Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
De notre confrère expartibus.it – Par Rosmund Cristiano

Ce n’est pas une simple phrase. Ce n’est pas une formule à répéter, ni une affirmation à afficher. C’est quelque chose qui se produit. Cela arrive, souvent silencieusement, à un moment où l’on s’arrête vraiment. Non pas quand on pense, mais quand on ressent. Quand, même un bref instant, on cesse de courir après ce qu’on a à faire et qu’on commence à écouter qui l’on est. « Je sens que je suis » est une expérience avant même d’être une pensée.

Dans le langage initiatique, cette étape est essentielle. Il ne s’agit plus de dire « Je suis » comme une étiquette, quelque chose de défini et de figé. Ici, l’être devient vivant, dynamique, en mouvement. C’est quelque chose qui se découvre, se perfectionne, se transforme. C’est un sentiment qui évolue avec nous. Et en franc-maçonnerie, ce moment coïncide avec un seuil : celui du Temple intérieur.
Si nous nous tournons vers le passé, vers les bâtisseurs de l’Antiquité, nous comprenons que rien ne s’est accompli sans une conscience aiguë. Avant même la pose de la première pierre, il y avait l’intention. Avant la construction, il y avait le projet. Mais avant cela encore, il y avait un homme qui s’interrogeait. Rien de solide ne se construit sans fondations internes.
Pourtant, avec le temps, quelque chose s’est perdu. Nous avons appris à nous définir par ce que nous faisons, par nos rôles, par les attentes des autres.
Nous avons pris l’habitude de dire « Je suis ceci », « Je suis cela », oubliant de nous demander : que ressens-je vraiment ?

Ici apparaît une différence fondamentale, souvent subtile mais décisive : celle entre le profane et l’initié. L’homme du commun vit principalement en marge. Il se reconnaît dans ce qui apparaît, dans ce qu’il possède, dans ce qu’on lui attribue. Son « je suis » est lié à des définitions : travail, statut, rôle social. C’est une identité qui évolue au gré des circonstances et qui dépend souvent du regard des autres. L’initié, en revanche, commence à se recentrer sur lui-même. Il ne cesse pas de vivre dans le monde, mais il cesse de s’y identifier complètement. Son « je me sens » ne dépend plus des circonstances extérieures, mais d’une perception plus profonde, plus stable, plus authentique. Ce n’est pas un sentiment de supériorité, c’est une responsabilité. Car vivre ainsi signifie ne plus pouvoir se cacher derrière les apparences. Cela signifie voir et accepter qui l’on est vraiment. Sans masque.
Albert Pike a écrit :
Ce que nous sommes aujourd’hui découle de nos pensées d’hier, et nos pensées présentes construisent notre avenir.

Le profane subit souvent ce processus sans s’en rendre compte ; l’initié, en revanche, tente d’y participer consciemment. Et cette prise de conscience naît dans le présent. Car c’est seulement dans le présent que l’être se manifeste véritablement. Combien de fois sommes-nous ailleurs, même lorsque nous sommes ici ? Combien de fois le corps est-il immobile, tandis que l’esprit s’emballe ? Le travail initiatique, en fin de compte, consiste aussi à apprendre à revenir. À revenir à la respiration, au geste, à la présence. Au Temple, rien n’est laissé au hasard. Le silence, le rythme, les mouvements : tout enseigne une forme d’attention. Non pas parfaite, mais sincère. Et peu à peu, on apprend à être. Non pas à faire, non pas à démontrer. À être.
« Je sens que je suis » est né à cet endroit précis.
Rudyard Kipling nous offre une clé précieuse lorsqu’il écrit :
Si vous pouvez rencontrer le Triomphe et la Défaite et traiter ces deux imposteurs de la même manière… alors vous êtes un homme.

