lun 27 mai 2024 - 14:05

En-quête maçonnique : qui sont les assassins d’Hiram ?

On retrouve, de façon à peu près analogue à travers tous les rites maçonniques hiramiens, l’histoire des mauvais compagnons que l’on peut narrer ainsi. Les mauvais compagnons qui étaient accoutumés à se glisser parmi les maîtres pour en recevoir le salaire, se voyant frustrés par l’organisation d’Hiram pour la paye, résolurent de se la procurer à n’importe quel prix que ce fut.

Et voyant bien qu’ils ne pourraient l’avoir qu’en ayant la parole, la passe et l’attouchement du maître, ils tinrent conseil ensemble de la façon qu’ils s’y prendraient pour les capter. Ils ne trouvèrent point d’autre moyen que celui de se la faire donner de gré ou de force et décidèrent de soutirer le mot de passe à Hiram ou de l’assassiner. Ils l’attendront aux sorties du temple et alors que Hiram, inspectant le chantier, se présente à la porte de l’Occident, un premier compagnon, maçon, tente de le forcer à livrer le secret.

Cantate Hiram pour soprano, ténor, basse, clarinette, violoncelle et piano. Musique : Thierry Pélicant

Hiram refuse, il est frappé à l’épaule avec une règle. Hiram s’enfuit vers la porte du Midi où le charpentier, après un même scénario, lui donne un coup de levier ou d’équerre. Hiram se sauve une fois encore vers la porte de l’Orient où le mineur l’achève d’un coup de maillet. Les trois compères emportent le corps dans un lieu retiré où ils l’ensevelissent, puis ils creusent deux autres fosses, l’une pour ses habits, l’autre pour sa canne. Les objets utilisés pour frapper le Maître ne sont pas des armes en métal (elles étaient interdites dans l’enceinte du Temple), mais des outils en bois.

Cette époptie n’évoque-t-elle qu’une volonté impérieuse de s’accaparer ce que les compagnons ignorent ou n’envisage que sous l’angle strictement matériel « un salaire »,  démontrant ainsi leur manque de persévérance, de patience autant que de discernement et de réelles capacités ?

Il y a trois rebelles typiques : le rebelle à la nature, le rebelle à la science, le rebelle à la vérité. Ils étaient figurés dans l’enfer des Anciens par les trois têtes de Cerbère. Ils sont figurés dans la Bible par Coré, Dathan et Abiron. Les Templiers les nomment Squin de Florian, Noffo Dei et l’inconnu qui les trahirent.

Selon la doctrine des maîtres, les mauvais compagnons sont aussi l’ambition, le mensonge et l’ignorance, ou bien l’erreur, le fanatisme et l’orgueil. Ils sont encore l’envie, l’avarice et l’orgueil : l’envie, qui empoisonne toute jouissance et cherche à détruire celle du prochain ; l’avarice, qui nous rend souvent injustes et presque toujours insensibles aux malheurs d’autrui ; l’orgueil, qui s’irrite de tout et ne pardonne jamais (dans l’Antiquité cela portait un nom : l’hubris, ὕϐρις, c’était le plus grand des crimes puni par le châtiment de Némésis, divin et irrévocable puisqu’il entraîne l’anéantissement pur et simple de l’individu). Des passions funestes par lesquelles l’homme est souvent aveuglé.

Dans la légende d’Hiram maçonnique, les scélérats sont désignés par des noms qui varient suivant les rites ; on trouve Jubelas, Jubelos, Jubelum (Guide des maçons écossais 1810 : «Jubelas, à la porte du sud. Jubelos, à celle de l’ouest. Jubelum, à celle de l’est» » (à ne pas confondre avec Jubel et Jubal, les fils de Lamech), parfois Giblos, Giblas, Gibloom, ou encore Jiblime, Jibelum, Jabelum

Un conte égyptien raconte que le pharaon Sekenenrê, refusant, au roi hyksos Apophis, de lui livrer le secret permettant de faire ressusciter à la vie divine celui qui allait ensuite avoir la charge humaine de pharaon, fut assassiné. Un jeune prêtre du nom de Jubelo aurait permis aux assassins d’entrer dans le temple où se trouvait Pharaon. Inspirés par ce récit, Chistopher Knight et Robert Lomas, dans leur livre La clé d’Hiram assimilent Sekenenrê Taâ à Hiram Abif.

