Mon bestiaire initiatique – Le Paon, de l’orgueil des apparences aux couleurs de l’Œuvre

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Il avance avec cette majesté légèrement excessive des êtres qui semblent savoir qu’on les regarde. Puis, soudain, il déploie sa roue et le monde paraît se couvrir d’yeux, d’or, de bleu, de vert et d’irisations changeantes.

Depuis l’Antiquité, le paon fascine précisément parce qu’il demeure impossible à enfermer dans une seule signification : oiseau de Junon et d’Héra, héritier des cent yeux d’Argos, image chrétienne de l’immortalité, habitant des paradis byzantins, figure de vanité autant que de beauté, il devient enfin, dans le langage des alchimistes, la cauda pavonis, cette « queue de paon » où surgit soudain la multiplicité des couleurs au cœur du Grand Œuvre.

Pour le Franc-Maçon, qui apprend précisément à ne pas confondre l’éclat du décor avec la Lumière qu’il cherche, le paon pourrait bien être l’un des animaux les plus ambigus – et donc les plus féconds – de notre bestiaire initiatique.

Il faut peut-être commencer par le regarder avant de vouloir l’interpréter

Le paon est d’abord une apparition. L’oiseau venu d’Orient, introduit dans le monde grec depuis l’Inde par l’intermédiaire de la Perse, dut produire sur les Méditerranéens anciens cette impression d’exotisme presque surnaturel que nous avons aujourd’hui quelque peine à retrouver tant son image nous est devenue familière. Ses couleurs métalliques, la longueur de ses plumes et surtout cette immense roue constellée d’ocelles semblaient appartenir moins à l’ordinaire de la nature qu’à quelque atelier divin. Le monde romain en fit un oiseau prestigieux, tandis que les traditions religieuses successives apprirent à lire dans son plumage bien autre chose que la beauté d’un animal.

Quand cent yeux deviennent un plumage

La mythologie grecque lui offre l’une de ses plus belles généalogies symboliques. Héra – Junon chez les Romains – avait confié la garde d’Io à Argos Panoptès, le « Tout-Voyant », géant pourvu, selon la tradition, de cent yeux dont une partie demeurait toujours éveillée. Zeus chargea Hermès de délivrer Io ; le dieu messager endormit progressivement le vigilant gardien avant de le tuer. Héra recueillit alors les yeux d’Argos et les disposa sur la queue de son oiseau sacré. Les ocelles du paon devenaient ainsi les survivants d’un regard qui refusait de s’éteindre, et Ovide donnera à ce plumage l’apparence d’un ciel semé d’astres.

La légende est admirable pour qui sait que toute initiation commence par une transformation du regard. Voir davantage ne signifie pas seulement accumuler des informations ; il faut apprendre à regarder autrement, à discerner derrière l’évidence, à reconnaître dans une forme visible la présence possible d’un sens invisible. Les « yeux » du paon peuvent ainsi évoquer cette vigilance intérieure que le Franc-Maçon est invité à cultiver lorsqu’il passe du monde profane à l’espace ordonné du Temple. Pourtant, la fable nous avertit aussitôt : Argos possède cent yeux et se laisse malgré tout endormir. La multiplication des regards ne garantit donc pas la clairvoyance. On peut tout surveiller et ne rien comprendre, tout voir et manquer l’essentiel.

Cette nuance est précieuse dans un monde où l’œil est devenu presque tyrannique. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant d’images, d’écrans, de fenêtres ouvertes simultanément sur le réel, et jamais peut-être la distinction entre voir et comprendre n’a été aussi nécessaire. Sous cet angle, le paon cesse d’être seulement l’oiseau superbe d’un jardin mythologique : sa roue devient une interrogation adressée à notre propre regard. Que faisons-nous de tous ces yeux ?

De Junon au paradis chrétien

Lorsque le christianisme ancien rencontre le paon, il ne détruit pas le symbole antique ; il le transforme, selon ce mécanisme de réinterprétation si fréquent dans l’histoire religieuse. L’oiseau de Junon entre progressivement dans une autre géographie spirituelle. Dès l’Antiquité tardive, il apparaît dans les mosaïques et les décors chrétiens, parfois parmi les fleurs, les vignes ou auprès d’une fontaine, et finit par évoquer le paradis, le renouveau et l’immortalité.

