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Une marche est la partie d’un escalier sur laquelle on pose le pied pour monter ou descendre. Dans le Temple maçonnique, les trois marches de l’escalier gravies symboliquement par les Maçons quand ils exécutent les pas d’Apprenti marquent le milieu entre le profane et le sanctuaire. La marche, c’est aussi le mouvement acquis permettant le déplacement du corps debout dans une direction déterminée. En tenue maçonnique, la marche rituelle ne se fait qu’après une mise à l’ordre.
Chaque degré maçonnique a des pas caractéristiques, c’est-à-dire une manière spéciale de marcher qui n’est en fait utilisée que pour entrer dans une loge dont la tenue au degré considéré a déjà commencé. Cela implique que l’on accomplisse successivement la marche de chacun des degrés précédents celui auquel on travaille, plus les pas de ce dernier degré. Elle est un moyen pour les Frères (et sœurs) déjà assemblés (dont la qualité maçonnique a été contrôlée par les Officiers compétents avant l’ouverture de la loge) de vérifier que le nouveau venu a bien le droit d’assister à la tenue.
Précisément, il apparaît que la marche fait double emploi avec la mise à l’ordre comme preuve de l’appartenance au degré de l’Ordre.
La mise à l’ordre est une la condition préalable d’une « disponibilité », d’une « ouverture » à des attitudes et des comportements différents de ceux dont la vie profane imprègne tout individu qui y vit. Pour confirmer encore, si besoin était ce rôle du corps dans l’état de l’inconscient, que de nombreuses postures, pour statiques qu’elles soient, ont une influence sur le psychisme inconscient et par là sur le conscient. À plus forte raison, en va-t-il de même des mouvements dynamiques que peuvent être certains pas.
En effet, le rite d’ouverture a pour but de neutraliser le conditionnement profane de l’adepte par une action sur son inconscient.
Dans la dramaturgie rituelle, chaque pas est un abandon d’un état antérieur.
Un petit rappel de la maçonnerie opérative médiévale où le corps était un instrument de mesure.
Le chantier gothique ne fonctionnait pas uniquement avec des instruments abstraits : le maçon mesurait avec lui-même. Ainsi, le pas n’était pas un simple déplacement : il était une unité proportionnelle intégrée à l’harmonie de l’édifice.
Le compagnon connaissait la trame géométrique du bâtiment par la répétition du pas mesuré. La marche devenait lecture du plan invisible. Dans cette perspective, les trois pas de l’Apprenti, qui sont en fait trois fois le même pas, rappellent qu’avant de comprendre la géométrie du Temple, il faut l’éprouver dans son propre corps.
Sur un chantier médiéval, on ne circulait pas librement en respectant des axes, tout en évitant les zones sacrées en construction et bien sûr dans une hiérarchie stricte. Le déplacement obéissait à une organisation initiatique implicite : l’apprenti restait aux tâches périphériques, le compagnon accédait aux tracés, le maître dirigeait l’ensemble depuis l’Orient symbolique du chantier (le maître d’œuvre).
Le fait que l’Apprenti franc-maçon ne puisse franchir certaines limites sans autorisation trouve ici son origine opérative : l’accès aux arcanes était progressif et lié à la compétence réelle.
Dans les loges opératives médiévales (les loges de chantier, non les loges spéculatives), la rectitude était d’abord une exigence technique car une pierre mal équarrie compromettait la stabilité, une erreur d’angle ruinait l’élévation. Ainsi, former l’Apprenti, c’était lui apprendre à tenir droit, à frapper juste, à marcher stablement sur des échafaudages parfois précaires.
Le positionnement des pieds en équerre n’est donc pas purement symbolique, il reflète une discipline physique nécessaire à la sécurité et à la justesse du travail.
Il ne s’agit pas de prétendre que les rituels actuels sont des copies exactes des usages médiévaux. Mais il existe une continuité d’esprit la discipline du corps, l’orientation sacrée, la hiérarchie du savoir, la géométrie vécue.
Les pas de l’Apprenti spéculatif sont la mémoire ritualisée d’un geste professionnel sacralisé.
