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Avec Mythes – Guide illustré de mythologie grecque, Carlota Santos offre bien plus qu’un bel album savant. Elle ouvre aux jeunes lecteurs, mais aussi aux adultes en quête de symboles, la grande porte de la mythologie grecque. Dieux de l’Olympe, héros, monstres, nymphes et constellations deviennent ici les figures d’un apprentissage intérieur, où le chaos, l’épreuve, le labyrinthe, la descente aux enfers et la quête de lumière composent une véritable grammaire initiatique.

Avec Mythes – Guide illustré de mythologie grecque, Carlota Santos rouvre la grande bibliothèque imagée de la Grèce ancienne et lui rend sa fonction première, celle d’une parole de transmission. Les dieux, les héros, les monstres, les nymphes et les constellations n’y apparaissent pas comme les vestiges d’un monde lointain, mais comme les figures toujours actives d’une grammaire intérieure. Ce guide, porté par une écriture claire et par un univers graphique d’une douceur presque végétale, donne à voir ce que les mythes n’ont jamais cessé d’être : des récits de formation, des miroirs de l’âme, des architectures symboliques où se lisent le chaos, l’épreuve, la faute, la métamorphose, la chute, le relèvement et la quête de lumière.
Les mythes grecs ne racontent pas seulement les dieux, ils apprennent à lire l’humain
La grande réussite de Carlota Santos tient à sa manière de rendre les récits grecs immédiatement lisibles sans les appauvrir. Le livre avance avec une grande clarté, depuis la vision grecque du monde jusqu’aux généalogies divines, depuis le chaos primordial jusqu’aux Olympiens, depuis les héros jusqu’aux monstres, puis jusqu’au firmament où les constellations prolongent dans le ciel la mémoire des récits terrestres.
Cette progression possède sa logique propre. Elle ne juxtapose pas des noms célèbres. Elle dessine peu à peu une cosmologie, c’est-à-dire une manière d’ordonner le monde et de situer l’être humain entre la terre, la mer, les enfers, l’Olympe et les étoiles.
Ce livre rappelle avec bonheur que la mythologie grecque n’est pas une simple collection d’anecdotes merveilleuses.

Elle est une science symbolique du vivant, une manière ancienne de penser ce que la raison seule ne suffit pas toujours à contenir. Zeus, Athéna, Apollon, Héra, Artémis, Aphrodite, Hadès ou Dionysos ne sont pas seulement des personnages d’un panthéon. Ils donnent forme à des puissances, à des tensions, à des désirs, à des violences, à des élans de connaissance ou de possession.

Les héros, de Héraclès à Persée, de Thésée à Ulysse, d’Orphée à Psyché, disent à leur tour ce que devient l’être humain lorsqu’il doit traverser l’épreuve, affronter l’énigme, descendre vers l’ombre ou retrouver le chemin du retour.
Le lecteur qui découvre ces récits y trouvera une initiation première au langage des symboles. Celui qui les connaît déjà y retrouvera une cartographie familière, mais allégée de l’appareil savant qui peut parfois éloigner les jeunes lecteurs de la beauté première des mythes. La force de l’ouvrage naît précisément de cet équilibre. Carlota Santos ne prétend pas remplacer les grands travaux de mythographie, d’histoire des religions ou de philologie grecque. Elle ouvre une voie d’accès, et cette voie mérite attention parce qu’elle restitue aux mythes leur pouvoir de présence.
Le trait de Carlota Santos transforme la page en jardin de mémoire
Carlota Santos est auteure, illustratrice et architecte. Elle a déjà développé un univers où se croisent astrologie, magie, mythologie et imaginaire symbolique, notamment avec Constellations et Le Guide magique de la sorcière moderne, publiés chez le même éditeur. Cette formation d’architecte se perçoit dans la composition des pages. Les images ne se contentent pas d’accompagner le texte. Elles l’encadrent, l’ordonnent, lui donnent une respiration, comme si chaque page devenait une petite façade antique, un panneau votif, un herbier sacré ou un fragment de fresque recomposé.