Le Metropolitan Museum of Art conserve notamment une mosaïque romano-byzantine des IIIᵉ-IVᵉ siècles où le paon se détache au milieu d’un jardin fleuri ; le musée rappelle que l’oiseau fut volontiers associé au printemps et au renouvellement parce que son plumage spectaculaire se renouvelle périodiquement. À partir du IVᵉ siècle, le paon devient ainsi l’une des figures du jardin paradisiaque chrétien.

Une croyance antique, que saint Augustin rapporte encore, voulait même que la chair du paon soit incorruptible. Peu importe ici que la zoologie moderne ait depuis longtemps quitté le domaine merveilleux : l’histoire des symboles ne s’écrit pas avec les critères du laboratoire.

Ce qui compte est la puissance de l’image.

Un animal dont la chair était réputée ne pas se corrompre et dont le plumage semblait renaître pouvait naturellement devenir le compagnon iconographique de la Résurrection et de la vie éternelle. Dans les mosaïques chrétiennes d’Orient, particulièrement en Syrie et dans le monde byzantin, il vient ainsi habiter cette création réconciliée que les artistes imaginent comme une anticipation du paradis.

Quelle extraordinaire migration du symbole : l’oiseau orgueilleux de la déesse devient l’animal de l’incorruptibilité. La beauté extérieure, qui pouvait n’être que parade, se charge progressivement d’une promesse intérieure. Il y a déjà là quelque chose que la démarche initiatique connaît bien : le symbole n’abolit pas ses significations antérieures, il les superpose, les déplace et parfois les retourne. Un même animal peut porter la vanité et l’immortalité, le paraître et la régénération, parce que le langage symbolique ne raisonne pas comme un dictionnaire. Il aime les tensions davantage que les définitions.

Le miroir dangereux de la vanité

Car le paon demeure aussi l’oiseau de l’orgueil. Sa roue éblouissante l’a presque condamné à devenir, dans la culture occidentale, l’image de celui qui se donne en spectacle et se nourrit de son propre éclat. « Faire le paon » dit encore notre langue, avec cette cruauté familière qui réduit l’animal à la suffisance humaine. L’association n’est pas sans fondement ancien : les auteurs eux-mêmes soulignaient déjà la fierté attribuée à l’oiseau et sa propension supposée à jouir de sa beauté.

C’est ici que le paon devient particulièrement intéressant pour un regard maçonnique.

Le Franc-Maçon reçoit des décors, porte un tablier, avance parfois dans des systèmes de grades où les couleurs, les cordons, les sautoirs et les bijoux se multiplient. Tout cela possède un sens lorsqu’il demeure langage symbolique ; tout cela devient dérisoire dès lors que le signe est pris pour ce qu’il signifie. Le décor n’est jamais le degré intérieur, pas davantage que le titre ne garantit la sagesse ou que l’ancienneté ne fait nécessairement l’initié.

Le paon pourrait donc être placé symboliquement à l’entrée de tous nos Temples comme une aimable mise en garde. Sa splendeur ne doit pas être détruite – l’initiation n’est pas une école de la grisaille –, mais elle doit être traversée. Le danger ne réside pas dans la beauté, encore moins dans l’ornement, mais dans la fascination que l’homme éprouve pour sa propre image. Narcisse se perdait dans son reflet ; le paon risque de se perdre dans son plumage. Le travail initiatique commence peut-être précisément lorsque nous cessons de contempler ce que nous montrons pour interroger ce que nous sommes.

La cauda pavonis, ou lorsque la matière se couvre de couleurs

C’est pourtant l’alchimie qui offre au paon son accomplissement symbolique le plus saisissant. Les textes du Grand Œuvre connaissent en effet la cauda pavonis, la « queue de paon », expression désignant l’apparition d’une multiplicité de couleurs au cours des transformations de la matière. Dans la littérature alchimique, cette irisation peut apparaître après la noirceur de la nigredo et précéder l’accès à la blancheur de l’albedo ; le Dictionary of Alchemical Imagery de Lyndy Abraham rappelle ainsi que la matière passe symboliquement de la noirceur de la mort à cette profusion chromatique avant que les couleurs ne soient réunies dans la blancheur.