Un petit rappel historique
Les pas et la marche sont signalés dans les anciens textes de 1724, 1725, 1729 et 1730, mais sans leur description. En 1737, le procès-verbal du procès Coustos à Lisbonne indique qu’on entre en loge par trois pas, non décrits. Il faut attendre 1745 pour savoir qu’en France et en Allemagne, en station debout, les pieds étaient joints, talon contre talon, et que chaque pas se faisait en équerre, et le Sceau Rompu qui donne ces détails ajoute que la marche du Maître se composait de trois pas en zigzag. L’Anti-Maçon, 1748, montre, dans un schéma, trois pas pour chacune des marches, les pieds en équerre, mais nettement séparés, en ligne droite pour l’apprenti, en zigzag pour les deux autres avec cette différence que, pour la marche du Maître au cours des deuxième et troisième pas, il n’y avait qu’un pied posé à terre. En fait, rien n’est fixé, et la confusion durera jusqu’au-delà de 1800. « En 1760, le The Three Distinct Knocks exposant la pratique des Antients indiquait un pas pour les apprentis, deux pour les compagnons, trois pour les Maîtres, sans spécifier comment ils se faisaient. Il confirmait ainsi la protestation de Laurence Dermott qui, dans Ahimon Rezon, s’indignait que les Moderns eussent changé la marche, laquelle, si l’on en croit Jakin and Boaz de 1762, toujours au nom des Antients, la définissait, dans l’ordre, 1, 2 et 2 ; d’autres, dans le cours des années qui suivirent, donnèrent 1 + 2 + 3, ou 3, 5 et 8 ou 12 + 3 » (André Dore, Essai sur les origines des grades et rituels symboliques, 2013.)
Laurence Dermott, moquant les Moderns, écrit dans sa Lettre : « On inventa encore des marches elles-mêmes ridicules, … je crois que la première a été imaginée par un homme qui souffrait horriblement de la sciatique, la seconde par un marin très accoutumé au mouvement d’un vaisseau, et la troisième par un homme qui, pour se recréer, ou par suite d’abus de l’usage des liqueurs, s’est habitué à danser le Paysan ivre. » (Lettre de Laurence Dermott, membre de la Grande Loge des anciens maçons sur la différence qui existe entre l’ancienne et la moderne Maçonnerie en Angleterre, p. 49)
Aujourd’hui, les Rites Écossais et de Misraïm commencent leurs marches du pied gauche ; les différentes versions du RF (Rite Français de 1786, Groussier), du pied droit. Dans la tradition des Modernes, le pied gauche est déchaussé à l’initiation ; chez les Anciens, c’était l’inverse. Cela pourrait expliquer que le premier pas est fait, chez les Modernes, en partant du pied droit ; et chez les Anciens, en partant du pied gauche. Pour se souvenir, le pied qui avance en premier est celui du côté où se trouve le Premier Surveillant.
Tout Maçon pénétrant dans le Temple après l’ouverture des travaux doit marcher rituellement, les marches s’exécutent pas à pas pour rappeler que la progression vers la lumière se réalise par étapes successives : dans un premier temps, le frère (ou la sœur) place ses pieds en équerre, la position de départ, indiquant la droiture de conduite qui est la première qualité du maçon ; puis il se met à l’ordre du degré de la tenue ; ensuite seulement, il effectue les pas du grade et enfin fait le signe d’ordre et salue.
Chaque pas de la marche se fait en deux temps. Au 1er degré, d’abord l’avancée d’un pied glissé , puis la complémentarité et la rectification de l’influence du premier pied avancé par la remise en équerre des deux pieds. Par la rectification il manifeste son être de la Loge. La gauche est le mouvement soumis au cardiaque, à l’émotion, la droite est la rigueur, la volonté.
Ces marches indiqueraient-elles au franc-maçon qu’en fait «le chemin ne mène nulle part ? «Le chemin n’existe pas. Le chemin se fait et se défait à chaque pas…Il devient en devenant. Il advient à lui-même à chaque pas. Il se construit et s’accomplit par sa propre marche. C’est sa marche même qui est son accomplissement.» (Marc Halevy, Le Sens de la Valeur de l’Homme, p. 16).
La marche de l’apprenti
À l’ordre d’apprenti et glissés en équerre, la marche se fait par trois pas mystérieux enseignés à l’initiation.
