initiatique : le monument absent redevient habitable par la connaissance, sans que l’on prétende remplacer l’original disparu. Le numérique n’abolit pas la ruine ; il lui rend une forme intelligible. Là encore, la reconstruction la plus juste est celle qui ne dissimule pas ses hypothèses.

Dix découvertes, mais surtout dix méthodes

Le panorama du Point réunit des découvertes très diverses. À Tanis, deux cent vingt-cinq ouchebtis ont permis d’identifier le propriétaire d’un sarcophage comme le souverain Sheshonq III. Au Ouadi el-Jarf, les papyrus de Merer livrent le journal de bord d’un fonctionnaire ayant participé à l’acheminement des matériaux de la pyramide de Khéops. À Saqqarah, des tombes aux peintures exceptionnellement préservées restituent l’univers funéraire de la fin de l’Ancien Empire, tandis que des lionceaux momifiés rappellent l’ampleur du « zoo votif » du Bubasteion.

Dans le désert oriental, relevés de terrain et images satellitaires reconstituent les routes reliant la vallée du Nil aux ports de la mer Rouge. À Karnak, un dépôt de bijoux en or et en faïence fait réapparaître la triade thébaine Amon-Mout-Khonsou. À Tell el-Iswid, les couches d’habitat du Delta obligent à nuancer le récit trop simple d’une conquête du Nord par le Sud lors de l’unification égyptienne.

La grande pyramide de Khéops est, elle aussi, interrogée comme une structure dynamique. Les études sur sa réponse aux vibrations soulignent la répartition équilibrée de sa masse, son socle rocheux et le rôle des chambres de décharge. Quant à la pyramide de Mykérinos, géoradar, ultrasons et tomographie de résistivité révèlent des cavités derrière une zone de granite soigneusement travaillée. Le monument n’est plus seulement regardé ; il est écouté dans sa matière.

Momie au musée du Louvre,

Les momies ne se réveillent pas mais deviennent des archives

« Le grand réveil des momies » est un titre efficace, mais les corps ne se réveillent pas. Ils cessent plutôt d’être de simples curiosités pour devenir des archives biologiques, sociales et funéraires. Amenhotep Ier a été virtuellement démailloté sans qu’aucune bandelette soit retirée. L’imagerie a révélé son âge, sa dentition, les amulettes dissimulées sous les linges et les réparations opérées par des prêtres après d’anciens pillages.

Les scanners ont également renouvelé l’enquête sur la mort violente de Seqenenrê Taa II, sur la fragilité physique de Toutankhamon ou sur le « Golden Boy », adolescent de l’élite ptolémaïque accompagné de quarante-neuf amulettes, dont un scarabée d’or placé à la place du cœur et une langue dorée destinée à faciliter son voyage dans l’au-delà.

L’intérêt de ces examens dépasse largement le destin des souverains. Les milliers de momies conservées deviennent peu à peu des archives sanitaires : athérosclérose, arthrose, fractures, infections dentaires, habitudes alimentaires, origine des résines et réseaux commerciaux. La momie n’est pas seulement un mort conservé ; elle est une société condensée.

Le dossier s’achève sur une leçon de méthode donnée par Laurent Coulon

Trouver un sarcophage ou de l’or est spectaculaire, mais ne transforme pas nécessairement notre compréhension de la civilisation. Un texte administratif, une tombe de fonctionnaire, un plan de sanctuaire ou un modeste village d’artisans peuvent ouvrir des perspectives autrement plus décisives. L’intelligence artificielle aidera à ordonner les corpus et à rapprocher les données, mais l’édition, la langue et la compréhension directe des sources demeureront le fondement de l’égyptologie.

Toute l’Histoire de l’Égypte ancienne : une civilisation racontée de l’intérieur

Le deuxième numéro de Toute l’Histoire de l’Égypte ancienne adopte une troisième démarche. La couverture affirme qu’il s’agit de « la seule revue dirigée et réalisée par des égyptologues ». La rédaction réunit en effet chercheurs, responsables de missions, universitaires et spécialistes des collections. Le magazine veut donner à l’histoire le souffle du récit sans renoncer au savoir.