On trouve aussi pour les assassins les noms de Holem, Sterkin et Hoterfut, ou Abiram, Miphiboseth du nom d’un prétendant ridicule et infirme à la royauté de David (Histoire de la magie, Éliphas Levi, 1860), Phanor, Amrou et Habirama (qui signifie celui qui renverse le père)le mineur, appelé aussi Méthoushaël, de son autre nom Hoben, des apprentis ou compagnons, de corps de métier différents, furieux de s’être vus refuser la maîtrise. Le rituel du 10ème degré du REAA les nomme en présence de leurs cadavres : à l’Orient un squelette représentant Abiram Akyrop(parfois appelé Jubulum Akyrop ou encore Hoben) ; à l’Occident un squelette représentant Sterkin (parfois appelé Jubella Guibs) ; au Midi un squelette représentant Oterfut (parfois appelé Jubello Gravelot)

Mackey, dans son Encyclopédie écrit au mot Assassins of the Third Degree : nous avons les trois  «JJJ» dans le York et les rites américains. Dans l’Adonhiramite système nous avons Romvel, Gravelot, et Abiram. Dans le Rite écossais, nous trouvons les noms donnés dans les anciens rituels comme Jubelum Akirop, parfois Abiram, Jubelo Romvel, et Jubela Gravelot. Schterke et Oterfilt sont dans certains des rituels allemands, tandis que d’autres rituels écossais ont Abiram, Romvel et Hobhen. Pour le rite de Pérignan, on trouve Kunkel, Gravelot et Abyram Akirop qui en est le mot de passe, et dans le catéchisme du second élu nommé élu de Pérignan, «Romvel à la porte de l’Occident, armé d’une règle, Gravelot à celle du Nord, armé d’un maillet et Abiram à celle du Midi, armé d’un levier. Ce fut lui qui le renversa par terre et le laissa mort».

Au mot ABIRAM, il écrit : «L’un des artisans traîtres, dont l’acte de perfidie forme une part si importante du Troisième Degré, reçoit dans quelques-uns des hauts grades le nom d’Abiram Akirop. Ces mots ont certainement une allure hébraïque ; mais les mots significatifs de la franc-maçonnerie ont, dans le laps de temps et dans leur transmission par des enseignants ignorants, devenus si corrompus dans la forme qu’il est presque impossible de les faire remonter à une racine intelligible. Elles peuvent être hébraïques ou anagrammatisées ; mais c’est seulement le hasard qui peut nous donner le vrai sens que possèdent sans aucun doute les deux mots combinés. Le mot Abiram signifie père de la noblesse, et peut avoir été choisi comme nom de l’artisan traître avec une allusion à l’histoire biblique de Koré, Dathan et Abiram qui ont conspiré contre Moïse et Aaron. Dans le rituel français du Second Élu, on dit qu’il signifie meurtrier ou assassin, mais cela ne semble pas être correct étymologiquement. Frère Mackenzie suggère qu’Akirop pourrait provenir de Karab, l’hébreu signifiant rejoindre la bataille. Il propose également Abi-ramah, pour signifier en hébreu destructeur du père ».

Dans sa signification préliminaire, la perte du Mot signifiant la mort du Christ, les trois assassins sont le monde, la chair et le diable – pour utiliser les termes techniques et conventionnels. Le Maître d’œuvre qui érigea la Maison de la Doctrine Chrétienne est le Christ lui-même. D’un autre point de vue, les malfaisants seraient Pilate, Hérode et Caïphe. James Anderson qualifiait Jésus, dans ses Constitutions de “Grand Architecte de l’Eglise”, un architecte précisément assassiné par trois personnes. C’est dans ce sens que Le Maçon couronné, leur substitue Judas, Caïphe et Pilate, les trois auteurs de la mort de Jésus.

