mar 25 juin 2024 - 19:06

Chiisme et soufisme : intimité et rivalité de deux courants spirituels de l’islam

De notre confrère saphirnews.com – Par Mathieu Terrier

Les relations historiques et doctrinales entre chiisme et soufisme sont un sujet aussi vaste que problématique, tant pour ses acteurs eux-mêmes, chiites et/ou soufis, que parmi les chercheurs spécialisés sur ces courants, à commencer par les deux grands savants que furent Henry Corbin et Michel Chodkiewicz. Deux points de vue se sont opposés tout au long de l’histoire.

Selon le premier, chiisme et soufisme sont deux courants non seulement distincts mais encore opposés. En effet, les soufis se réclament massivement de l’islam sunnite. Nombre de savants chiites ont alors condamné le soufisme et, après l’instauration du chiisme imamite comme religion officielle en Iran safavide (début du 16e siècle), les ordres soufis ont été réprimés et souvent exclus d’Iran.

D’un autre point de vue, chiisme et soufisme ont une origine commune et sont foncièrement convergents sur le plan spirituel, comme en témoigne la présence d’ordres confrériques soufis et chiites actifs en Iran jusqu’à nos jours.

Le fait est qu’il a toujours existé, dans le chiisme, un courant pro-soufi et un courant anti-soufi, tout comme il a toujours existé, dans le soufisme, une tendance strictement sunnite et une inclination vers le chiisme. Il n’y a donc pas de réponse unique et simple, sinon une réponse idéologique, à la question des rapports de parenté ou d’étrangeté, de convergence ou de divergence, entre chiisme et soufisme, mais l’examen critique des données historiques et la comparaison des systèmes doctrinaux doivent permettre d’y voir plus clair.

Retour dans l’histoire

Le soufisme et le chiisme ont sans doute tous deux commencé à émerger dès le début de l’islam, mais n’ont fixé qu’après des siècles leur identité sociale et doctrinale. Un maître soufi du 10e siècle, Abu l-Hasan Bushanji, disait à son époque : « Le soufisme est aujourd’hui un nom dénué de réalité, il était autrefois une réalité dénuée de nom. » Ainsi, le terme tasawwuf (« soufisme ») n’est employé et défini qu’à partir du 9e siècle, époque où le sunnisme lui-même se constitue comme doctrine, largement d’ailleurs en réaction contre les mouvements minoritaires préexistants, en particulier chiites. Mais dès les premiers siècles, la voie intérieure de l’islam majoritaire, ce qui allait devenir le soufisme, était portée par des ascètes (zuhhâd), adeptes d’une mystique vécue plutôt que pensée, orale et non écrite, spontanée et non organisée.

De même, le chiisme duodécimain (aux douze imams) ne fixa sa doctrine qu’entre la fin du 9e et le milieu du 10e siècle, avec l’entrée en « occultation » du 12e imam (940) ; mais l’identité chiite comme « parti d’Ali b. Abi Talib » – cousin et gendre de Muhammad – existait du vivant de celui-ci et peut-être même déjà à l’époque du Prophète, et la doctrine du chiisme duodécimain fut élaborée progressivement à travers l’enseignement de ses douze imams successifs, qui sont autant de maîtres spirituels.

Une différence apparaît immédiatement entre ces deux courants originels : le proto-chiisme est déjà une tradition continue, cumulative et consciente, épousant une lignée patrilinéaire, tandis que le soufisme originel est une nébuleuse de maîtres spirituels individuels, indépendants les uns des autres. Mais des deux côtés, on a un enseignement à la fois théorique et pratique, largement ésotérique, c’est-à-dire réservé à des disciples initiés, voire secret, mis à l’écrit seulement à partir du 9e siècle. Des deux côtés aussi, on se réclame d’emblée de l’élite des musulmans (al-khâssa) distincte du commun (al-‘âmma), tout en s’adressant aux croyants les plus simples.

Soufisme et chiisme sont donc d’abord deux courants minoritaires, pluriels, ésotériques et apolitiques, à la fois élitaires et populaires, avant de se nommer et de se définir, de se soucier d’orthodoxie et d’orthopraxie, de prendre des formes institutionnelles, voire de participer activement au pouvoir politique. Pour autant, ces deux courants n’ont pas cessé d’évoluer depuis l’époque de la codification (tadwîn) et ont toujours conservé leur vocation spirituelle.

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