Quand la Règle mesure la Force – « Joaben » n°27 au chevet du monde commun

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Que peut encore une règle lorsque la force prétend décider seule de l’ordre du monde, lorsque l’égalité proclamée demeure inachevée et lorsque la démocratie cherche à retrouver la confiance de celles et ceux qu’elle représente ? Le 27e numéro de Joaben, revue du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France consacrée au Rite Français, place cette interrogation au centre du chantier et rappelle d’emblée que, loin de s’adresser aux seuls détenteurs des Ordres de Sagesse, la revue demeure accessible à tous les francs-maçons, y compris aux sœurs et aux frères des loges bleues. Dès les premières pages, il faut également relever le grand soin apporté à l’iconographie, avec de très belles illustrations qui accompagnent la réflexion, prolongent la lecture et donnent à l’ensemble une véritable tenue éditoriale.

Huit contributions et un éditorial rendent ainsi à la Règle une profondeur qui excède largement le seul domaine du droit. Mesurer, limiter, ordonner et rectifier deviennent autant de manières de penser l’espace commun dans lequel une liberté peut demeurer pleinement elle-même tout en devenant partageable. Le volume trouve cependant l’une de ses tensions les plus intéressantes dans le risque de transformer parfois la Règle et la Force en adversaires trop nettement distribués, alors même que toute société doit apprendre à articuler la légitimité de la première et l’usage maîtrisé de la seconde.

La Règle dessine l’espace où chacun peut demeurer libre

Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général, ouvre le volume par une idée qui donne sa tonalité à l’ensemble. La Franc-Maçonnerie des Modernes porte dès son origine le projet du « Centre de l’Union », la possibilité de rassembler des êtres que leurs convictions auraient pu tenir à distance. La fraternité devient ainsi une méthode de civilisation. Là où la violence tranche, la parole cherche un accord et la Règle fixe une limite à la puissance.

Philippe Guglielmi

La Règle apparaît comme une production humaine issue de la délibération, susceptible d’être reprise, corrigée et actualisée. Elle devient Loi, normes, usages, mais aussi pratique rituelle de la parole. La légitimité ne vient donc ni de l’ancienneté d’un ordre ni de la seule efficacité d’un commandement. Elle naît de la participation, de l’égalité et de la capacité de chacun à reconnaître la règle commune comme une œuvre à laquelle il peut prendre part. Cette perspective donne au numéro sa portée initiatique. La Règle concerne aussi les passions, le désir de dominer et l’acceptation d’une liberté d’autrui qui limite la nôtre sans l’abolir.

Le dossier déploie ensuite cette question dans plusieurs directions. Charles Coutel examine le passage de la règle à la régulation à travers les Ordres de Sagesse. Jean-Claude Laroche interroge l’évolution de la régulation contemporaine. Frédérique Ferrand place la relation entre règle et force à l’épreuve de l’égalité entre femmes et hommes. Antoine Godbert déplace le regard vers l’Europe, Étienne Colin vers le fait social et Michel Bouchaud vers la démocratie territoriale. Didier Molines conduit les notes de lecture. La Règle rencontre ainsi le rituel, le droit, le politique, le social et l’histoire.

Hiram meurt aussi pour que nul ne possède seul le plan du Temple

Tablier du 4e ordre du Rite français moderne.
Kagaoua — Travail personnel

La contribution de Jean-Michel Gelin, « La Règle et la Force dans la symbolique du Rite Français – nouvelles anti-Lumières en vue », constitue le foyer symbolique le plus audacieux du numéro. Son étude part du récit d’Hiram et l’interprète comme une méditation sur la légitimité. L’Architecte du Temple concentre le savoir, la direction du chantier et la Parole. Sa mort ne signifie dès lors pas seulement la disparition du Maître exemplaire. Elle provoque une crise de souveraineté. Le Temple ne peut plus dépendre d’un seul détenteur du plan et du sens.

