HEUREUX ? ! : Le bonheur comme cheminement vers une utopie ou nostalgie d’un paradis perdu ?

« Mais qu’est-ce que le bonheur sinon le simple accord entre un être et l’existence qu’il mène ? Et quel accord plus légitime peut unir l’homme à la vie sinon la double conscience de son désir de durée et son destin de mort ? »

Albert Camus – « Le Désert, Noces »1938.

Être heureux est l’aspiration humaine primordiale par excellence, différente du plaisir qui est lié à un objet plus ou moins accessible. Un « au-delà du principe de plaisir », comme dirait Freud. La recherche du bonheur s’inscrirait-elle dans une totalité permanente qui rappellerait un état à jamais perdu, fœtal, individuel, et qui serait à reconquérir ou d’une utopie collective à réaliser comme direction, comme but, les fameux « lendemains qui chantent » ! Qu’en est-il donc ?

Sigmund Freud

Les orientations de chemins vers le bonheur sont souvent doubles : celle qui vous apprend à devenir heureux en changeant les événements et celle qui nous propose le même but en nous changeant nous-mêmes. Cependant, nous pouvons envisager peut-être d’être heureux sans rien avoir à faire pour cela, car nous aurions déjà en nous quelque chose qui, si on en prend conscience, peut être la source d’un plus grand bonheur. Pas un simple état de confort psychologique ou une sorte de gaieté un peu factice, mais une expérience spirituelle intérieure qui permet l’affrontement aux épreuves de la souffrance et à la vacuité qui est l’origine de notre angoisse permanente. Nous aspirons à une stabilité, à une éternité des choses, qui n’existe pas : tout est mouvement, rien ne dure. Une sorte de tournis affectif et métaphysique !

Nous pourrions dire que l’ « ordonnance » à ce destin varie selon les cultures et ne sont pas les mêmes entre une zone d’influence monothéiste (Judaïsme, Christianisme, Islam) et celle des religions et philosophies orientales (Hindouisme, bouddhisme, taoïsme). Leur but était et reste l’ambition d’aider l’humanité à partir de méthodes ayant à la fois des points communs, mais aussi de nombreuses divergences. La sagesse orientale relève davantage de la psychologie que de la philosophie et de la théologie et nous pouvons dire que la psychanalyse de Freud et de Jung sont les seules formes pratiques de psychologie occidentale entretenant des rapports avec elle. Dans « le secret de la fleur d’or » (1), Jung écrit : « Mon expérience de praticien m’a donné les moyens d’une approche entièrement nouvelle de la sagesse orientale. Il est nécessaire de comprendre que je ne suis pas parti d’une connaissance préalable et plus ou moins adéquate de la philosophie chinoise. Au contraire, lorsque j’ai commencé ma carrière de psychiatre et psychothérapeute, j’ignorais tout de la pensée chinoise, et ce n’est que plus tard que mon expérience professionnelle m’a montré que, dans ma technique, je suivais inconsciemment ces voies secrètes qui, pendant des siècles, avaient été étudiées par les meilleurs esprits de l’Orient ». Dans les deux cas de figure l’expérience propose la découverte d’une harmonie consciente avec la vie et la nature, tant au-niveau des circonstances extérieures qu’à celui du moi le plus intériorisé, de façon à acquérir une liberté plus vaste.

I-LE BONHEUR COMME ACTE SOLITAIRE, RENCONTRE AVEC UN PRINCIPE OU FUSION AVEC UNE COMMUNAUTÉ ?

4 enfants riants au pied d'un arbre
4 enfants heureux au pied d’un arbre

Force est de constater que de manière générale il n’y a aucune possibilité d’atteindre le bonheur par un effort direct, si soutenu soit-il. De nombreux courants du monde religieux prônent et encouragent un renoncement aux efforts violents, au profit d’une attitude de réceptivité, d’acceptation, un apaisement du tumulte de la volonté de l’individu, laissant la place à la volonté du Principe. C’est le cas, par exemple dans le catholicisme, du courant quiétiste. Cela ne signifie pas qu’il soit impossible de se trouver heureux au milieu d’une grande agitation, l’important étant de trouver en nous quelque chose qui ne soit pas affecté par le tourbillon environnant et soit créateur de bonheur en lui-même, sans l’aide des événements extérieurs, mais aussi sans que sa présence nous empêche de vivre intégralement ces événements, jusque dans leurs aspects les plus extrêmes, de la félicité la plus élevée à la plus profonde angoisse. Il en découle que lorsque l’on cherche le bonheur on ne le trouve pas, parce qu’il serait inutile de le chercher. Ce que dit un poème chinois, le Mu-Mon-Kwan (VII) :

C’est si limpide qu’il faut longtemps pour le voir.
Sachez que le feu que vous recherchez
Est celui qui brûle dans votre propre lanterne,
Et que depuis toujours votre riz était cuit.