Dès les premières pages, une leçon consacrée aux signes bilitères et trilitères invite le lecteur à entrer dans la mécanique de l’écriture hiéroglyphique. Le choix est significatif : l’Égypte ne doit pas seulement être contemplée, elle doit être lue. Viennent ensuite la tombe du fils du pharaon Ouserkaf, la collection égyptologique du Musée archéologique national de Naples, la bataille de Qadesh, Belzoni, Seth, la fête d’Opet, l’alimentation, Sinouhé, la poudre de momie et le dieu-lion Apedemak.

Qadesh : la première victoire est celle du récit

Le dossier de couverture revient sur la bataille de Qadesh, en 1275 avant notre ère, entre Ramsès II et le roi hittite Muwatalli II. Le magazine restitue la longue rivalité pour le contrôle de la Syrie, les campagnes de Séthy Ier, la marche des divisions égyptiennes, les fausses informations transmises à Ramsès et le piège hittite.

Mais l’intérêt essentiel réside dans la fabrication de la mémoire. Le Poème et le Bulletin de Qadesh transforment l’affrontement en épopée personnelle. Ramsès, isolé, abandonné de ses troupes et secouru par Amon, devient le héros unique qui renverse le cours de la bataille. La réalité stratégique fut autrement incertaine. Le pouvoir royal ne se contente pas de remporter des combats : il grave sur les murs la version qui devra leur survivre.

Pour le lecteur maçonnique, l’avertissement est précieux. Le récit que nous faisons de nos propres travaux peut devenir une nouvelle forme de décor. Le Temple intérieur commence lorsque nous cessons de confondre la vérité de l’œuvre avec la glorification de l’ouvrier.

Portrait de Giovanni Battista Belzoni, 1824

Belzoni : le pionnier porte aussi son ombre

Giovanni Battista Belzoni est présenté dans toute son ambivalence. Ancien homme fort des théâtres londoniens, ingénieur autodidacte, géant de plus de deux mètres, il débarque à Alexandrie en 1815 avec un projet hydraulique. Il devient bientôt l’un des acteurs les plus célèbres de l’égyptologie naissante : déplacement du colosse du Ramesseum, exploration d’Abou Simbel, découverte de l’hypogée de Séthy Ier.

Le magazine ne dissimule pas les zones d’ombre

Belzoni appartient à une époque de concurrence brutale entre puissances européennes, de collecte massive et de méthodes qui endommagent parfois les sites. Le pionnier est à la fois celui qui ouvre le chemin et celui dont il faut interroger les traces. Une histoire adulte de l’égyptologie ne transforme ni ses fondateurs en saints ni leurs fautes en prétexte pour nier leurs apports.

Seth : le chaos n’est pas le mal absolu

Le dossier consacré à Seth est l’un des plus féconds symboliquement. La tradition tardive et la lecture de Plutarque ont souvent réduit le dieu rouge à une figure démoniaque, meurtrier d’Osiris et adversaire d’Horus. L’histoire religieuse égyptienne est plus complexe. Seth est dieu du désert, de la force, de l’orage et de l’étranger ; il peut protéger la barque solaire contre Apophis et participer, par sa violence même, à la défense de l’ordre cosmique.

« Dieu rouge » Dieu « grand de force », Set

Le chaos n’est pas l’ordre, mais l’ordre ne se comprend qu’en affrontant le chaos. Seth rappelle que l’ombre ne disparaît pas lorsqu’on la condamne. Elle doit être reconnue, contenue et orientée. La démarche initiatique ne consiste pas à se proclamer pur, mais à travailler la force obscure afin qu’elle cesse d’agir aveuglément.

Opet : le pouvoir doit être régénéré

La fête d’Opet conduit de Karnak à Louxor dans le mouvement des processions fluviales, des barques divines, des rites secrets et de la ferveur populaire. Chaque année, Amon quittait son sanctuaire, rejoignait Louxor et renouvelait la puissance divine du pharaon. Le roi ne possédait donc pas une légitimité définitivement acquise : elle devait être rituellement restaurée.

Le rite véritable n’est pas la répétition mécanique d’une forme. Il est retour à la source, réaccordage et remise en ordre. Une cérémonie qui ne régénère plus la conscience devient spectacle ; une charge qui ne se renouvelle plus intérieurement devient privilège.

Teil einer Stele aus der Frühzeit Ägyptens (2. Dynastie), ca. 2700 v.Chr.

À table avec les pharaons : le sacré a besoin de pain

L’enquête sur l’alimentation nous ramène au pain, à la bière, aux dattes, aux poissons, aux légumes, aux volailles, aux viandes et aux usages médicaux. Tombes peintes, papyrus et analyses archéologiques permettent de distinguer l’offrande idéale de la nourriture réellement consommée.

