sam 15 juin 2024 - 09:06

De mal en pis…

« L’éthique m’est étrangère et vous êtes pasteur d’âmes. Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien et du mal, mais, en moyenne, je n’ai découvert que fort peu de « bien » chez les hommes. D’après ce que j’en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille, qu’ils se réclament de l’éthique de telle ou telle doctrine-ou d’aucune »

                                           Sigmund Freud

                        (Lettre au pasteur Pfister du 9 octobre 1918)

En lisant cette correspondance entre l’homme du divan et l’homme de foi (1), pourrait nous apparaître l’image des quatre cavaliers de l’Apocalypse au lieu d’une vision irénique de la fin des temps. L’image de la Parousie (2) est sinistre ! Nous pouvons même surenchérir dans l’humour noir en constatant que la réflexion de Freud s’inscrivait à la fin de la première guerre mondiale et que, malheureusement, l’avenir allait parfaitement illustrer son pessimisme sur l’homme et qu’il n’avait encore rien vu ! Face à l’omniprésence du mal qui se traduit par le désir instinctuel pervers de faire disparaître son prochain, à commencer par la figure parentale qui fait obstacle à l’appropriation de l’autre parent pour sa jouissance personnelle !

Qu’est ce qui peut faire « contre feu » à ce vécu de l’attirance vers le mal qui, s’il n’est pas exercé à l’extérieur se retourne sur le sujet lui-même ( la psychosomatique et le « se nuire à soi-même par le mal dans la peau » nous en donne des exemples criant!). Le remède que l’homme va tenter de mettre en place, de manière religieuse, serait le concept d’amour, qu’il soit fraternel ou érotique, à l’image de ce que nous demandions aux parents : protection, orientation et affection. Ce qui sera projeté aux cieux dans l’image du Grand Architecte de L’Univers ou sur terre dans celle d’hommes charismatiques, pour le meilleur ou pour le pire. Cela va faciliter le clivage entre le bien et le mal : la religion ou l’idéologie seraient du côté du bien, le reste des suppôts du mal, voire du « Malin ». Cette vision manichéenne, va introduire un clivage moral en l’homme, mais aussi dans les comportements humains qui peuvent renforcer le mal : les différences notoires entre religions et idéologies conduisent à la destruction de celui qui ne partage pas ma vision des choses. « Gott mit Uns » !

Sigmund Freud généré par l’IA

Là encore Freud et la psychanalyse ont une vision différente des choses. Concernant, la relation à l’autre, Freud écrit (3) : « Non seulement cet étranger n’est pas digne d’amour, mais, pour être sincère, je dois reconnaître qu’il a le plus souvent droit à mon hostilité et même à ma haine… Il mérite mon amour lorsque par des aspects importants il me ressemble à tel point que je puisse en lui m’aimer moi-même. Il le mérite s’il est tellement plus parfait que moi qu’il m’offre la possibilité d’aimer en lui mon propre idéal ». Dans le fond, pour Freud, échapper à la « canaille », c’est mettre en scène un système qui fait que je vais aimer l’autre car il serait le miroir de moi-même. « Mes Frères me reconnaissent comme tel ». Pour échapper à l’horreur du réel de la marche du monde, je vais projeter, sur un individu ou un groupe, un imaginaire de famille aimante et parfaite (Ce qui est rarement le cas dans l’histoire du sujet !), allant jusqu’à mettre en place un mode de fonctionnement qui intègre cet imaginaire comme démarche symbolique, donc une forme de religiosité effective ou laïque. Nous sommes bien là, reconnaissons-le, dans le fonctionnement inconscient de la Franc-Maçonnerie, où règne le sentiment d’avoir échappé à la « canaille » et donc d’être des êtres moraux par excellence ! Mais, pour fonctionner parfaitement, le système doit s’inventer des ennemis extérieurs ou intérieurs, déviants qui vont, ces mauvais compagnons, jusqu’à assassiner Hiram-Abif ! Paradoxalement, l’ennemi devient une nécessité qui assure la cohésion du groupe qui participe alors à la lutte contre le mal, au service du bien de façon momentanément unifiée.

Sigmund Freud

Ce fonctionnement ne reçoit pas toujours l’approbation des philosophes où des théologiens dans l’histoire. Ne prenons que l’exemple du grand philosophe que fut Paul Ricoeur (1913-2005), véritablement investi dans le problème du mal (4) et qui, en bon calviniste, se plongera dans la lecture attentive de Saint-Augustin où, à l’image de Freud, ce dernier fait le constat, chez lui, de la présence permanente du mal, notamment dans la haine et la jalousie qu’il voue à son jeune frère (5 !) : « Ainsi, la faiblesse du corps est innocente chez l’enfant, mais pas son âme. J’ai vu et observé un petit enfant jaloux : il ne parlait pas encore et il regardait, tout pâle et l’œil mauvais, son frère de lait ». De ce constat et de certains autres faits de sa vie personnelle (jeunesse dissolue, enfant naturel, fonction importante dans le manichéisme, etc.), il va conclure que le mal règne en maître sur le destin de l’homme et que, seule, la grâce de Dieu qui peut ou non lui accorder le pardon sauve l’homme pécheur incapable de se sauver par lui-même grâce à ses actions (position chère à Pelage et à son libre-arbitre). Cette position augustinienne sera suivie également par Blaise Pascal et le jansénisme. Cet important courant dans la pensée religieuse fera que le problème du mal s’éloigne d’une théorie des instincts pour devenir une métaphysique. Le mal deviendrait alors une épreuve imposée au croyant par Dieu, à l’image d’une crucifixion suivie d’une résurrection si l’épreuve est acceptée comme signe annonciateur d’un bonheur éternel, le bien étant l’essence même de Dieu ! Cela condamne le croyant qui vise le « au-delà du mal », le mysticisme, à une errance jamais satisfaite. Ce que traduit le jésuite Michel de Certeau (6) : « Est mystique celui ou celle qui ne peut s’arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici ni se contenter de cela »…