C’est ce que dit aussi la philosophie hindoue, d’une autre manière, à l’évocation des choses les plus pénibles : « Sarvam Kalvidam Brahma », « Cela est aussi le Brahma ». Par exemple, la vie et la mort ne sont pas opposées, mais complémentaires.

Albert Camus

Ce qui fonde notre vie est bâti sur l’opposition entre nous et l’univers, entre ce qui est « je » et ce qui ne l’est pas, mais nous retrouvons là deux choses plus complémentaires qu’antagonistes : le « moi » ne peut pas exister sans l’univers, et l’univers ne peut exister sans la multitude des entités qui le composent. L’univers ne dépend donc que de la foule impersonnelle des individus, dont les réserves sont inépuisables. Il semble que la nature ne se soucie peu de gaspiller les individus et il est logique que l’homme se révolte devant un traitement aussi brutal qui ne tient pas plus compte de lui que s’il était un insecte, d’où son angoisse et sa révolte ! Mais aussi une prise de conscience humaine globale. Ce qui amène Albert Camus, dans « L’homme révolté » (1951) à écrire : « Dans l’expérience absurde, la souffrance est individuelle. A partir du mouvement de révolte, elle a conscience d’être collective, elle est l’aventure de tous. Le mal qui éprouvait un seul homme devient peste collective. Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le « cogito » dans l’ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes ». C’est la lutte contre le constat de l’existence d’une peur originelle de l’homme confronté à une nature toute puissante sur laquelle les religions lui avaient promis la royauté. Mais l’homme déteste parler de la peur qui l’habite, car accepter la peur c’est accepter la mort, ce qu’il tente d’esquiver avec plus ou moins de réussite. C’est pourquoi il est malheureux.

La vie se manifeste par deux caractéristiques : l’échange et le mouvement, car, en fait, aucun être vivant n’est autonome ou autosuffisant. Tout est relié. Ce que nous dit le philosophe américain Alan Watts (2) : « Il suffit de regarder dans une seule cellule de son corps pour y retrouver l’univers, car le soleil, la lune et les étoiles contribuent à le maintenir en vie ; et nous le retrouvons encore si nous plongeons dans les profondeurs de son esprit où se cachent toujours les instincts archaïques de la vie primitive tant animale qu’humaine ; pourrions-nous voir plus loin, que nous trouverions des affinités avec les plantes et les rochers. Car l’homme est un lieu de rencontre entre les forces qui surgissent des quatre coins de l’univers pour le parcourir d’un courant, qui est lui-même l’énergie qui sous-tend ses pensées et ses actes, et qui constitue, en réalité, son moi le plus vrai, bien d’avantage que son corps ou son esprit ; corps et esprit ne sont que des instruments. ».

Les malheurs de l’homme civilisé proviennent essentiellement des conflits avec les forces de la nature qui sont en lui et à l’intérieur de la société humaine ; des forces non-identifiées pour ce qu’elles sont, qui entrent de façon cachée par une porte camouflée et de qui on aperçoit la présence, brièvement, à la faveur du rêve, du lapsus ou de l’acte manqué. Un certain nombre de personnes, au terme d’un cheminement, comprennent que d’une manière ou une autre, nous devons revenir à la nature et vivre en toute conscience cette harmonie que l’homme près de cette nature éprouve sans y songer. Les autres continuent leur chemin dans l’imaginaire et l’illusion d’un scientisme conquérant. Mais s’unir à la nature suppose qu’il faut faire d’abord l’expérience d’une absolue séparation entre l’homme et la nature et c’est dans ce moment que l’ego accepte l’existence de ce conflit entre lui-même et la vie comme une partie intégrante de la nature de la vie, le sujet commence là à se sentir en harmonie avec les aspects les plus inquiétants de la, et de sa nature.