En quoi sont-ils mystérieux ?
Les deux colonnes du temple maçonnique agissent comme un portail conduisant aux Mystères par leur situation de chaque côté de l’entrée vers un endroit sacré. Les 3 pas mystérieux commencent dans cet entre-deux. D’abord il s’agit d’un déplacement dont la direction est tout droit vers un autre lieu, celui du Mystère. Dans tous les cas la direction est de passer de l’occident vers l’Orient, vers la lumière naissante.
Le premier pas de l’apprenti effectué à partir des pieds mis à l’équerre avec les talons joints (heel to heel) remonte au moins vers 1700 puisqu’on en trouve la mention dans le Manuscrit Sloane. Mais ce n’était qu’un signe de reconnaissance : « Un autre signe consiste à placer le talon droit dans le creux du pied gauche de manière à former une équerre, et à faire quelques pas en arrière et en avant, en marquant un bref arrêt tous les trois pas et en plaçant les pieds en équerre comme précédemment. Si des maçons vous voient faire cela, ils viendront bientôt à vous ».
La Grande Loge des Moderns le modifia en le remplaçant par trois pas. Celle des Antients le maintint. Les Moderns justifiaient leur façon de procéder ainsi : «What do they morally teach us ? Upright lives and well sequarated intentions». Ces différences furent codifiées, fondues, lors de l’Union.

Comme le rapporte Jacob K. dans son article Tracé du Tableau de Loge en Franc-maçonnerie et ses origines : On relève dans le Rituel écossais du Mot de maçon de 1727 une première mention du tracé, à la craie et sur le sol de la loge, des trois marches sur lesquelles l’apprenti accomplit en direction du maître de la loge ses trois pas rituels, les pieds en forme d’équerre, tout en saluant trois fois l’assemblée de la loge.
Il s’agit là, comme l’indiquent les textes postérieurs, des marches extérieures du temple de Salomon (en 1696 l’Édimbourg situait la loge dans le porche du temple de Salomon) qu’il revient à l’apprenti de gravir les pieds en forme d’équerre en référence à la croix de Jésus de Nazareth dont il reproduit la passion avant sa mise en croix. Cela montre que, pour les maçons de cette époque, le tracé symbolique au sol et le rite des trois pas en forme d’équerre qui l’accompagnait composaient ensemble une liturgie analogue et complémentaire au sacrement dominical de la dernière cène».
Rappelons qu’au cours d’une tenue au grade d’apprenti, celui qui n’a pu assister à l’ouverture des travaux, qui est en retard, ou à qui est donnée l’entrée du temple, doit opérer symboliquement un accéléré mental qui lui permet de rejoindre l’efficience des travaux commencés. Il le fait par les 3 pas mystérieux et les salutations aux 3 officiers qui lui firent subir les épreuves purificatrices lors de son initiation, rappelant ainsi les trois paroles de l’Évangile : cherchez, vous trouverez ; frappez, il vous sera ouvert ; demandez, et vous recevrez. Ne le faisant pas, ou le faisant mal, il s’expose à l’extranéité, à une plus difficile intégration au groupe qui, lui, est sur le chemin parcouru depuis l’ouverture des travaux.
Les trois pas de l’apprenti renvoient : aux trois Grandes Lumières, aux trois piliers Sagesse, Force, Beauté, aux trois dimensions de l’homme : corps, âme, esprit, aux trois degrés symboliques
Dans les rituels du Rite Écossais Ancien et Accepté, les trois pas, ou plutôt trois fois le même pas, de l’Apprenti sont décrits comme marquant l’entrée progressive dans la Lumière.
Au Rite Français, ils s’inscrivent davantage dans une pédagogie rationaliste; l’Apprenti apprend à se tenir droit avant de prétendre comprendre.
Dans les rituels anglo-saxons, ces pas «mystérieux» sont irréguliers et simulent la démarche d’un boiteux qui tente de gravir un chemin légèrement en pente, symbole du profane incomplet, déséquilibré ou handicapé spirituel qui tente un cheminement vers Dieu. Dans ces rituels, et dans la plupart des loges, le pas mystérieux n’est effectué que le jour de l’initiation, les yeux bandés, car, une fois la lumière physique rendue et la lumière spirituelle reçue, le franc-maçon, bien guidé, ne titube plus. Les entrées en loge se font selon un seul pas dit «régulier» (ou sans pas spécial dans certaines loges), symbole de rectitude, mais surtout de fraternité et de solidité car la fin du pas décrit un niveau : le franc-maçon avance sur le niveau de l’égalité, sur des fondations solides parfaitement horizontales.