Face au mal, le Franc-Maçon ne peut pas s’inscrire dans un pseudo-mysticisme sans but. Il ne peut que cheminer dans la vérité du destin de l’homme, dans un compagnonnage éthique permanent où, comme Emanuel Levinas, il se cherche et se retrouve dans le regard de l’autre.

                                               NOTES

– (1) Freud Sigmund et Pfister Oskar : Correspondance (1909-1939)

Paris. Editions Gallimard. 1966.

– (2) Parousie : Vient du mot grec « Parousia » (Présence, arrivée, venue). Pour les chrétiens, elle serait le retour glorieux du Christ sur terre à la fin des temps.

– (3) Freud Sigmund : Malaise dans la civilisation.

Paris. PUF. 1971 (Pages 62 et 63)

– (4) Ricoeur Paul : Le mal : un défi à la philosophie et à la théologie.

Genève. Editions Labor et Fides / Centre protestant d’études. 1986.

– (5) Saint Augustin : Les Confessions.

Paris. Editions Flammarion. 1964. (Page 22)

– (6) Dosse François : Michel de Certeau le marcheur blessé.

Paris Editions de la Découverte. 2007. (Page 638)

                                           BIBLIOGRAPHIE

– Freud Sigmund : L’avenir d’une illusion.

Paris. PUF. 1971.

– Jankélévitch Vladimir : Le paradoxe de la morale.

Paris. Editions du Seuil. 1989.

– Ouvrage collectif : Paul Ricoeur : mal et pardon. Paris. Editions facultés jésuites de Paris. 2013.

2 Commentaires

  1. Sigmund Freud a appartenu de 1887 à sa mort, à la loge B’nai Brith, les frères de l’Alliance, à l’Orient de Viennes dont il fut membre et dont il dit : « A une époque où personne ne m’écoutait, c’est vous qui m’avez prêté une attention bienveillante. Vous fûtes mon premier auditoire Recevez donc pour autrefois comme pour aujourd’hui, mes remerciements les plus chaleureux. Avec bienveillance, amour fraternel et harmonie, votre Sigmund Freud.»
    Le frère Freud a fait, fait et fera toujours l’objet des meilleures et des pires attaques (dont par le pseudophilosophe de Caen aux torchons abêtissants) ; mais si sa pensée est toujours vivante, c’est parce qu’elle est aujourd’hui l’une des rares, avec la F-M, qui entend maintenir ce qui donne son Humanité et la Fraternité à l’être vivant.
    On peut consulter à ce propos l’ouvrage du F. François Fourton, Freud Franc-maçon

  2. Pas de confusion!
    Le B’nai Brith ( “les Fils de l’alliance” et non les “frères de l’alliance”) n’est en aucun cas une association maçonnique mais une organisation humanitaire, très respectable, qui s’est inspirée de la franc-maçonnerie dans sa structure. Partant, Sigmund Freud qui en fut effectivement membre n’est pas un “frère” ( et donc pas un franc-maçon, à l’authentique sens franc-maçonnique du terme) et la loge de Vienne de cette organisation n’appartient pas à un “Orient”, tel que nous l’entendons en franc-maçonnerie.
    Si la pensée de Freud est toujours vivante, ce n’est pas spécialement grâce aux organisations maçonniques ou para-maçonniques, mais grâce aux travaux du “Maître” sur l’inconscient ( par lui présenté en trois instances, le Cà, le Moi et le Surmoi) qui, bien que travaux non scientifiques, n’ont jamais été démentis et ont montré leur efficacité, tant en psychanalyse que dans l’Art et au travers des sciences sociales qui s’en inspirent toujours.
    Si la psychanalyse, en tant que thérapie, ne convient pas à tout un chacun, les “analyses réussies” dans tous les pays du monde où elle est pratiquée, témoignent de l’intérêt de la méthode ( rendre psychiquement l’homme libre). Tant que la psychanalyse existera, comme la franc-maçonnerie et le B’nai Brith d’ailleurs, la liberté existera sur la planète!
    Le fait que le B’nai Brith ne soit pas une organisation maçonnique n’empêche pas de nombreux francs-maçons de faire partie de cette honorable organisation. Mais il n’y a pas “double appartenance” puisque ledit B’nai Brith n’a rien à voir avec “l’Art Royal”, sinon par la forme, c’est à dire, entre autres, la structuration en “loges” susdite. Fraternellement, Gilbert Garibal

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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