Les conceptions religieuses jouent bien entendu un rôle fondamental dans l’approche et la cohabitation avec la nature : le christianisme, par exemple, n’attribue qu’aux hommes une âme immortelle ; selon cette conception des choses, le reste de la création n’existe qu’en fonction de l’homme, et aucune autre espèce vivante ne possède d’importance particulière dans le plan divin. Point de vue que ne partage pas la pensée orientale : certains textes bouddhiques vont jusqu’à penser, qu’avec le temps, même les animaux, les arbres et l’herbe deviendront des Bouddhas ! On identifiera en occident, de plus en plus, la raison humaine avec la nature humaine et l’irrationnel avec le démoniaque, si bien que le christianisme prit l’habitude de voir dans la beauté de la nature un piège et de considérer le monde comme essentiellement voué au péché et à l’Apocalypse pour laisser un paradis surnaturel à la fin des temps, à l’accomplissement de la Parousie. Il est intéressant de constater que la redécouverte de l’importance de la raison à la Renaissance soit accompagnée de la naissance de la morale puritaine et du protestantisme calviniste et de sa psychologie rationnelle. Cette morale est une tentative pour forcer l’humanité à se conformer, en pensées et en actes, aux règles absolues d’une loi idéale.

La psychanalyse va battre en brèche le rationalisme en avançant l’idée que les aspirations de l’homme trouvaient leurs origines dans les forces inconscientes d’un caractère fort différent que celui de la raison : désir d’inceste, meurtre du père, peur de la castration, désir inconscient de retourner dans le sein de la mère pour y jouir du sentiment d’être protégé, conflit permanent entre Eros et Thanatos, etc… La vision psychanalytique n’avait que peu attiré de sympathie avant la première guerre mondiale, mais cette dernière va montrer l’échec de la rationalité face aux forces obscures et destructives qui animent l’homme. A l’inconscient individuel de Freud, Jung opposera l’idée d’un inconscient collectif prenant racine dans les cultures, le plus souvent religieuses. Pour lui, la personnalité du sujet ne reposerait que sur une personnalité collective, et donc ne serait qu’un masque. Ce que semble dire, le philosophe chinois taoïste Chouang-Tsou, vers 200 ans avant notre ère, quand il écrit : « Votre corps est comme l’image projetée par le Tao. Votre vie ne vous appartient pas. Elle est l’harmonie déléguée par le Tao. Votre personnalité ne vous appartient pas. Elle est le pouvoir d’adaptation du Tao…Vous bougez, mais vous ne savez pas comment. Vous êtes au repos, et ne savez pas pourquoi…Telles sont les choses qui proviennent des lois du Tao. »

Lucrèce

A cette vie à plusieurs dimensions, les religions vont tenter de présenter une synthèse, quelque chose qui rassemblerait ce qui est épars, en partant du principe que beaucoup de gens estiment que le salut et le bonheur se trouvent au-delà de la vie présente et que la vie terrestre n’est destinée qu’à nous y préparer. Le salut ne viendrait qu’après la mort, l’éternité étant représentée comme une durée sans fin, alors qu’elle n’a rien à voir avec l’écoulement d’un temps qui ne cesserait jamais. Existe aussi l’autre croyance que le bonheur spirituel n’est accessible sur terre que sous la forme matérielle utopique. Ces deux tendances se retrouvent dans le christianisme ; l’une tient que sur terre l’homme n’a pas de foyer permanent et qu’il cherche sans cesse un ailleurs, tandis que l’autre militerait pour « l’établissement du royaume de Dieu sur terre ». Pour les uns, le monde n’est que l’antichambre de la vie future, pour les autres un lieu d’instauration de la perfection paradisiaque, un retour à l’Eden, en mettant en œuvre une morale et une participation active à la vie économique et politique du monde. Comme il y a en l’homme une tendance extrêmement difficile à combattre, qui est le désir de rechercher les plaisirs terrestres, la religion tente d’en venir à bout en leur manifestant une attitude de grande hostilité : même les plaisirs les plus raffinés, comme les arts, ne sont que des « divertissements pascaliens », et les joies plus grossières de la table ou du sexe ne sont tolérées que dans la mesure où elles sont là, uniquement, dans le but de maintenir et reproduire la vie. Ce mode de pensée conduit à un refus de la vie. Lucrèce dit : « Tantum religio potuit suadere malorum » (« Trop de religion peut encourager le mal »), et Oscar Wilde remarque, avec son humour habituel : « Quand je suis heureux, je me comporte toujours bien, mais quand je me comporte bien, cela me rend rarement heureux » !

