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Inaugurée le 15 juillet 1926, la Grande Mosquée de Paris célèbre son centenaire. Édifiée en hommage aux soldats musulmans morts pour la France durant la Première Guerre mondiale – les estimations évoquent entre 70 000 et 100 000 combattants –, elle appartient tout à la fois à l’histoire religieuse, au patrimoine architectural et à la mémoire nationale. Entre reconnaissance républicaine, héritage colonial et dialogue des cultures, son minaret continue de porter dans le ciel parisien l’appel silencieux d’une fraternité toujours à construire.
Au cœur du Quartier latin, à quelques pas du Jardin des Plantes, ses murs blancs, ses tuiles vertes, ses zelliges et son minaret composent depuis un siècle l’un des paysages les plus singuliers de Paris.

Ce mercredi 15 juillet 2026, la Grande Mosquée ne commémore pas seulement l’anniversaire d’un édifice religieux. Elle invite à relire une page complexe de l’histoire française, écrite avec le sang des combattants, les ambiguïtés de l’Empire, la volonté de reconnaissance de la République et l’espérance d’un dialogue entre les civilisations.
Une dette de mémoire devenue monument
La Grande Mosquée de Paris est née d’une dette de reconnaissance et d’une promesse de la République. Durant la Première Guerre mondiale, des centaines de milliers d’hommes venus d’Afrique du Nord, d’Afrique occidentale et d’autres territoires de l’Empire français combattirent sur les champs de bataille européens. Des dizaines de milliers de soldats musulmans périrent au service de la France.
L’édification, au cœur de la capitale, d’un lieu de culte digne devait donner une forme visible et durable à la gratitude de la Nation envers ces combattants sacrifiés
La pierre devenait ainsi dépositaire d’une mémoire que les discours officiels ne pouvaient suffire à préserver. Dès 1916, un comité réuni autour d’Édouard Herriot défend le projet. La loi du 19 août 1920 ouvre un crédit exceptionnel de 500 000 francs destiné à la Société des Habous et des Lieux saints de l’islam pour la création d’un Institut musulman comprenant une mosquée, une bibliothèque et une salle d’études.
La Ville de Paris fournit le terrain, situé sur l’ancien emplacement de l’hôpital de la Pitié, tandis qu’une souscription est lancée auprès des musulmans d’Afrique du Nord.

La première pierre est solennellement posée le 19 octobre 1922, en présence du maréchal Hubert Lyautey et de représentants de nombreux pays musulmans
Lyautey prononce alors une formule demeurée célèbre : le futur minaret ne porterait vers le ciel de l’Île-de-France qu’« une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses ».
Quatre années plus tard, le 15 juillet 1926, le président de la République Gaston Doumergue et le sultan du Maroc Moulay Youssef inaugurent solennellement l’édifice.
La cérémonie entend célébrer l’amitié franco-musulmane, honorer la mémoire des combattants disparus et inscrire durablement la présence de l’islam dans le paysage religieux et architectural de la capitale. Pendant plusieurs décennies, la Grande Mosquée demeurera le principal foyer institutionnel du culte musulman en France métropolitaine.

Elle incarnera la reconnaissance de la Nation envers ces hommes, même si cette reconnaissance restera inséparable des ambiguïtés du contexte colonial dans lequel le monument fut conçu.
La personnalité de Gaston Doumergue donne à cette inauguration une résonance particulière Figure du radicalisme républicain, il avait été élu député pour la troisième fois le 27 avril 1902, dès le premier tour, avant d’exercer plusieurs responsabilités ministérielles puis d’accéder, en 1924, à la présidence de la République.
Franc-Maçon depuis 1901, Gaston Doumergue avait été initié au sein de la Loge L’Écho du Grand Orient, à l’Orient de Nîmes, appartenant au Grand Orient de France.

Son appartenance maçonnique ne saurait, à elle seule, expliquer le geste politique et diplomatique de 1926. Elle replace néanmoins l’événement dans l’univers intellectuel d’une partie de la Troisième République, pour laquelle la défense de la laïcité pouvait se conjuguer avec la volonté d’assurer à chaque conscience un espace digne d’expression.
En inaugurant la Grande Mosquée, la République reconnaissait symboliquement que des hommes de confession musulmane avaient mêlé leur sang à celui de la Nation et que leur mémoire devait, elle aussi, trouver sa pierre dans l’édifice commun.