Son trait possède une grande délicatesse. Les plantes montent autour des cadres, les oiseaux traversent le bleu des fonds, les figures divines semblent déposées dans une lumière calme, presque méditative. Cette douceur n’efface pas la violence des mythes, mais elle la rend abordable. Elle permet à un public jeune, aux adolescents, aux lectrices et lecteurs qui découvrent cet univers, de ne pas être d’abord arrêtés par la cruauté, la complexité généalogique ou l’étrangeté des récits.
Les mythes grecs peuvent être terribles. Ils parlent d’enfants dévorés, de métamorphoses punitives, de guerres interminables, de désirs prédateurs, de jalousies divines, de meurtres et d’errances. Le dessin de Carlota Santos ne nie pas cette part nocturne, mais il la place dans une forme qui l’apprivoise.
Cette esthétique a une portée plus profonde qu’il n’y paraît

Les mythes sont déjà des images mentales avant d’être des récits. Méduse est un visage, Ariane un fil, Icare des ailes brûlées, Héraclès une massue et une peau de lion, Ulysse une mer à traverser, Orphée une lyre au bord des enfers. En rendant ces figures visibles, Carlota Santos rejoint la fonction antique de l’image, qui n’était pas seulement décorative, mais mémorielle, pédagogique et sacrée. L’image devient ici un instrument de transmission, une chambre claire où la mémoire peut se poser.
Du chaos primordial au firmament, le livre suit le chemin d’une mise en ordre
La mythologie grecque commence souvent dans le chaos. Avant l’ordre, avant les dieux pleinement différenciés, avant les cités et les temples, il y a l’indistinct, la puissance première, la faille d’où surgissent les formes. Le livre rend perceptible cette dynamique fondatrice. L’univers grec se construit par générations, par conflits, par successions, par affrontements entre puissances anciennes et puissances nouvelles. La Titanomachie, la Gigantomachie, Prométhée, Pandore, les Olympiens, les héros et les monstres composent un immense récit d’organisation progressive du monde.
Cette logique intéresse fortement une lecture maçonnique et initiatique. Toute démarche symbolique commence par la reconnaissance d’un chaos intérieur. Le travail de la pensée, de la parole et de la conscience consiste à donner mesure, forme et orientation à ce qui, en nous, demeure d’abord confus. La Grèce mythique raconte cette opération à l’échelle cosmique. Elle montre que l’ordre n’est jamais donné une fois pour toutes. Il se conquiert, il se perd, il se reconstruit, il demande vigilance et discernement.
Dans cette perspective, les monstres ne sont pas de pures curiosités

Le Minotaure, la Chimère, l’Hydre, Cerbère, les Sirènes ou Méduse manifestent les puissances que la conscience doit reconnaître avant de pouvoir les traverser. Le monstre marque une limite. Il garde un seuil. Il oblige le héros à quitter la confiance naïve pour entrer dans l’épreuve. Aucun héros véritable ne naît sans adversaire intérieur. Le combat mythique, lorsqu’il est lu symboliquement, ne célèbre pas seulement la victoire physique. Il met en scène la lente formation d’un être capable d’affronter ce qui l’engloutissait.
Héraclès, Thésée, Ulysse et Orphée dessinent les grandes figures de l’épreuve
Le livre accorde une place essentielle aux héros, et cette place est justifiée. Les dieux disent la structure du monde, mais les héros parlent davantage à notre condition. Héraclès accomplit ses travaux comme autant d’épreuves de purification, de force, de patience et d’obéissance à une nécessité supérieure. Thésée entre dans le labyrinthe et rappelle que l’intelligence ne suffit pas si elle ne reçoit pas aussi le fil de la mémoire, de l’amour ou de la confiance. Persée affronte Méduse non par le regard direct, qui pétrifie, mais par la médiation du reflet. Ulysse traverse la mer, perd ses compagnons, affronte les enchantements et les périls du retour. Orphée descend aux enfers, là où la parole chantée tente de fléchir l’irréversible.
Ces récits sont parmi les plus féconds pour une pensée initiatique. Héraclès enseigne l’endurance et la maîtrise. Thésée enseigne le rapport au centre obscur. Persée enseigne la prudence du regard. Ulysse enseigne la patience du retour vers soi. Orphée enseigne la puissance et la limite de la parole. Éros et Psyché, enfin, rappellent que l’amour lui-même devient connaissance lorsqu’il accepte l’épreuve, la séparation, la nuit et la reconnaissance.
Le lecteur maçon y reconnaît des motifs essentiels. Le chemin du héros n’est pas celui de la gloire extérieure, mais celui d’une transformation intérieure.
Il faut quitter un état ancien, recevoir une mission, rencontrer l’obstacle, perdre des certitudes, traverser une nuit, puis revenir porteur d’une lumière moins naïve. La mythologie grecque parle ainsi du travail sur la pierre intérieure. Elle montre que l’être humain n’est pas donné à lui-même dans sa forme accomplie. Il se façonne par les épreuves, par les erreurs, par les rencontres et par la fidélité à une direction.
Le labyrinthe, la descente et le regard pétrifiant parlent encore à notre siècle
La modernité des mythes grecs ne tient pas à leur adaptation à nos catégories contemporaines. Elle vient de ce qu’ils touchent des structures durables de l’expérience humaine. Le labyrinthe de Thésée n’a pas cessé d’exister. Il a changé de forme. Il peut devenir l’enfermement mental, l’errance sociale, la confusion des désirs, la multiplication des chemins sans centre. Le fil d’Ariane demeure alors le symbole d’une fidélité, d’une mémoire ou d’une méthode, ce mince lien qui permet de ne pas se perdre dans l’architecture de sa propre obscurité.