Il faut imaginer ce que cette vision pouvait représenter pour l’alchimiste penché sur son athanor. Après l’obscurcissement, la décomposition et la putréfaction apparaît soudain une fête de couleurs. Le bleu, le vert, le jaune, le rouge et les teintes intermédiaires semblent annoncer que la matière morte recommence à parler. Pourtant, la queue du paon n’est pas l’aboutissement de l’Œuvre. Elle constitue un passage, une manifestation magnifique mais transitoire. Celui qui s’arrêterait devant elle parce qu’il est ébloui manquerait précisément la transformation qu’elle annonce.

Voilà sans doute la plus belle leçon initiatique du paon. Toutes les couleurs doivent apparaître, mais aucune ne doit devenir une prison. L’initié traverse les états de l’être comme l’alchimiste observe les métamorphoses de sa matière ; il connaît l’enthousiasme des découvertes, l’ivresse du symbole nouvellement dévoilé, les séductions de l’érudition et parfois celles du grade ou de la reconnaissance. Mais la voie lui demande encore d’avancer. La multiplicité doit tôt ou tard retrouver son unité, exactement comme les couleurs de la cauda pavonis tendent vers une nouvelle étape de l’Œuvre.

Des mille couleurs à la Lumière

On comprend alors que le paon ne nous enseigne pas à mépriser les apparences, mais à ne pas nous y arrêter. Sa roue possède même quelque chose de cosmique : elle déploie une pluralité ordonnée autour d’un corps qui lui sert d’axe, comme si l’animal portait derrière lui un petit univers constellé de regards. Le Franc-Maçon pourrait y contempler une représentation involontaire de ce qu’il expérimente dans le Temple : la diversité des parcours, des convictions, des sensibilités et des traditions n’a de sens que lorsqu’elle peut s’ordonner autour d’un centre qui ne demande à aucune couleur de disparaître.

L’alchimie nous conduit cependant plus loin encore. La cauda pavonis enseigne que l’éblouissement n’est pas encore la Lumière. Voilà une distinction essentielle. L’éblouissement saisit l’œil et le captive ; la Lumière permet de voir. L’un attire le regard vers lui-même, l’autre révèle ce qui l’entoure. Il existe peut-être ainsi un « paon intérieur » dont chaque initié doit apprendre à reconnaître les séductions : le désir de paraître arrivé, de montrer plutôt que d’être, de confondre les signes extérieurs de l’initiation avec cette transformation silencieuse que nul cordon ne peut certifier.

Le paradoxe est alors magnifique, car l’oiseau de la vanité devient précisément celui qui nous apprend à dépasser la vanité. Ses cent yeux nous rappellent que voir exige davantage que regarder ; son plumage renaissant en a fait une image d’immortalité ; ses couleurs alchimiques annoncent que de la matière obscurcie peut surgir une nouvelle forme ; et sa beauté même nous avertit que toute étape, si splendide soit-elle, cesse d’être initiatique dès que nous décidons de nous y installer.

Le paon demeure donc au seuil de deux mondes. Il porte la superbe de Junon et l’espérance des mosaïques chrétiennes, les yeux d’Argos et les couleurs de l’athanor, la vanité du paraître et la promesse d’une matière en voie de transmutation. Le Franc-Maçon qui le regarde déployer sa roue pourrait y reconnaître une image de son propre chemin : il faut passer par les couleurs sans devenir leur prisonnier, recevoir les décors sans prendre le décor pour l’initiation, multiplier les regards sans perdre le centre et accueillir la beauté sans en faire un miroir de soi-même. Car au terme du voyage, ce n’est peut-être pas la plus éclatante des couleurs que cherche l’initié, mais cette Lumière plus discrète qui, précisément parce qu’elle ne se montre pas, permet enfin de tout voir.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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