Cette section, apparemment plus quotidienne, est essentielle. Elle rappelle que toute civilisation spirituelle repose sur des corps qu’il faut nourrir, sur des champs, des greniers, des boulangers et des brasseurs. Le sacré égyptien n’est pas une fuite hors de la matière : il organise la matière afin qu’elle participe à l’ordre du monde.

Sinouhé : l’exil, l’épreuve et le retour

Le récit de Sinouhé est justement présenté comme une « odyssée égyptienne ». Après l’assassinat d’Amenemhat Ier, le serviteur prend peur, abandonne l’Égypte et s’enfuit dans le désert. Accueilli parmi les peuples étrangers, il devient puissant, affronte un rival en duel, puis découvre que la réussite ne guérit pas l’exil. Une lettre de Sésostris Ier lui permet de revenir, d’être pardonné et de mourir « comme un homme juste » dans sa terre.

Tout grand récit initiatique connaît cette structure : séparation, traversée de l’étranger, épreuve, connaissance de soi et retour. Mais le retour de Sinouhé n’est pas une simple restauration du passé. Celui qui revient n’est plus celui qui était parti. L’Égypte lui est rendue parce qu’il a d’abord éprouvé la distance qui le séparait d’elle.

La poudre de momie ou l’Occident qui dévore ce qu’il prétend admirer

L’article le plus dérangeant est peut-être celui consacré à la « poudre de momie »

Pendant plusieurs siècles, l’Europe chrétienne utilisa des restes humains égyptiens dans sa pharmacopée. Une confusion sémantique autour de la mumia, substance bitumineuse tenue pour médicinale, conduisit à broyer et ingérer des corps momifiés. Paracelse lui-même attribuait à cette matière la capacité de transmettre aux vivants l’énergie des morts.

Cette histoire oblige à retourner le regard. Nous dénonçons volontiers les superstitions antiques, mais l’Europe savante, marchande et chrétienne transforma des défunts en remèdes, des tombes en carrières et une civilisation admirée en matière consommable. L’égyptomanie ne fut pas seulement amour de l’Égypte ; elle fut aussi appropriation, pillage et parfois cannibalisme médicinal.

La leçon symbolique est sévère. Une tradition meurt lorsqu’on prétend se l’incorporer matériellement sans en comprendre l’esprit.

Dévorer les restes n’est pas recevoir la transmission. Le littéralisme consomme ce que l’initiation devrait apprendre à écouter.

Apedemak, musée du Louvre

Apedemak : l’Égypte s’ouvre au Sud

Le dieu-lion Apedemak, divinité du royaume de Koush, élargit enfin la carte. L’Égypte n’est plus une vallée isolée regardant seulement vers la Méditerranée et le Proche-Orient. Elle dialogue avec la Nubie, le Soudan, Méroé et des traditions religieuses qui adoptent, transforment et réinventent les formes pharaoniques.

Cette ouverture corrige une ancienne habitude : considérer l’Afrique nilotique uniquement depuis Le Caire ou Louxor. Le Nil ne sépare pas l’Égypte de l’Afrique ; il constitue l’un de ses grands axes de circulation. Apedemak rappelle que les symboles voyagent, changent de langue et reçoivent de nouveaux visages.

Trois revues, trois manières de combattre le faux mystère

Les trois publications ne se ressemblent pas. Pharaon Magazine travaille dans la durée, suit les sites, les restaurations et les collections. Son mérite est celui d’un passeur fidèle, même si l’écriture demeure parfois inégale, certaines hypothèses insuffisamment distinguées des faits et quelques bibliographies trop brèves.

Le Point apporte la force de synthèse, la qualité photographique et l’actualité scientifique. Son vocabulaire de « secrets », de « réveil » et de « révélations » appartient aux nécessités de la couverture de presse ; le contenu est heureusement plus rigoureux que ses promesses. La technologie y tient le premier rôle, avec le risque occasionnel de faire croire que l’instrument produit à lui seul la connaissance. Or un scanner ne pense pas : il mesure. C’est l’historien qui transforme la mesure en question.

Toute l’Histoire de l’Égypte ancienne offre le récit le plus ample. Les auteurs sont identifiés, les dossiers structurés et la pédagogie réelle. La maquette spectaculaire, très abondamment illustrée, entraîne toutefois une vigilance : certaines reconstitutions visuelles relèvent davantage de l’évocation que du document. Il convient toujours de distinguer la photographie d’un objet, le relevé archéologique et l’image destinée à rendre une scène sensible.