Méduse, elle aussi, demeure une figure d’une grande acuité. Son regard pétrifie. Elle dit la puissance de sidération, la fascination de l’horreur, le danger d’un face-à-face sans médiation. Persée ne triomphe pas par brutalité, mais par intelligence symbolique. Il regarde par reflet. Il accepte que certaines vérités ne puissent être affrontées directement sans détruire celui qui les contemple. Pour notre époque saturée d’images, cette leçon est d’une grande justesse. Tout regard n’est pas connaissance. Toute visibilité n’est pas lumière.
La descente d’Orphée vers les enfers ouvre une autre dimension
Elle rappelle que la parole poétique, musicale ou sacrée peut approcher les zones les plus sombres de l’existence, mais qu’elle ne les abolit pas. L’initiation n’est pas un déni de la mort. Elle est une manière d’apprendre à marcher avec elle, de comprendre ce qu’elle enseigne à la parole, au désir et à la fidélité. Orphée échoue, mais son échec n’est pas stérile. Il révèle la fragilité humaine devant l’irréversible. Dans une perspective spirituelle, cette fragilité vaut souvent plus qu’une victoire éclatante.
Les constellations rappellent que les anciens plaçaient leurs récits dans le ciel
La dernière grande ouverture du livre vers le firmament est particulièrement heureuse. Les constellations font passer les mythes de la terre au ciel. Elles rappellent que les Anciens ne regardaient pas les étoiles comme un espace muet. Le ciel était une mémoire, une carte, un livre nocturne où les récits continuaient de vivre. Andromède, Orion, Persée, Pégase, le Cygne, le Dragon, le Lion, la Lyre, le Scorpion, le Sagittaire, la Balance ou le Taureau ne sont pas seulement des figures astronomiques ou zodiacales. Ils prolongent dans la nuit l’aventure humaine et divine.

Cette articulation entre mythe et ciel touche directement la sensibilité maçonnique. La voûte étoilée, dans l’imaginaire initiatique, ne renvoie pas seulement à l’infini cosmique. Elle rappelle que le travail humain se fait sous un ordre qui le dépasse. Les étoiles ne dictent pas la conduite de l’être humain, mais elles lui enseignent la mesure, la patience, l’orientation. Elles invitent à lever les yeux, non pour fuir la terre, mais pour comprendre que toute marche demande un axe.
Carlota Santos, dont l’univers personnel dialogue aussi avec l’astrologie et les figures célestes, trouve ici un terrain naturel.
Elle évite cependant de réduire la mythologie à une pratique divinatoire. Le ciel apparaît plutôt comme un espace de mémoire symbolique. La constellation devient une forme de transmission, une manière de confier aux générations futures des récits capables de survivre à la fragilité des cités, des langues et des empires.
Une porte d’accès très belle, notamment pour la jeunesse

La qualité première de Mythes tient à son pouvoir d’ouverture. Le livre pourra accompagner un adulte désireux de retrouver les grands récits grecs, mais il sera sans doute plus précieux encore pour un jeune public. Il rend visibles des filiations parfois complexes, il aide à situer les personnages, il fait sentir les liens entre les dieux, les héros, les lieux et les épreuves. Cette lisibilité est une vertu. Elle permet de transmettre sans accabler.

Par la clarté de son écriture, la douceur de ses illustrations et la lisibilité de son parcours, l’ouvrage permet aux jeunes lecteurs de découvrir la mythologie grecque non comme un vieux répertoire scolaire, mais comme une aventure vivante, peuplée de dieux, de héros, de monstres et de constellations. Ils y apprendront que ces récits anciens parlent encore de leurs propres peurs, de leurs désirs, de leurs épreuves et de cette lente conquête de soi qui mène, symboliquement, du chaos vers la lumière.
Il faut toutefois accepter les limites du genre. La mythologie grecque n’existe jamais sous une forme unique.