 Tout ce qui est spirituel n’est pas séparé de ce qui est matériel, non plus de ce qui est psychique, ni d’aucun autre aspect de la vie. La vraie spiritualité est censée donner avant-tout un sens profond de la liberté intérieure, fondée sur une prise de conscience : le moi est en union intime avec la vie, en harmonie avec elle, quel que soit le nom que l’on donne au Principe qui l’ordonne, ou à son inexistence. Le sujet, comme la vie, devient alors la source du mouvement qui se traduit par une liberté d’entraîner et d’être entraîné. Les concepts d’activité et de passivité s’estompent alors. Pleinement absorbé par les affaires habituelles du monde, le croyant sanctifie son action en la resituant dans le mouvement du cosmos. Dans cette orientation, chacun est libre de suivre ou de changer dans une voie qui lui convient, et de se faire moine, philosophe, homme de loi, ecclésiastique, homme d’affaire. D’un point de vue spirituel, un prêtre n’est pas forcément plus saint qu’un chauffeur routier ! Inutile également de se flageller, d’étudier la théologie, de se retirer du monde, de devenir végétarien ou de prospecter afin de découvrir des « niveaux de conscience » plus élevés, la cessation de toute activité sexuelle, pour connaître « enfin la spiritualité » ! Mais les religions sont faites pour la vie et non la vie pour les religions.

II-« WOU-WEI »-LÂCHER PRISE ET ACCEPTER

L’archange Saint-Michel Portrait

Durant des siècles, le symbole du courage moral en occident fut Saint Michel, le vainqueur d’un dragon représentant le mal, extérieur à lui. Mais, on trouve de plus en plus de personnes qui reconnaissent que l’origine du mal, sous toutes ses formes, est d’ordre interne. Et cet aspect qui relève de l’inconscient pointe l’irruption de l’irrationnel en l’homme, que des siècles de discipline morale et de culture ont fini par lui faire oublier, malgré les « bavures » permanentes, car notre expérience quotidienne nous montre que les forces naturelles sont très difficiles à contrôler. On peut à la rigueur les aménager, mais jamais les interrompre. A vouloir les chasser, elles ne feront que grandir et exiger de s’exprimer dans une action qui va de l’inscription dans le psychosomatique à la sublimation et plus rarement dans la décharge du désir sur l’objet. Le bouddhisme, nous rappelle que la beauté du lotus prend racine dans la boue de l’étang. Pour reprendre l’image de St. Michel, il fait autant partie de l’âme humaine que le dragon lui-même. Essayer de s’unir ou se ré-unir avec la vie, c’est tenter de produire ce qui existe déjà, avec pour résultat que ce sont ces efforts qui créent les obstacles qui nous conduisent à penser que nous sommes séparés de la vie et que nous devons nous réconcilier avec elle. Des siècles de civilisation ont fait de nous des orphelins de la nature et nous ont persuadés que nous sommes des egos séparés, indépendants et autonomes. Si l’homme doit réaliser son unité fondamentale avec la vie, il lui faut essayer d’obtenir ce qu’il a déjà, jusqu’à ce qu’il prenne conscience de sa propre folie. En fait, devenir ce qu’il est déjà (la fameuse formule de Nietzsche : « Wird was du bist ! », « Deviens ce que tu es ».)

Dans la pratique, les gens libres sont peu immoraux car guère impressionnés par le charme de la chose interdite et trouvent assez ennuyeuses les discussions qui traitent du mal. Nicolas Berdiaev écrit (3) : « L’attrait du mal est un mensonge et une illusion… Ce n’est qu’en prenant conscience de son vide absolu, et de son total ennui que l’on peut en venir à bout ». Les religions orientales, quant à elles, se veulent avant-tout psychologiques, alors que le christianisme tend à se constituer en religion éthique et théologique. Ce que nous pourrions appeler le « ravissement de l’âme » est au centre de la pensée orientale. L’attitude des asiatiques devant la vie n’est pas sans nous faire penser au Quiétisme ou à la théologie apophatique des théologiens rhénans, comme Maître Eckart qui écrit à propos du Principe : « Tant que je suis ici-bas, Il est en moi ; après cette vie, je serai en Lui. Toutes choses sont donc possibles pour moi, si je suis uni à Celui qui peut faire toutes choses. » Nous nous apercevons bien là du clivage entre orient et occident : pour l’occidental, il risque de faire un Dieu de son ego au lieu de faire un ego de son Dieu ! 