Au Rite Français dit « Groussier », les deux premiers pas se font courts ; le troisième, plus long – pour montrer l’ardeur et la concentration, puis l’intelligence.
Les pas de l’Apprenti sont mystérieux parce qu’ils sont : un enseignement silencieux, une théologie du mouvement, une géométrie morale, un rite de passage intérieur. Ils constituent le premier acte d’alignement entre le microcosme (le Frère) et le macrocosme (l’Ordre).
Les pas ne sont pas de simples déplacements physiques. Ils représentent : une marche vers la lumière (la connaissance), une progression intérieure, le passage de l’ignorance à la compréhension.
Chaque geste est codifié et porteur d’un sens que l’initié apprend seul progressivement même s’il est aidé par les maîtres de l’atelier. Dans la tradition maçonnique, les pas dans les catéchismes des rituels ne sont pas expliqués. Leur caractère discret alimente leur dimension « mystérieuse ».
Symboliquement, l’apprenti imite les anciens bâtisseurs de cathédrales : il apprend à poser la première pierre, il avance avec méthode, ses pas traduisent la rigueur et la discipline nécessaires à toute construction — matérielle ou spirituelle.
En loge, chaque grade possède ses propres signes et démarches.
Les pas de l’apprenti sont simples mais fondamentaux : ils marquent le début d’un cheminement. Ils sont « mystérieux » non parce qu’ils seraient magiques, mais parce qu’ils sont symboliques, codifiés et réservés à un cadre initiatique précis.
Les pas de l’Apprenti ne sont pas seulement une manière de circuler en loge. Ils constituent un acte rituel structurant, une pédagogie en mouvement. Ils appartiennent au langage corporel du Rite. Dans tous les grands rites — Grande Loge de France, Grand Orient de France, Grande Loge Nationale Française, Droit Humain — le déplacement de l’Apprenti obéit à trois principes fondamentaux : rectitude, mesure et orientation.
Le franc-maçon ne marche pas librement : il marche selon la Loi. Les pas maçonniques sont donc d’abord une soumission volontaire à l’Ordre cosmique et symbolique. Les pas enseignent la maîtrise du corps, la maîtrise de l’ego, l’acceptation de la hiérarchie initiatique.
Les pas de l’Apprenti rappellent que toute élévation commence par la discipline. toute maîtrise suppose l’humilité du premier pas ; le Maître demeure un éternel Apprenant face au mystère.
Les rituels prescrivent un pas mesuré. Cette lenteur signifie que la connaissance ne s’acquiert pas par précipitation, que l’initié avance avec prudence, que chaque mouvement engage.
Mesuré peut aussi vouloir dire que le pas est une mesure, celle de l’unité dont tout arpenteur a besoin.

C’est ainsi qu’Ératosthène pu estimer la distance séparant Syène, aujourd’hui Assouan, d’Alexandrie. Selon le mythe, un bématiste compta 5000 stades (157,5 m) ce qui lui permit le calcul de la circonférence de la terre (39375 km à comparer avec les 40007,8 actuellement mesurés). Un bématiste (du grec ancien βηματιστής) était un arpenteur de la Grèce antique qui mesurait la distance entre deux points en comptant le nombre de pas (en grec βῆμα / bêma). Ici en l’occurrence ceux d’un chameau dont les pas étaient réputés égaux et réguliers.😄
Dans une lecture hermétique, le premier pas correspondrait à la matière brute, le deuxième pas à la purification, le troisième pas à l’orientation vers l’Œuvre. L’Apprenti a marché depuis le Cabinet de Réflexion avant de marcher en Loge : il est passé de la putréfaction symbolique à la reconstruction. Dans les traditions initiatiques, le pas n’est jamais un simple déplacement : il est un sceau. L’apprenti grave dans l’espace du Temple la preuve qu’il accepte de devenir un voyageur du dedans. À chaque avancée, il franchit un seuil invisible, un limen (en latin) où les forces contraires — ombre et lumière, chaos et ordre, matière et esprit — commencent à s’unir. Le mystère réside dans cette union : les pas ne mènent nulle part dans le monde extérieur, mais ouvrent un passage dans le monde intérieur. Ils rappellent que l’initiation n’est pas un chemin que l’on parcourt, mais un espace que l’on dévoile.