Elle varie selon les cités, les poètes, les cultes, les époques, les traditions locales et les réécritures. Un guide illustré doit nécessairement choisir, condenser, ordonner. Certaines ambiguïtés religieuses, politiques ou anthropologiques restent donc au seuil du livre. La violence sexuelle des récits, la logique sacrificielle, la place des femmes, les rapports entre mythe et rite, la pluralité des sources antiques ou les usages philosophiques de ces récits ne peuvent être développés avec l’ampleur qu’un essai spécialisé leur donnerait.
Mais cette limite ne diminue pas l’intérêt de l’ouvrage. Elle définit plutôt sa juste place. Mythes n’est pas un traité de religion grecque, ni une étude exhaustive de mythographie comparée. C’est un livre de passage, un instrument de première orientation, une belle chambre d’échos pour celles et ceux qui souhaitent découvrir les récits fondateurs avant d’aller vers Homère, Hésiode, les tragiques, Ovide, Jean-Pierre Vernant, Pierre Grimal ou Marcel Detienne. Sa valeur tient à sa capacité de susciter le désir d’aller plus loin.
La Franc-Maçonnerie reconnaît dans le mythe une méthode de connaissance

La lecture maçonnique de ce livre ne consiste pas à transformer Zeus en Vénérable Maître, Héraclès en compagnon du Devoir ou le labyrinthe en Temple. Une telle lecture serait artificielle et appauvrissante. Le lien véritable se situe plus profondément. La Franc-Maçonnerie, comme les mythes grecs, sait que l’être humain ne se construit pas seulement par concepts. Il lui faut des images, des gestes, des récits, des épreuves, des passages, des silences et des symboles. Le mythe ne remplace pas la raison. Il lui donne une profondeur, une mémoire et une chair.
Dans les mythes grecs, le passage des ténèbres à la lumière n’est jamais linéaire

Prométhée donne le feu, mais ce don engage une responsabilité et une souffrance. Pandore ouvre la jarre, mais l’espérance demeure. Héraclès accomplit ses travaux, mais sa force doit être éprouvée par la faute et par la douleur. Ulysse rentre à Ithaque, mais le retour n’efface pas les naufrages. Psyché retrouve Éros, mais seulement après une suite d’épreuves qui ont transformé son désir en connaissance. Cette sagesse est précieuse. Elle refuse la facilité des conversions immédiates. Elle sait que la lumière véritable se paie d’une traversée.

Le livre de Carlota Santos rend ce langage disponible. Il ne l’alourdit pas d’un commentaire ésotérique. Il laisse aux images et aux récits le soin de travailler la mémoire. C’est peut-être la meilleure manière de transmettre à de jeunes lecteurs le goût des symboles. L’initiation commence parfois avant le rituel, dans l’enfance d’une lecture, devant une image de Méduse, de Pégase ou d’Orphée, lorsque quelque chose en nous comprend que ces figures parlent de notre propre nuit.
Les anciens mythes ne meurent pas, ils changent de demeure

Mythes – Guide illustré de mythologie grecque est donc un livre de beauté et de transmission. Sa beauté n’est pas seulement graphique. Elle tient à l’accord entre la douceur du trait, la clarté du propos et la profondeur des récits convoqués. Carlota Santos offre aux mythes un espace accueillant, lisible, lumineux, sans prétendre les domestiquer entièrement. Les dieux y gardent leur étrangeté, les héros leur blessure, les monstres leur menace, les nymphes leur grâce ambiguë et les constellations leur silence d’éternité.
À une époque où la transmission des humanités se fragilise, un tel ouvrage rappelle que les récits anciens demeurent indispensables, non parce qu’ils nous éloigneraient du présent, mais parce qu’ils donnent au présent une profondeur. Les mythes grecs apprennent à nommer les forces qui nous traversent. Ils rappellent que la conscience humaine avance entre chaos et mesure, désir et loi, orgueil et humilité, oubli et mémoire. Ils enseignent que nul ne devient pleinement soi sans affronter son Minotaure, sans recevoir un fil, sans apprendre à regarder Méduse autrement, sans consentir à descendre un jour vers ses propres enfers.

La chute véritable du livre se trouve peut-être là. Les dieux grecs ne demandent plus de temples de pierre, mais leurs récits continuent de chercher des consciences capables de les entendre. Chaque mythe demeure une étoile ancienne. Sa lumière nous parvient tard, mais elle éclaire encore le chantier intérieur où chacun tente de donner forme à son chaos.
Mythes – Guide illustré de mythologie grecque
Carlota Santos – Anne-Charlotte Chasset, traduction
Éditions Médicis, 2026, 320 pages, 23,90 € – version numérique 15,99 €