Leurs noms portent en eux la scélératesse qui les fait agir. «Phanor, Amrou et Méthousaël avaient pris la fuite ; mais reconnus pour de faux frères, ils périrent de la main des ouvriers, dans les États de Maaca, roi du pays de Geth, où ils se cachaient sous les noms de Sterkin, d’Oterfut et de Hoben».

Les Rose-Croix de Kilwinning nomment les trois assassins Gain, Hakan et Heni.

Jean-Marie Ragon écrit dans Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes : «nous y trouvons la plus grande confusion ; ce sont tantôt Sterkin ou Stolckin, Zéomet, Eléham ; tantôt Johaben ou Johabert, Elechior, Tercy ; tantôt Toffet (de thopel, ruina), Tabaor (tebach, occisio), Edom (sanguineus)».

La Bible hébraïque les appelle Akirof, Strakine et Astrafal [sic], tandis que les traditions islamiques les dénomment Amrou, Phanor et Métoushaël (Dictionnaire des gnostiques et des principaux initiés de Wautier au mot “Jubela, …).

Le Templier y voit Squin de Florian, Noffo Dei Florentin,et l’Inconnu sur les dépositions desquels Philippe le Bel accusa l’ordre devant le Pape, ou bien encore les trois abominables, Philippe le Bel, Clément V et Noffo Dei Florentin. Picart, dans une note de bas de page de l’Histoire des religions et des mœurs de tous les peuples du monde (tome 6) suggère que «Ces trois scélérats représentent pour les jésuites les trois royaumes qui les ont impoliment chassés».

Rite York. On connaît le nom des mauvais compagnons (Jubela, Jubelo, Jubelum) parce qu’ils manquent à l’appel, ils sont tous trois originaires de Tyr. Sont présents sur le chantier les compagnons expressément nommés (Amos, Caleb, Ezra, Joshua, Hezekiah, Nathan, Samuel Isaiah, Aholiab, Gédéon, Haggui, Daniel).

En anglais, les 3 assassins d’Hiram sont nommés collectivement les Juwes par l’auteur complotiste Stephen Knight qui a accusé la Franc-maçonnerie d’être derrière les meurtres de Jack l’éventreur à cause de la phrase trouvée sur un mur après le meurtre de Catherine Eddowes : «The Juwes are the men that Will not be Blamed for nothing

Albert Pike relie le nom des criminels à une triade d’étoiles regroupées dans la constellation de la Lyre et attire l’attention sur le fait qu’un ancien dieu chaldéen, Baal (Beth, Lamed), désigné comme une incarnation du démon par les juifs, apparaît, lui aussi, dans les trois noms Jubela, Jubelo, et Jubelum.

Gérard de Nerval, dans Les nuits du Ramazan, chapitre XII, Macbenach (p.125) raconte le témoignage, à Salomon, d’un compagnon fidèle d’Adoniram : J‘ai reconnu que le premier est maçon, parce qu’il a dit : j’ai mêlé le calcaire à la brique, et la chaux tombera en poussière. Le second est charpentier ; il a dit : j’ai prolongé les traverses des poutres, et la flamme les visitera. Quant au troisième, il travaille les métaux, voici quelles étaient ses paroles : j’ai pris dans le lac empoisonné de Gomorrhe des laves de bitume et de souffre; je les ai mêlées à la fonte. En ce moment, une pluie d’étincelles a éclairé leurs visages. Le maçon est Syrien et se nomme Phanor ; le charpentier est Phénicien, on l’appelle Amrou ; le mineur est Juif de la tribu de Ruben, son nom est Méthousaél.

Ils sont nommés dans un rituel du rite de Misraïm de 1820 : Hakibouth (à la porte du midi), Hahemdath (à celle d’occident) et Haghebouroth (à celle de l’orient), noms hébreux qui signifient orgueil, ambition et cupidité.

