Avec FERT – Les veilleurs du col, Philippe Mugnier compose un roman de transmission, de mémoire et de fidélité, où la montagne ne sert jamais de simple toile de fond, mais devient l’un des grands langages secrets de l’âme. Entre Genève et les Gets, entre l’histoire blessée du continent et l’espérance toujours menacée d’une fraternité vivante, ce livre fait entendre une voix grave, subtile et profondément habitée.
Philippe Mugnier a écrit un roman de hauteur au sens le plus intérieur du terme

La neige, le col, la pente, les villages savoyards, les passages vers la Suisse, tout cela n’y relève pas seulement d’une géographie. Tout participe d’une ascèse. Tout semble inviter les êtres à se dégager du vacarme, à retrouver dans l’altitude une mesure plus juste d’eux-mêmes et du monde. FERT – Les veilleurs du col regarde ainsi notre époque depuis une ligne de crête, là où se dévoilent plus crûment les fractures du présent, le retour des peurs identitaires, la difficulté de transmettre, l’usure des idéaux et pourtant la persistance, presque souterraine, d’une exigence spirituelle. Philippe Mugnier ne surligne jamais le mystère. Il le laisse rayonner à bas bruit, comme un feu gardé sous la cendre.
Lucie, au cœur de ce récit, n’est pas une héroïne fabriquée pour les besoins de l’intrigue

Elle reçoit moins une aventure qu’une charge intérieure. À Genève, dans le monde des livres, des traces et des survivances, elle devient peu à peu l’héritière d’une mémoire enfouie dont Richard Salvat constitue l’un des dépositaires essentiels. Or le fait que celui-ci appartienne à la Grande Loge Suisse Alpina n’a rien d’anecdotique. Cette présence maçonnique suisse donne au roman une tonalité particulière de gravité retenue, de discrétion, de fidélité sans emphase.

Elle inscrit l’itinéraire de Richard Salvat dans une tradition où la fraternité ne se proclame pas bruyamment, mais se prouve par la tenue, par le silence gardé, par la capacité à demeurer debout quand l’époque bascule. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, cette appartenance ouvre dans le livre un horizon plus vaste. Elle relie le secret du col à une chaîne initiatique plus large, transfrontalière, européenne, où la montagne savoyarde rejoint l’esprit de Genève et où l’idéal maçonnique devient aussi une manière de résister au déchaînement de l’histoire.

C’est ici que le roman trouve sa belle profondeur symbolique. Il ne s’agit pas seulement de déchiffrer une énigme ancienne, ni de remonter le fil d’une confrérie oubliée.
Il s’agit d’apprendre ce que signifie recevoir sans profaner, transmettre sans réduire, garder sans enfermer
L’Ordre des Colombes, les sculptures de bois, les signes conservés dans les replis d’un pays, la devise FERT elle-même, tout concourt à faire sentir que le véritable héritage n’est jamais de l’ordre de la possession. Il est de l’ordre du service. Il oblige. Il transforme. Il éprouve celles et ceux qui en deviennent les porteurs. En cela, le roman touche à quelque chose de profondément maçonnique. Le secret n’y vaut pas comme privilège, mais comme discipline de l’être.

La présence de la Grande Loge Suisse Alpina ajoute à cette lecture une vibration très singulière

Elle donne au texte un ancrage dans une maçonnerie de frontière, de passage, de refuge aussi, où la Suisse n’apparaît pas seulement comme un territoire neutre, mais comme un espace de veille. Genève cesse alors d’être uniquement une ville internationale. Elle devient un lieu de médiation entre des mondes menacés de rupture, un seuil entre l’universel et l’enracinement, entre la circulation des idées et la nécessité de garder un centre.
Face à elle, Les Gets ne relèvent jamais du folklore montagnard

Le village devient un haut lieu de mémoire, presque un sanctuaire discret, où subsistent des signes, des fidélités, des formes populaires de sacralité. Philippe Mugnier réussit admirablement à unir ces deux pôles. D’un côté la ville du cosmopolitisme fragile. De l’autre la montagne gardienne d’antiques correspondances. Entre les deux circule une même question. Que reste-t-il d’une fraternité véritable lorsque le monde vacille.
La colombe est sans doute l’un des plus beaux foyers symboliques du roman.
Elle ne renvoie pas seulement à la paix au sens convenu du terme


Elle devient la figure de ce qui relie les rives séparées, de ce qui traverse les frontières visibles et invisibles, de ce qui continue de porter un message quand les langages ordinaires s’épuisent. Quant à FERT, ce mot si bref et pourtant si dense, Philippe Mugnier lui restitue sa puissance presque rituelle. Il le traite comme un noyau de sens impossible à épuiser, comme un mot de reconnaissance venu du fond des siècles, comme une formule de fidélité davantage que comme une devise à expliquer. C’est là une grande qualité du livre. Il ne dissèque pas le symbole. Il lui laisse sa part de nuit.

Il faut enfin saluer la manière dont le roman interroge la fraternité elle-même
Non la fraternité de façade, non celle des discours, mais celle qui accepte de se laisser éprouver par les vies réelles, par les êtres de l’écart, par les désirs, les blessures, les fidélités fragiles. Philippe Mugnier montre avec délicatesse qu’aucune tradition ne demeure vivante si elle ne se demande pas continuellement qui elle accueille, qui elle protège, qui elle reconnaît comme sien. Dès lors, le roman gagne une portée très actuelle. Il ne choisit ni le repli crispé ni la dilution vague. Il cherche une voie plus exigeante, plus rare, où l’héritage ne vaut qu’à la condition de rester respirable.

Philippe Mugnier confirme ainsi une voix singulière, attachée aux territoires habités, aux mémoires enfouies, aux lignes de fracture où l’intime rejoint l’histoire et où la quête spirituelle reprend sens dans un monde désorienté.
Son écriture avance avec pudeur, avec retenue, avec une douceur grave qui laisse au silence toute sa place. FERT – Les veilleurs du col ne propose pas seulement une fiction soignée. Il rappelle qu’une civilisation tient parfois à peu de chose. À quelques mots transmis. À quelques signes sauvés. À quelques femmes et quelques hommes assez fidèles pour continuer la veille.

Sous la neige, sous les colombes, sous les vieilles devises et les passages de frontière, Philippe Mugnier laisse entrevoir qu’il existe encore des lieux où la fraternité n’est pas un mot usé, mais une charge vivante. C’est peut-être cela, au fond, la plus belle leçon de ce roman. Nous rappeler que les veilleurs ne gardent pas seulement un secret. Ils gardent la possibilité même d’un monde plus digne.
FERT – Les veilleurs du col
Philippe Mugnier – Éditions Que d’histoires !, 2026, 208 pages, 18,50 €
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