Hiram et les 3 mauvais Compagnons

Jean-Michel Gelin fait des mauvais Compagnons des figures d’une pathologie de la Parole. L’ignorance désigne le défaut du savoir nécessaire pour comprendre. L’hypocrisie sépare les mots des choses. Le fanatisme laisse les mots devenir absolus au point d’effacer le réel. Cette triade possède une valeur de miroir. Le travail maçonnique commence lorsque le Frère cherche en lui-même ce qui cède à l’ignorance, masque une intention ou transforme une conviction en vérité close.

La disparition d’Hiram ouvre alors la question de la transmission. Le Maître ne peut être remplacé par son double. La légitimité change de forme et le collectif prend en charge ce que l’unité personnelle détenait auparavant. La Parole substituée marque le passage d’une vérité possédée par un seul à une recherche portée par plusieurs. Le Temple devient l’œuvre d’êtres qui ne disposent plus d’une totalité révélée et doivent pourtant continuer à bâtir. La mort symbolique défait ainsi la dépendance à l’autorité absolue pour rendre possible une souveraineté plus intérieure et plus partagée.

Le glaive n’est légitime que lorsqu’il cesse de se prendre pour la Loi

Le volume gagne en profondeur lorsqu’il refuse de confondre douceur de la Règle et brutalité de la Force. Une société incapable de faire respecter ses normes abandonnerait la règle au domaine des intentions. Une puissance dépourvue de limite transformerait au contraire l’ordre commun en domination. Charles Coutel, Antoine Godbert et Étienne Colin se situent dans cet intervalle, entre régulation, rapports de puissance et transformation de la violence en ordre social.

La symbolique maçonnique éclaire ici l’association du glaive et de la truelle. Le premier sépare, tranche et protège. La seconde rassemble. La construction sans défense peut être détruite. La force qui oublie ce qu’elle protège finit par prendre son efficacité pour une justification. La mesure maçonnique ne nie donc ni l’énergie ni le conflit. Elle cherche à les ordonner au service d’une finalité dont ils ne sauraient être eux-mêmes les juges.

GCG-RF-GODF,-bannière

Jean-Claude Laroche et Frédérique Ferrand prolongent l’interrogation dans d’autres champs. Le premier demande comment la régulation peut évoluer dans la société d’aujourd’hui. La seconde confronte le principe d’égalité à sa réalisation entre femmes et hommes. Une même difficulté affleure. La norme ne produit pas mécaniquement le monde qu’elle annonce. Elle rencontre des pratiques et des résistances. Le droit ne peut se passer de la conscience, pas davantage que la conscience ne suffit à le remplacer.

Les « Lumières sombres » interrogent notre propre désir d’efficacité

Jean-Michel Gelin prolonge son analyse vers des courants contemporains qu’il rassemble sous l’expression « Lumières sombres ». Il y voit une résurgence de pensées hostiles à la délibération démocratique, attirées par la concentration du pouvoir, l’entreprise érigée en modèle politique et certaines promesses technologiques de dépassement de l’humain. Le Rite Français se trouve ainsi placé du côté d’une légitimité fondée sur l’égalité, la pluralité et la participation.

Cette partie appelle pourtant la lecture la plus vigilante. Réunir sous une même bannière des traditions différentes donne de la vigueur au diagnostic, mais peut aussi en effacer les divergences. La catégorie de « Lumières sombres » gagne donc à être reçue comme une proposition critique plutôt que comme une cartographie définitive. La véritable force du texte se situe ailleurs, dans la question adressée au Maçon. Que devient le désir de liberté lorsqu’il se laisse fasciner par la vitesse, la performance et la promesse d’un ordre débarrassé de la lenteur du débat ?

La liberté maçonnique n’est pas la délivrance de toute limite. Le compas limite l’ouverture du cercle. La Règle vérifie la rectitude. Le niveau rappelle l’égalité. Le fil à plomb exige une verticalité intérieure qui ne dépend ni de l’applaudissement ni du nombre. Ces outils n’enseignent pas la soumission. Ils rappellent qu’une forme devient habitable grâce à la mesure.