Ces réserves n’ôtent rien à la richesse de l’ensemble. Les trois revues combattent, chacune à sa manière, le faux mystère par la contextualisation. Elles montrent que l’Égypte est plus fascinante lorsque l’on renonce à lui prêter des secrets qu’elle n’a jamais promis de livrer.

Ce que le regard maçonnique peut recevoir.

La Franc-Maçonnerie a souvent regardé vers l’Égypte, parfois avec érudition, parfois avec imagination, parfois encore en transformant des ressemblances symboliques en généalogies invérifiables. Il faut tenir une ligne claire : aucune continuité historique directe ne relie les temples pharaoniques aux Loges spéculatives modernes. Mais l’absence de filiation n’interdit ni la comparaison ni la méditation.

Allée de statues d’Amon à tête de bélier à Karnak

La pierre de Karnak enseigne que le fragment ne trouve son sens que dans une relation juste. Le serdab de Djoser rappelle la nécessité de maintenir l’orientation au cœur de l’obscurité. L’Amdouat montre que la lumière doit traverser la nuit. Qadesh avertit contre la propagande de soi. Seth oblige à reconnaître la part chaotique que nul tablier ne suffit à couvrir. Opet enseigne que la fonction doit être régénérée. Sinouhé révèle que l’exil peut devenir connaissance, à condition de permettre le retour. La poudre de momie dénonce le littéralisme qui dévore les formes au lieu de recevoir l’esprit.

Maât elle-même ne saurait être simplement rebaptisée « valeur maçonnique ». Elle appartient à une cosmologie précise. Mais sa réunion de la vérité, de la justice, de la mesure et de l’équilibre peut nourrir une réflexion sur l’ordre que l’initié cherche à établir en lui et autour de lui. Non un ordre figé, mais un accord toujours à reprendre entre les forces contraires.

L’été devient une bibliothèque au bord du Nil

La sélection proposée par Pharaon Magazine prolonge naturellement ce triple parcours.

Ramsès II d’Amandine Marshall, Femmes et pouvoir dans l’Égypte ancienne d’Émilie Martinet, Les 12 reines d’Égypte qui ont changé l’Histoire de Pierre Tallet, Amarna, la cité solaire d’Akhenaton et Néfertiti de Robert Vergnieux, le Guide de l’Égypte prédynastique de Béatrix Midant-Reynes et Yann Tristant, ou encore La tombe oubliée de Kent Weeks forment autant de portes d’entrée.

Ces lectures invitent à poursuivre le mouvement commencé par les revues : passer de la couverture séduisante au dossier, du dossier au livre, du livre au musée et, lorsque cela devient possible, du musée au site. La curiosité devient alors itinéraire de connaissance.

Sous le sable, aucun mot de passe

L’Égypte ancienne ne nous livre pas un secret prêt à recevoir. Elle place devant nous des seuils, des orientations, des fragments, des récits de pouvoir, des corps préparés pour la renaissance et des monuments que le temps a défaits. Elle nous demande moins de croire que d’apprendre à regarder.

Cet été 2026, les trois publications accomplissent ensemble un geste comparable à celui de l’archéologue : elles rapprochent ce qui était dispersé. La pierre et le scanner, le rite et l’alimentation, la guerre et le conte, le musée et le désert entrent dans une même composition. Sous chaque découverte demeure une absence, mais cette absence n’interdit pas la construction : elle lui donne sa vérité.

Pourquoi l’Égypte continue-t-elle de nous fasciner ?

Peut-être parce qu’elle a fait de la mort non une fin, mais un problème d’orientation ; du Temple non un refuge, mais une image de l’ordre ; de l’écriture non un simple alphabet, mais une rencontre de la parole et de l’image. Elle ne cesse pas de nous regarder parce que, depuis ses statues immobiles, elle interroge encore notre propre manière de bâtir, de transmettre et de traverser la nuit.

Pharaon Magazine, n° 66, juillet-août-septembre 2026, Nefer-IT, 84 pages, 9 € – Le Point, n° 2816, 16 juillet 2026, 116 pages, 7,50 € – Toute l’Histoire de l’Égypte ancienne, n° 2, 2026, Sprea France, 111 pages.

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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