Les pas sont donc une géométrie incarnée de l’initiation.
Le mot « Initiation » contient l’idée de mouvement, de voyage. Itus indique une action d’aller, de marcher. L’initiation est une progression vers un centre. Pour aller vers un centre, mais lequel ?
Les deux colonnes du temple maçonnique agissent comme un portail conduisant aux Mystères par leur situation de chaque côté de l’entrée vers un endroit sacré. Les 3 pas mystérieux commencent dans cet entre-deux. D’abord il s’agit d’un déplacement dont la direction est tout droit vers un autre lieu, celui du Mystère. Lequel ? Dans tous les cas la direction est de passer de l’occident vers l’Orient, vers la lumière naissante ; un déplacement du subjectif vers l’universel. Là toutes les hypothèses sont possibles. « L’Orient n’est pas là où se lève le Soleil. Il est ce qui met l’homme debout. Il est ce qui fait du Temple un axe. Il est ce qui fait de la Parole une semence. Il est ce qui fait de l’initié un homme en marche, non pour arriver, mais pour continuer. L’Orient n’est pas au bout du chemin. L’Orient est le pas qui se pose » (Revue Le Symbolisme des Rites n° 6, p.25)

– Vers le tapis de Loge ? Les espaces sacrés s’offrent sous deux perspectives, tantôt de profil (pyramide, montagne, axis mundi, ou toute verticalité spirituelle), tantôt comme variété planaire (temple, lieux saints, autel, ou toute enceinte réservée). Vue depuis le dessus, cette pénétration projette simplement en plan la montée vers le sacré ; l’espace croît en sacralité au fur et à mesure que l’on pénètre vers son centre. Le tapis de Loge ne serait-il pas cette verticalité spirituelle restituée en 3 dimensions dans l’espace du temple maçonnique ?
– Ou vers le Delta lumineux ? C’est-à-dire vers ce qui, originellement, était considéré comme un symbole de divinité chrétienne et de foi en la vie future. Les trois pas de l’Apprenti sont une réduction symbolique du grand schéma initiatique antique : Ténèbres → Lumière ou Mort symbolique→ Renaissance. Ils ne copient pas un rituel précis, mais reprennent l’archétype universel des mystères : l’homme avance pas à pas, avec discipline, pour sortir de l’ignorance et atteindre la connaissance et la lumière.
Comme l’écrit Mackey : « La légende du troisième degré, et les légendes des mystères éleusiniens, cabiriques, dionysiaques, adoniques et de tous les autres mystères, sont identiques dans leur objet : enseigner la réalité d’une vie future ; et cette leçon est enseignée dans tous par l’usage du même symbolisme et, substantiellement, de la même représentation scénique. Et cela non parce que les rites maçonniques sont une succession linéaire des Mystères Anciens, mais parce qu’il y a eu de tout temps une propension du cœur humain à nourrir cette croyance en une vie future, et une propension de l’esprit humain à vêtir cette croyance d’un habit symbolique.»

Delta est, évidemment, à rapprocher du sens de son initiale hébraïque, daleth, qui donne Deleth, la porte. Parce qu’elle est le lieu de passage et de discontinuité entre les mondes spirituels participant de l’Émanation du Un et les mondes manifestés, aller vers cette porte c’est se donner la possibilité de la réintégration de l’être dans l’Unité. Plus simplement à revêtir un nouveau corps de désir, d’intention et de but et est maintenant, faute de territoire pour le temple détruit, de le bâtir uniquement dans le cœur.
Le déplacement symbolique d’Occident vers l’Orient représente le passage des ténèbres vers la lumière, de l’ignorance vers la connaissance, du monde profane vers l’ordre initiatique.