La République face à ses propres contradictions
Cette naissance porte cependant les contradictions de son époque. La République venait d’affirmer, par la loi du 9 décembre 1905, la séparation des Églises et de l’État.
Pour rendre possible une subvention publique, le projet fut juridiquement présenté comme celui d’un « Institut musulman » doté de fonctions culturelles et éducatives. Ce montage permit de concilier – ou, selon les lectures, de contourner – l’interdiction faite à l’État de financer directement un lieu de culte.
Le geste de reconnaissance ne peut davantage être séparé du contexte colonial. L’hommage rendu aux soldats musulmans s’accompagnait d’une volonté politique : administrer le culte, manifester la puissance protectrice de la France et entretenir le loyalisme des populations de l’Empire.
La Grande Mosquée fut ainsi, dès son origine, un lieu de mémoire et un instrument diplomatique, un espace spirituel et une vitrine du pouvoir colonial.
Les travaux universitaires consacrés à l’institution soulignent cette tension durable entre les musulmans de France, les autorités françaises et les pouvoirs d’Afrique du Nord.

Cette ambivalence ne diminue pas la portée mémorielle du monument. Elle rappelle plutôt qu’un édifice peut être chargé de plusieurs intentions, parfois contradictoires. La pierre conserve la trace des idéaux qui l’ont élevée, mais également celle des rapports de domination au sein desquels elle fut taillée.
Le projet avait d’ailleurs reçu le soutien de milieux républicains radicaux, laïques et maçonniques. Certains réseaux francs-maçons participèrent à sa promotion, considérant qu’une République fidèle à la liberté de conscience devait permettre aux musulmans de disposer, eux aussi, d’un édifice digne dans la capitale.
La laïcité ne consistait pas, pour eux, à effacer les croyances, mais à garantir que chacune puisse trouver sa place dans le respect de la loi commune.
Une architecture de lumière, d’eau et de mesure
Construite entre 1922 et 1926, la Grande Mosquée est l’œuvre des architectes Robert Fournez, Maurice Mantout et Charles Heubès, d’après les plans de Maurice Tranchant de Lunel, inspecteur général des Beaux-Arts au Maroc.
Son architecture néo-mauresque s’inspire particulièrement des mosquées de Fès. Le béton armé, matériau moderne, disparaît sous les faïences, les mosaïques, les tuiles vertes, le bois sculpté et le fer forgé mis en œuvre par des artistes et des artisans venus du Maghreb.

Son minaret carré, haut de 33 mètres et inspiré des traditions architecturales du Maghreb et de l’Andalousie, est devenu l’un des emblèmes du Ve arrondissement. La Mosquée et son Institut sont inscrits au titre des monuments historiques depuis le 9 décembre 1983.
Le visiteur qui franchit la porte quitte momentanément le tumulte parisien. Les galeries ordonnent le passage de l’extérieur vers l’intérieur ; les arcs découpent la lumière ; l’eau des fontaines reflète le ciel ; les jardins organisent une respiration entre la pierre et le végétal.

Le « Jardin d’Éden », d’une superficie de quelque 3 500 mètres carrés, s’inspire de la tradition des jardins andalous, dans laquelle l’eau symbolise à la fois la vie, la purification et la circulation invisible du monde.
Pour le regard initiatique, cette architecture enseigne sans discours
Elle conduit du bruit vers le silence, de la dispersion vers le centre, de la profusion ornementale vers l’unité.
La répétition des formes géométriques ne cherche pas à représenter le divin, mais à suggérer l’ordre qui traverse la création. Comme dans toute architecture sacrée, la matière n’est pas une fin : elle devient le support d’une élévation intérieure.
La lumière, l’eau, la géométrie et la pierre composent ainsi un langage silencieux. Elles rappellent que le sacré ne se laisse pas enfermer dans une image, mais se révèle dans une harmonie, une mesure et un cheminement.
De l’Occupation au dialogue interreligieux
L’histoire de la Grande Mosquée fut également marquée par les années sombres de l’Occupation.

Des archives et plusieurs témoignages attestent que des certificats de confession musulmane furent délivrés à des Juifs nord-africains afin de les protéger des persécutions. L’imam Abdelkader Mesli participa à des actions de résistance avant d’être arrêté et déporté en 1944.
Le nombre exact de personnes ainsi sauvées demeure toutefois impossible à établir avec certitude. Cette incertitude impose de distinguer les faits documentés des récits amplifiés par la mémoire collective, sans pour autant effacer la réalité des actes accomplis.
Après la guerre, la Grande Mosquée poursuivit sa mission religieuse tout en développant son rôle culturel et intellectuel.
En 1967, dans le contexte tendu de la guerre des Six Jours, le recteur Hamza Boubakeur participa, avec des représentants juifs et chrétiens, à la création de la Fraternité d’Abraham, l’une des premières associations françaises consacrées au dialogue interreligieux.