Cet équilibre ne découle pas de l’indifférence, mais d’une racine plus profonde : savoir qui l’on est, même lorsque tout change autour de soi. Ressentir son être, c’est ne pas se perdre complètement dans les événements. C’est les vivre, bien sûr, mais sans en devenir prisonnier.
Et pourtant, ce sentiment n’est jamais synonyme d’isolement. Ce n’est pas une rupture. Ce n’est pas un voyage solitaire au cœur de son monde intérieur. Au contraire, il s’éclaircit et se renforce grâce à la relation. Sur la voie maçonnique, l’autre est fondamental. Nos frères et sœurs ne sont pas seulement des compagnons de route : ils sont des miroirs. Parfois, ils reflètent nos qualités, parfois nos défauts. Mais toujours, d’une manière ou d’une autre, ils nous aident à nous comprendre. « Je sens que j’existe » devient alors aussi « Je me reconnais à travers les autres ». Giuseppe Garibaldi l’exprimait avec une simplicité désarmante :
Celui qui ne vit pas pour les autres ne vit pas pour lui-même.

C’est une phrase qui recèle une profonde vérité initiatique : l’être authentique ne se ferme pas, il s’ouvre. Et s’ouvrir n’est pas facile. Cela signifie s’exposer, accepter de ne pas toujours avoir raison, accepter d’être perçu pour ce que l’on est vraiment. Cela signifie, parfois, baisser sa garde. C’est là que le travail devient sérieux. Car se sentir soi-même, c’est aussi affronter ce qui nous déplaît en nous : nos faiblesses, nos peurs, nos incohérences. Non pas pour les juger, mais pour les comprendre. Pour les travailler, comme une pierre brute.
La différence entre le profane et l’initié se manifeste également ici : le premier tend à dissimuler ses imperfections, le second apprend lentement à les transformer. La pierre, au premier abord, n’est pas belle. Elle est informe, irrégulière. Mais elle recèle un potentiel. Et le travail initiatique consiste précisément à percevoir ce potentiel et à avoir la patience de le révéler. Il n’y a pas de transformation sans temps. Il n’y a pas de croissance sans effort. Une ancienne expression latine le rappelle avec force :
Connais-toi toi-même.

Mais ce savoir n’est pas théorique. Cela ne s’acquiert pas uniquement par la lecture ou l’écoute. Cela se construit en vivant, en faisant des erreurs et en recommençant. Et, surtout, rester présent. Car le plus grand risque est toujours le même : se distancer. Se perdre dans les attentes, les distractions et les illusions de contrôle. « Je sens que je suis » est alors un retour constant. Non pas une conquête définitive, mais un geste qui se renouvelle sans cesse. Tous les jours. Et ce geste a une direction. Il ne reste pas immobile. Il se projette vers l’avant.
Dans une perspective initiatique, l’avenir n’est pas quelque chose qui arrive par hasard. Il se construit. Non pas par de grandes déclarations, mais par de petites actions cohérentes. Voltaire nous rappelle que le doute fait partie intégrante du chemin. Et il a raison. Ne pas savoir est parfois plus authentique que de croire tout savoir. Ressentir son être, c’est aussi accepter cette ouverture, cette quête permanente. L’être n’est pas figé ; il est mouvement.
Et puis, presque sans s’en rendre compte, arrive un moment où tout cela prend forme dans la vie quotidienne. Pas de manière évidente, pas de façon théâtrale. Mais dans les détails. Dans la façon dont vous écoutez quelqu’un, dans la façon dont vous répondez, dans la façon dont vous choisissez d’être présent. C’est là que le travail intérieur devient visible.
« Je sens que je suis » cesse d’être une simple phrase et devient une façon d’être au monde.
Une approche plus attentive, plus présente, plus authentique. Et c’est peut-être là la plus grande transformation : non pas devenir quelque chose d’extraordinaire, mais devenir authentique. Sans avoir à le prouver. Sans avoir à se présenter. Simplement être. Avec ses lumières et ses ombres, mais avec une direction claire. Une direction qui unit le passé, qui nous a façonnés avec ses racines et ses souvenirs, le présent, qui exige notre présence, notre attention et notre vérité, et l’avenir, qui nous appelle à construire, à améliorer, à laisser notre empreinte.
« Je sens que je suis », c’est là que tout cela se rejoint.
C’est la racine, le souffle et l’élan.
C’est la mémoire, la présence et la possibilité.
Et c’est peut-être l’une des rares certitudes qui n’ont pas besoin d’être démontrées.
Parce que quand on le ressent vraiment, on ne peut pas l’expliquer. On le vit.
J’ai l’impression que oui.
Je reste présent.
Je me transforme.
Je construis de la lumière.