Les cathédrales médiévales étaient orientées. Le maçon opératif travaillait dans un espace déjà symboliquement orienté. Ainsi, marcher vers l’Orient n’était pas une invention spéculative ultérieure : c’était se diriger vers le chœur, vers l’autel, vers la source lumineuse. La marche de l’Apprenti reproduit cette réalité architecturale.
L’Orient n’est pas géographique : il est principe d’illumination
Tapis de Loge, ou Delta, sont des schématisations matérielles, des schèmes mentaux leur assurant la possibilité d’être fixés matériellement donnant aux sens une véritable dialectique avec la matière, une conciliation entre logos et physis.
« Mettre les pieds en équerre » consiste à placer les pieds de manière à former un angle droit. Concrètement, le pied gauche reste orienté vers l’avant, le pied droit pivote vers l’extérieur, l’ensemble forme un angle d’environ 90°, comme une équerre. Le positionnement des pieds – formant l’équerre – fait de l’Apprenti une incarnation de ce symbole par sa rectitude morale, sa justice, sa conformité à la règle. Ainsi, le premier enseignement corporel est clair : avant d’élever le Temple, il faut devenir soi-même pierre d’équerre.
La position des pieds en équerre peut être interprétée comme la formation d’un Tau : le pied gauche représente la barre verticale, le pied droit ouvert forme la barre horizontale.
Le Tav hébreu, qui signifie « trait » est la dernière lettre de l’alphabet. Il a la même signification que l’oméga grec et symbolise la fin ou l’accomplissement. Il représente aussi, selon la Bible, celui qui est juste et sans péchés.

Plus intéressante est l’assimilation du Tau à la Croix. Le talon droit dans le creux du pied gauche de manière à former une équerre (posture remontant au moins vers 1700 puisque nous en trouvons la mention dans le Manuscrit Sloan), .J. Boucher écrit : « Le Tau est un symbole encore plus expressif (que la Croix latine) parce qu’il relie le monde hylique, le monde de la matière, à l’invisible. De même que dans le Carré long se trouve un pilier invisible, de même ici, la branche de la Croix correspondant au monde transcendantal n’apparaît pas aux yeux physiques. Ainsi se trouvent marquées d’une façon bien nette, pour ceux qui ne l’ont pas suivie, l’emprise totale de la matière, la réalité et l’objectivité même de la spiritualité. La Croix latine indique l’évolution à l’aide du mental (la tête de l’Homme) tandis que le Tau indique une élévation purement spirituelle. »
Les pas de l’apprenti franc‑maçon demeurent enveloppés d’un secret qui ne se livre qu’à celui qui sait écouter le silence. Ils sont les traces d’un mouvement ancien, un écho des premiers rythmes qui ordonnèrent le chaos. À chaque pas, l’initié franchit un seuil invisible : il quitte la densité du monde profane pour entrer dans un espace où la lumière ne se voit pas, mais se reconnaît.
Ces pas ne sont pas seulement une marche : ils sont une invocation. Ils réveillent en l’homme la mémoire d’un centre perdu, d’une verticalité oubliée. En avançant, l’apprenti ne se déplace pas ; il se dévoile. Il apprend que le mystère n’est pas dans la distance parcourue, mais dans la vibration subtile qui relie son pas au Temple intérieur, comme si chaque mouvement réactivait un pacte ancien entre l’ombre et la lumière.
Ainsi, le mystère des pas n’est pas fait pour être compris, mais pour être habité.
« Dans le voyage de la lumière, aucun pas n’est facile… mais chaque pas en vaut la peine.
Entre les piliers de la force et de la sagesse, on s’élève – parfois en luttant, parfois en rampant – mais on avance toujours. Le chemin n’est pas pour les faibles, mais pour ceux qui croient en la croissance, la fraternité et la vérité.
La Grande Lumière brille au-dessus, nous rappelant que même dans les ténèbres, la guidance n’est jamais loin Continuez à grimper. Continue à croire. La récompense n’est pas seulement au sommet… c’est dans la transformation en cours de route. » (Thierry Zavéroni)
Les pas rappellent que l’initiation commence lorsque l’on accepte que le chemin véritable ne se trace pas devant soi, mais s’ouvre en soi, à mesure que l’on avance vers la lumière qui ne brûle pas.