Le but de toute spiritualité ou de toute psychothérapie est d’adapter le sujet à son univers intérieur, aux pulsions naturelles inconscientes présentes en lui, de telle manière que son être s’unifie et constitue un organisme complet, doté d’un centre de gravité et d’équilibre. Cela suppose que l’on considère l’inconscient, qui est la nature en l’homme, comme la source de sa vitalité. Mais, à la condition d’abandonner le concept de « niveau final », car la vie est le mouvement et non l’endroit vers lequel on fait mouvement. Bien voyager est mieux que d’arriver. L’important est d’être en route ! L’inconscient n’est pas une poubelle mentale : c’est la nature qui s’y exprime sans entraves, divine et satanique, agréable et pénible, adorable et laide, compatissante et d’une cruauté sans bornes, créatrice et destructive. Il y a en nous un double parfait du monde qui nous entoure, le monde devenant ainsi le miroir de l’âme et l’âme un miroir du monde. Cette dualité se retrouve également dans le fait que, pour être véritablement un homme, l’homme doit reconnaître la part féminine qu’il a en lui et vice versa chez les femmes. Ainsi, les différences et les rapports de force (certains diraient la « guerre des sexes »), s’estompent au profit d’un compagnonnage. Si, dans les rapports entre les hommes et les femmes s’installe une relation avec un idéal stoïcien utopique des genres (« un homme c’est ceci, une femme c’est cela »), il vaut mieux rester célibataire pour ne pas courir à l’échec !

La question, dans le fond, n’est pas d’aller quelque part : le plus court chemin pour aller chez soi est celui qui fait le plus long détour, car souvent le chemin que nous empruntons nous ramène à notre point de départ. Nous laissons la vie nous vivre au lieu de tenter de vivre la vie en ne faisant qu’accepter l’un des aspects de la vie pour rejeter l’autre. Pour utiliser une terminologie chrétienne, on pourrait dire que l’homme ne veut pas être sauvé tel qu’il est : il a l’impression qu’il doit faire quelque chose et mériter ainsi son salut par des progrès sur le plan spirituel et moral. La grâce serait offerte à tous ; mais par orgueil l’homme ne l’accepte pas car il ne peut supporter l’idée d’être impuissant à son propre salut. Ce qui est une manière de dire qu’il refuse d’être ce qu’il est. L’acceptation, c’est se reconnaître maintenant, à cet instant précis, avant même de s’être rendu différent en s’acceptant tel que l’on était. Il n’y a pas de liberté plus grande que de vouloir être ce que l’on est au moment où l’on est. C’est dans cet instant de notre présent que se trouve le réel et notre liberté, car l’acceptation de la vie est l’acceptation de cet instant, hic et nunc. Le « Nirvana » est inaccessible dans le sens où il est déjà là en tant que prise de conscience. Inutile de le chercher, il suffit de le reconnaître !