Au fil des décennies, l’institution devint un lieu de médiation entre les pouvoirs publics et les musulmans de France. Elle développa une bibliothèque, une école de langue arabe, des cycles de conférences, des expositions, une formation des imams et des aumôniers, un prix littéraire ainsi que des manifestations musicales et cinématographiques.
Elle participe également à des rendez-vous culturels parisiens, tels que Nuit Blanche ou la Fête de la musique, prolongeant ainsi sa vocation de lieu de rencontre entre la foi, la culture et la cité.

Un centenaire tourné vers l’avenir
L’année 2026 est ponctuée d’expositions, de rencontres culturelles, d’un concours international de calligraphie arabe et d’initiatives destinées à faire redécouvrir l’édifice sous ses dimensions historique, artistique et spirituelle. Les célébrations doivent culminer autour du 15 juillet.

Un ouvrage collectif dirigé par le recteur Chems-eddine Hafiz, La Grande Mosquée de Paris, Regards sur 100 ans en 100 événements, est paru le 2 juillet 2026 aux éditions du Cherche Midi.
La Poste a également créé un timbre commémoratif mis en circulation à l’occasion du centenaire, tandis que le minaret a fait l’objet de travaux d’entretien destinés à lui rendre son éclat.
Ces célébrations interviennent dans une France travaillée par les inquiétudes identitaires, les crispations religieuses, l’antisémitisme, le racisme antimusulman et la tentation de réduire la laïcité à un instrument d’exclusion.
Le centenaire rappelle opportunément que la laïcité n’efface pas les croyances

Elle leur garantit un espace commun, à condition qu’aucune ne prétende s’imposer à tous et que chacune accepte la liberté de conscience des autres.
Commémorer la Grande Mosquée ne signifie donc pas seulement regarder vers le passé. C’est également interroger la capacité de la République à tenir aujourd’hui la promesse formulée il y a un siècle : faire de la diversité des appartenances non une menace, mais l’une des dimensions de la communauté nationale.

Ce que le Franc-Maçon peut entendre
La Grande Mosquée de Paris n’est pas un Temple maçonnique, et toute confusion entre les traditions trahirait leur singularité. Mais le Franc-Maçon peut reconnaître dans son histoire une interrogation familière : comment bâtir un espace commun sans exiger des hommes qu’ils renoncent à leur conscience ?
Il peut également méditer sur le symbole de la construction

Une pierre élevée en mémoire des morts ne prend pleinement son sens que si les vivants en font un instrument de paix.
La reconnaissance nationale ne saurait demeurer un discours gravé dans le marbre. Elle doit devenir égalité réelle, dignité partagée et refus de toutes les discriminations.
L’eau du jardin, la géométrie des zelliges, la verticalité du minaret et la lumière glissant sous les arcades rappellent que les civilisations ne s’élèvent jamais seules. Elles se répondent, se transmettent des formes, des sciences, des récits et des espérances.
L’identité véritable n’est pas une muraille. Elle est une architecture ouverte, solidement fondée, mais capable d’accueillir.
Le Franc-Maçon sait que l’édifice humain ne se construit pas dans l’effacement des différences, mais dans leur ordonnance. Il ne s’agit ni de nier les appartenances ni de les opposer, mais de les inscrire dans un espace où la liberté de chacun peut rencontrer celle de tous.

La pierre de la fraternité
Cent ans après son inauguration, la Grande Mosquée de Paris demeure un monument habité par les tensions de l’histoire française.
Elle porte la mémoire des soldats sacrifiés, les marques du monde colonial, les combats de la Résistance, les efforts du dialogue interreligieux et les interrogations contemporaines de l’islam de France.
Son minaret ne domine pas Paris : il dialogue avec ses clochers, ses dômes, ses synagogues, ses temples et ses monuments civils.
Dans cette pluralité peut se lire une leçon essentielle : la fraternité n’est jamais acquise. Elle est une construction patiente, une pierre posée après l’autre, jusqu’à faire de nos différences non des frontières, mais les matériaux d’un même édifice humain.

