« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

Avec le 33e volume des Essais Écossais, le Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France donne à relire le Convent de Lausanne non comme une relique du XIXe siècle, mais comme une braise toujours vive du Rite Écossais Ancien et Accepté. À travers l’histoire, la politique, le rituel et la question brûlante de l’universalisme, cet ouvrage interroge ce que signifie encore bâtir une franc-maçonnerie capable d’unir la fidélité aux sources et la liberté de conscience.

Le Convent de Lausanne appartient à ces événements maçonniques que nous croyons connaître parce que leur nom circule avec l’autorité des grandes dates

Pourtant, plus nous approchons ce moment de septembre 1875, plus il se dérobe à la formule commode. Il n’est ni un acte de naissance, ni un dogme, ni une clôture. Il est une tentative, une tension, une œuvre inachevée, ce qui le rend profondément écossais. Dans Les Essais Écossais, volume collectif publié par le Grand Collège des Rites Écossais – REAA – GODF, nous retrouvons cette vibration rare des textes qui ne se contentent pas d’éclairer une page d’histoire, mais obligent la mémoire maçonnique à se retourner vers elle-même.

Ce livre tient sa force de sa pluralité

Michel Meley

Michel Meley, ancien Grand Maître de la Fédération française du Droit Humain et auteur du Convent de Lausanne, Temple de la Cité, y apporte la profondeur d’une lecture attentive aux origines et aux conséquences du Convent.

André Combes

André Combes, historien reconnu de la franc-maçonnerie du XIXe siècle et ancien président de l’IDERM, donne chair à la figure d’Adolphe Crémieux, dont le destin politique, juif, républicain et maçonnique concentre une part essentielle des tensions françaises.

Pierre Mollier

Pierre Mollier, historien, conservateur et grand connaisseur de l’iconologie maçonnique, restitue la réaction du Grand Orient de France et du Grand Collège des Rites, avec cette précision qui rend l’archive vivante.

Christian Mermet

Christian Mermet, fin connaisseur des rituels et secrétaire de la Fondation Latomia, ouvre la voie plus secrète du Tuilleur de Lausanne.

Évelyne Grimal-Richard

Évelyne Grimal-Richard, voix féminine de l’Écossisme contemporain, interroge l’universalisme dans sa promesse et ses limites.

Christian Confortini

Christian Confortini, Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais, inscrit enfin cette mémoire dans une exigence d’avenir.

L’enjeu n’est pas mince

En 1875, les Suprêmes Conseils réunis à Lausanne veulent donner au Rite Écossais Ancien et Accepté une grammaire commune.

Ils affirment l’existence d’un principe créateur sous le nom du Grand Architecte de l’Univers, la tolérance, la liberté de conscience, l’absence de distinction entre les hommes et la lutte perpétuelle contre l’ignorance. Ces mots semblent aujourd’hui familiers. Ils ne l’étaient pas de cette manière dans une Europe encore travaillée par les fractures confessionnelles, les blessures politiques, les rivalités nationales et les ambitions institutionnelles. Le livre montre admirablement que l’universalisme maçonnique ne descend jamais du ciel comme une évidence pure. Il se forge dans la contradiction, la stratégie, parfois l’âpreté, toujours dans cette zone où l’idéal rencontre la matière résistante de l’histoire.

Adolphe Crémieux y apparaît comme une figure capitale

Adolphe Crémieux par Nadar, 1856

Nous savions l’avocat, le républicain, le ministre, l’homme de l’Alliance israélite universelle, le défenseur des juifs persécutés et le Grand Commandeur. L’ouvrage nous fait mieux sentir combien cette vie fut traversée par une même quête d’émancipation. Chez Adolphe Crémieux, le Grand Architecte de l’Univers n’est pas une formule froide. Il demeure l’horizon d’une fraternité appelée à devenir effective dans la cité. Toute la difficulté est là. Comment faire tenir ensemble la fidélité spirituelle, la liberté de recherche, le combat contre l’ignorance et la nécessité d’une structure maçonnique stable. À travers lui, Lausanne cesse d’être un dossier institutionnel pour devenir un miroir de conscience.

La réaction du Grand Orient de France donne au livre l’un de ses passages les plus passionnants

Elle rappelle que l’histoire maçonnique française ne se laisse pas réduire à des appartenances commodes. En 1875, le Grand Orient de France n’est pas d’abord heurté par l’affirmation du Grand Architecte de l’Univers, mais par la prétention d’une confédération internationale à limiter ou contester sa légitimité écossaise. Derrière la querelle des pouvoirs, nous percevons une question plus profonde. Qui détient le droit de transmettre. Qui peut dire la régularité. Qui garde la mémoire du rite. Qui risque, sous prétexte d’universalité, d’imposer un centre à ce qui devrait rester circulation de la Lumière.

La contribution consacrée au Tuilleur de Lausanne est peut-être la plus ésotérique au sens noble

Elle nous conduit vers cette zone où le rite devient langue, où les mots sacrés, les signes, les clés, les formes de cryptographie et les tentatives de normalisation ne relèvent pas seulement de la technique, mais d’une métaphysique de la transmission. Le Tuilleur n’est pas un manuel secondaire. Il est une tentative de préserver l’unité invisible d’une chaîne. Nous y retrouvons cette vérité que tout initié connaît intimement. Un rite ne se transmet pas seulement par des idées. Il se transmet par une manière de prononcer, de recevoir, de taire, de reconnaître, de faire passer la parole d’une bouche à une autre sans la réduire à une information.

Évelyne Grimal-Richard élargit encore le regard en posant la question de l’universalisme depuis une sensibilité féminine et contemporaine

Évelyne Grimal-Richard
Évelyne Grimal-Richard

L’universalisme de Lausanne porte une grandeur réelle, mais il porte aussi les limites de son siècle. Dire l’absence de distinction entre les hommes n’épuise pas la question de toutes les présences exclues, différées ou minorées. C’est ici que le livre devient précieux. Il ne sacralise pas Lausanne. Il le travaille. Il accepte de voir le grand éclat et les zones d’ombre, non pour affaiblir la mémoire écossaise, mais pour la rendre plus vraie. La tradition n’est forte que lorsqu’elle supporte d’être interrogée par ceux qui l’aiment.

Ce 33e volume des Essais Écossais réussit ainsi à faire du Convent de Lausanne un objet de méditation maçonnique

Nous y lisons l’histoire d’un rite qui cherche une unité sans renoncer à la liberté, une universalité sans effacer les singularités, une fidélité symbolique sans céder à l’immobilité. Dans un monde de fractures, de crispations identitaires, de soupçons et de replis, cette lecture prend une résonance singulière.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté y apparaît pour ce qu’il peut être dans sa plus haute exigence, non une forteresse de grades, mais une architecture intérieure tournée vers l’humain réconcilié.

Relire Lausanne aujourd’hui, c’est comprendre que l’universalisme maçonnique n’est pas une formule héritée, mais une œuvre à reprendre

Les Essais Écossais nous rappellent que le Temple de l’humanité ne se bâtit ni dans la nostalgie, ni dans la querelle des préséances, mais dans cette fidélité active qui accepte la complexité de l’histoire pour mieux servir la Lumière.

Les Essais Écossais – Le Convent de Lausanne

Collectif – Grand Collège des Rites Écossais-REAA-GODF, Vol. 33, 2026, 110 pages, 15 € / L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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