L’homme ne peut pas comprendre sa liberté dont il jouit, tant qu’il se considère comme le jouet du destin, ou tant qu’il limite cette liberté aux choses qu’il recherche. Il faut que l’homme se perçoive dans son unité avec la vie pour être libre et non comme une puissance agissante ou un instrument passif. La vie de l’homme devient totalité quand il perçoit le mouvement de la vie comme un tout présent en lui-même tel qu’il est actuellement et quand il comprend qu’il n’y a pas de différence entre ses pensées et ses actes, tels qu’ils sont maintenant, et la nature du cosmos. Les faits et gestes de la vie sont ceux de l’homme, et les faits et gestes de l’homme sont ceux de la vie. La question, dès lors, ne se pose plus de savoir de ce qui est agissant et de ce qui est agi, car l’homme vit sa vie en puisant aux mêmes sources d’énergie qui font que la vie vit l’homme. L’acceptation est donc l’unification de la passivité et de l’activité : en tant que passivité, elle revient à nous accepter nous-même, avec nos désirs et nos peurs, comme le mouvement de la vie ; en tant qu’activité, elle nous permet d’être libres d’être nous-même avec nos désirs et nos peurs. Une sorte de tango métaphysique où Maître Eckhart nous dirait dans son « De Incarnatione Verbi » (1, CVIII): « L’œil avec lequel je vois Dieu est le même que celui avec lequel Dieu me voit » ! Le mot-clef est celui de « Totalité ». Goethe, dans ses « Fragments sur la nature » nous fait part aussi de sa réflexion à ce sujet : « La Nature ! Nous sommes enveloppés par elle, nous baignons en elle : impossible de lui échapper, impossible de s’en rapprocher… Ce qu’il peut y avoir de plus antinaturel fait aussi partie de la nature, celui qui ne la voit pas partout ne la voit véritablement nulle part… Elle s’engage à chaque instant dans un très très long voyage, dont elle atteint le terme à chaque instant… Elle laisse chaque enfant se nourrir d’elle, chaque fou la juger, et des milliers d’êtres passer sur elle sans prendre garde et sans la voir ; elle a cependant des amis parmi eux et trouve en chacun sa récompense. On obéit à ses lois même lorsqu’on leur résiste ; on collabore avec elle-même lorsqu’on veut travailler contre elle… L’amour est sa couronne. Ce n’est que par l’amour que l’on se rapproche d’elle…Elle a séparé toutes choses afin de pouvoir les réunir…Tout est éternellement présent en elle, elle ne connaît ni passé ni avenir. Car pour elle le présent est éternité ». Quand on laisse vivre en soi la vie qui est en nous, on découvre que nous la vivons avec une plénitude et un enthousiasme entièrement nouveau. L’homme libre éprouve en lui l’existence d’un axe qui n’est ni exactement son ego, ni exactement la vie, ce qui amène qu’il se sent chez lui partout dans l’univers.

III- CONCLUSIONS : D’UNE INCOMPLÉTUDE QUI CHEMINERAIT A PETITS PAS VERS L’UNITÉ D’UN TOUT PROBLÉMATIQUE ?

Le bonheur commence quand le sujet prend conscience de sa liberté. L’homme libre est moral parce qu’il choisit de l’être et non parce qu’il croit qu’il lui faut être moral, tout en acceptant les épaisseurs terrestres qui sont en lui-même. Il sent que toute l’énergie de l’univers est en œuvre dans la moindre des choses, la moindre des pensées, la moindre des actions. Cela suppose à la fois une prise de conscience de l’unité et de l’altérité, ce que semble décrire l’auteur de romans policiers, Olivier Norek (4) : « Mais le constat le plus désolant, c’est que nous sommes « nous » qu’à trente pour cent. Certains à dix, d’autres à quarante, mais jamais totalement. Nous traînons nos blessures, nos secrets, nos complexes et tout cela nous interdit d’être entiers, d’être merveilleux. Il y a près de huit milliards d’êtres humains sur terre et Dieu, si vous acceptez le concept, nous a donné à tous un visage différent, comme notre ADN. Déjà, saluons l’effort, c’est du boulot, mais la conclusion, c’est que vous avez un visage parmi huit milliards d’autres, c’est le vôtre, vous n’en changerez pas. Maintenant, vous avancez ou vous restez sur place ».

Dès lors, on s’aperçoit que le bonheur dépend de trois éléments : la liberté, la gratitude et le sens de l’émerveillement…

 Michel BARON

 NOTES

– (1) Jung Carl-Gustav : Psychologie et orientalisme. Paris. Ed. Albin Michel. 1985.

– (2) Watts Alan W. : La signification du bonheur-Psychologie moderne et sagesse orientale. Paris. Ed. Denoël/Gonthier. 1980. (Page 41)

– (3) Berdiaev Nicolas : Philosophe russe (1874-1948).

– (4) Norek Olivier : Surface. Paris. Ed. Michel Lafont. 2020. (Pages 97 et 98)

 BIBLIOGRAPHIE

– Alain : Propos sur le bonheur. Paris. Ed. Flammarion. 2022.

– De Smedt Marc : Eloge du silence. Paris. Ed. Albin Michel. 1986.

– Freud Sigmund : Métapsychologie. Paris. Ed. Gallimard. 1968.

– Schopenhauer Arthur : Comment être heureux ? Paris. Ed. Librio-Philosophie. 2020.

– Schopenhauer Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation. Paris. PUF. 2004.

– Watts Alan W. : L’envers du néant. Le testament d’un sage. Paris. Ed.Denoël/Gonthier. 1978.

– Watts Alan W. : Matière à réflexion. Pourquoi nous ne savons plus vivre. Paris. Ed. Denoël/Gonthier. 197O.

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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