Les trois mauvais compagnons qui assaillent le maître sont les avatars de l’erreur symbolisée par le renversement du symbolisme de la règle (image de la vérité), du fanatisme symbolisé par l’équerre (image de la rectitude), de l’autorité du Maillet mais autorité que l’on tente d’usurper par l’orgueil.

Les scélérats utilisent des outils, sans la connaissance de ceux-ci, pour tuer le Maître Bâtisseur. Le premier outil, la règle utilisée sans le compas par le félon, c’est l’imagination exaltée qui poursuit jusqu’à l’infini ses propres envies, en dehors de toute réalité. Le deuxième outil, le levier populaire (ou l’équerre selon les rites, ou le rouleau dans le Rituel Luquet) devient l’instrument de la tyrannie entre les mains de la multitude et attente, plus encore qu’à la règle, à la royauté de la sagesse et de la vertu. Le troisième coup létal est donné avec le maillet, l’outil du Vénérable ! Ceci fait référence à la dualité du savoir et de la nature. Cet aspect de la légende nous apprend que le savoir altéré ou contrefait ne sert plus à la construction mais à la destruction. «Nous allons nous émanciper de l’esclavage mental parce que alors que d’autres pourraient libérer le corps, aucun sauf nous-mêmes ne peut libérer l’esprit. L’esprit est votre seul souverain, souverain. L’homme qui n’est pas capable de se développer et d’utiliser son esprit est forcément l’esclave de l’autre homme qui utilise son esprit.» (Marcus Garvey).

Pour la plupart des rites qui retiennent l’aspect moral de la légende, les assassins d’Hiram sont les vices qui empêchent de parvenir à un état de perfection, les neufs maîtres à la recherche du corps d’Hiram sont les vertus et les devoirs maçonniques. Cette interprétation est à rapprocher de l’explication donnée au ritème du miroir : nous serions notre pire ennemi !

Il ne faudrait pas écarter l’interprétation de la mort d’Hiram comme celle du cycle solaire et alors les trois compagnons sont les signes zodiacaux d’hiver, ceux qui donnent la mort à Hiram : la Balance, le Scorpion et le Sagittaire qui, vers le milieu de l’automne, occupent ces trois points du ciel, en sorte que le premier se trouve vers le déclin ou à l’occident, le second à son ascension droite au midi, et le dernier commence à paraître au levant, ce qui est figuré par la porte d’orient où Hiram meurt ; comme le soleil meurt dans le Sagittaire et renaît immédiatement ou recommence une année nouvelle dans le Capricorne. Les trois assassins correspondent aux trois signes d’automne, qui causent la mort de l’astre du jour. Le nom Abi Balah (meurtrier du père), que porte le plus coupable, désigne suffisamment le Sagittaire, constellation qui donne en effet la mort au soleil, père de toutes choses (rerum omnium pater).

Avec Jean Marie Ragon (Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes), c’est ici le lieu de remarquer l’effet perpétuel des sens équivoques de la plupart des mots dans les traductions ; nous citerons, pour exemple, les deux mots tuer et ressusciter. Tuer est traduit du mot latin occidere, d’où nous avons fait occident, et ce mot si usuel ne représente à notre esprit ni meurtre, ni assassinat, ni rien de révoltant, parce que l’occident, en style allégorique, est l’être, le temps, ou le point du monde qui tue, parce qu’il fait disparaître le soleil, et alternativement tous les astres ; de même, par une métamorphose hardie, nous trouvons le mot resurgere, traduit par le mot ressusciter, quoique ce verbe latin n’ait jamais signifié revenir à la vie, mais bien se lever une seconde fois, se lever de nouveau, ce qui convient parfaitement au soleil.

L’article du journal Y a-t-il de mauvais compagnons ? a abordé une autre question.

Mon article dans le journal de mardi prochain évoquera la possibilité de La dernière tentation d’Hiram.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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