L’Amérique maçonnique révèle l’écart entre l’universel proclamé et l’histoire vécue

Le hors-thème de Patrick Tible, « La franc-maçonnerie américaine, histoire et évolution », apporte un contrepoint historique. Son parcours va des récits d’origine et des premières implantations coloniales à Benjamin Franklin, George Washington et l’indépendance américaine, puis à Prince Hall, à l’affaire William Morgan, aux périodes d’expansion, aux tensions avec le Ku Klux Klan, au poids social des Loges au XXe siècle et au recul des effectifs à partir de la seconde moitié du siècle.

La fresque refuse l’histoire triomphale. La Franc-Maçonnerie américaine a pu accompagner la construction républicaine tout en demeurant travaillée par les contradictions de la société dont elle provenait. Le cas de Prince Hall en constitue le rappel le plus net. Refusés par des Maçons blancs, Prince Hall et quatorze autres hommes noirs furent initiés en 1775 dans une Loge militaire irlandaise avant que leur organisation ne construise sa propre histoire. L’universalisme proclamé rencontre ici la frontière raciale. La fraternité n’acquiert une portée réelle qu’à la condition d’affronter cet écart.

William Morgan

Patrick Tible montre aussi l’alternance de prestige et de soupçon qui marque cette histoire. L’affaire William Morgan nourrit au XIXe siècle une crise antimaconnique et entraîne un recul considérable des Loges. D’autres périodes voient au contraire la Maçonnerie retrouver une forte visibilité sociale, soutenir des œuvres philanthropiques et compter parmi ses membres des personnalités de premier plan. Les dernières pages évoquent aussi les efforts de modernisation.

La conclusion rapproche les Grandes Loges régulières américaines et le Grand Orient de France par leur histoire, leurs rites et leur symbolisme. L’intention fraternelle est claire, mais la diversité des juridictions, des pratiques raciales et des conceptions de la régularité exige des nuances. Toute synthèse à l’échelle d’un continent risque de donner une unité excessive à une mosaïque institutionnelle.

Alexandre-Louis Roëttiers de Montaleau.

Une Règle vivante accepte d’être mesurée par ce qu’elle prétend protéger

Le mérite de ce numéro tient dans le déplacement du regard maçonnique. La Règle n’est pas seulement un outil du métier. Elle devient une interrogation sur la légitimité. Qui fixe la mesure, au nom de quoi, selon quelle procédure et avec quelle possibilité de révision ? Michel Bouchaud place cette question sur le terrain des territoires, Frédérique Ferrand l’éprouve à l’égalité, Antoine Godbert aux rapports de puissance, Étienne Colin à la violence sociale, Charles Coutel aux Ordres de Sagesse.

Une réserve demeure nécessaire. À vouloir défendre la Règle contre la Force, le dossier risque parfois de rendre la première moralement pure et la seconde presque toujours suspecte. Or le Temple ne s’élève pas par la seule justesse du tracé. Une norme privée de moyens peut devenir le masque élégant de l’impuissance. La question décisive concerne donc moins l’abolition de la force que sa conversion. La puissance doit devenir capacité d’agir sans se transformer en droit de dominer.

GCG Rite Français GODF

C’est ici que Joaben atteint sa portée la plus féconde. La Règle oblige chaque Maçon à examiner la manière dont il exerce une autorité, défend une conviction, transmet une parole ou accepte une limite. Le Temple intérieur constitue le premier lieu où se décide le rapport entre puissance et justice. La Règle ne vaut vraiment que lorsqu’elle accepte d’être mesurée, elle aussi, par la dignité des êtres qu’elle prétend protéger.

Tracer une ligne n’est jamais seulement diviser l’espace. C’est décider de ce qui pourra être construit de part et d’autre, de la place laissée à chacun et du chemin encore possible entre les pierres. La question laissée ouverte par ce numéro demeure peut-être la plus maçonnique de toutes. Non pas seulement quelle règle voulons-nous défendre, mais quelle part de notre propre force sommes-nous prêts à soumettre à la mesure commune pour que le Temple reste habitable.

JOABEN – La Revue « LA RÈGLE – La légitimité face à la force »

Grand Chapitre Général du Grand Orient de France – Rite Français 1728- 1786

Collectif – Conform édition, N°27, juin 2026, 96 pages, 14 € / L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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