ven 12 avril 2024 - 14:04

Le mythe du minotaure, une saga de trahisons ?

En Méditerranée, en ces temps-là, le destin était le résultat d’un passé que seuls les dieux maîtrisaient. Le tragique s’accomplissait chaque fois aux yeux d’un dieu spectateur et lointain, qui assiste à l’égarement du mortel qui s’est fourvoyé dans le piège que le dieu lui-même a machiné. Avant de naître, l’humain est déjà victime et jouet des dieux de l’Olympe. Ainsi, les hommes ne sont pas maîtres de leur vie : leur chemin serait tout tracé, et dépendrait, en tout cas, du bon vouloir de dieux qui s’amusent de leur impuissance.

Et pourtant ces dieux ressemblaient fort à des hommes ordinaires : ils étaient orgueilleux, avides, paresseux, gourmands, menteurs, mesquins, rancuniers, jaloux, frivoles, capricieux, violents.

En voici une histoire, toute petite illustration de ces temps-là ; remarquez-y les rencontres multiples avec divers taureaux.

Cela commence, dans l’Olympe, comme une comédie de boulevard. La belle Aphrodite, mariée avec l’affreux Héphaïstos, le cocufie avec Arès le dieu de la guerre. Trahison classique de la fidélité. Hélios, celui qui voit et entend toute chose, comme l’appelle Homère, le fait savoir au mari bafoué. Ah le coquin qui trahit par délation. Héphaïstos prévenu s’empresse de tisser un filet invisible et indéchirable qu’il jette sur le lit des amants afin que tout l’Olympe puisse admirer le comique de la situation. Aphrodite jure de se venger de l’indiscret Hélios, dirigeant son courroux sur sa descendance, à savoir sur Pasiphaé sa fille (retenez ce nom) mais aussi sur Ariane et sur Phèdre, ses petites-filles.

Le drame va pouvoir commencer.

De son côté le dieu Poséidon batifole avec une humaine, Libye, dont il a un fils, Agénor, qui devient le roi de Tyr (Liban). De son union avec sa femme Téléphassa naît une splendide fille (donc, petite fille de Poséidon), au large visage et grands yeux, traduction grecque de son nom Europe. Par sa beauté, cette jeune fille va émerveiller et séduire Zeus. Le maître de l’Olympe, sournoisement, pour échapper à la jalousie d’Héra sa femme, prend la forme d’un taureau blanc : Ille pater rectorque deum Induitur faciem tauri ora. Ce sont Les Métamorphoses d’Ovide, dans son Livre II (vers 847à 867) qui racontent : «Lui, le père et le maître des dieux, prend l’apparence d’un taureau ; mêlé au jeune troupeau, il mugit et de sa belle allure, il foule l’herbe tendre. C’est qu’en effet, sa couleur est celle de la neige (…) De son cou, les muscles sont saillants, (…) jusqu’à ses épaules pend son fanon ; ses cornes sont petites (…) Sur son front, aucune menace et rien à redouter dans ses yeux ; la paix resplendit sur sa face». La fille d’Agénor s’étonne de voir un animal si beau et si peu enclin aux combats ; mais en dépit de sa douceur, elle craint d’abord de le toucher. Bientôt elle s’approche de l’animal et offre des fleurs à sa bouche d’une blancheur éclatante. Séduite Europe se laisse enlever d’Attique, traverse la mer et se cache sur l’île de Crète. Après avoir repris forme humaine, Zeus s’unit à elle. Trahison par le leurre. On connaît la suite, naîtront trois fils, Sarpédon, Rhadamante et Minos que Zeus confie à Astérios le roi de la Crète pour qu’il les élève comme fils adoptifs tout en mariant son amante Europe avec ce roi de Crète.

En Crète, Minos 1er, devenu roi à son tour, a un fils Lycaste qui donne naissance à celui qui devient le roi Minos 2nd. À noter que les deux rois Minos sont souvent confondus en un seul personnage, ce que nous allons continuer de faire. Le destin va se nouer, le pseudo-Apollodore nous le raconte : le trône de Crète était disputé entre les fils d’Europe, les trois frères, Rhadamanthe, Sarpédon et Minos. Ce dernier fit donc croire qu’il avait reçu la royauté des dieux, et pour le prouver, ajouta qu’il obtiendrait la réalisation de n’importe laquelle de ses prières. Il implore donc Poséidon de lui offrir un superbe animal, qu’il lui sacrifierait aux prochaines fêtes. Un taureau blanc magnifique sort de la mer, Minos obtient ainsi le trône. Mais, le roi n’accomplit pas sa promesse. Admirant la rare beauté de l’animal, il le met dans son cheptel et en sacrifie un autre. Oh le faussaire qui trahit son engagement, pire c’est un hybris ! Poséidon, avec l’aide d’Aphrodite qui voulait, rappelez-vous, se venger d’Hélios,  irrité par l’arrogance de ce manquement, fit naître en Pasiphaé, épouse de Minos et fille d’Hélios, une passion pour l’animal. Devenue folle amoureuse du taureau, tourmentée dans sa chair, désirant assouvir cette passion contre nature, elle demande conseil à Dédale, l’architecte du roi, qui avait été exilé d’Athènes pour meurtre.

Sculpteur et architecte de génie célébré dans toute la Grèce, Dédale brillait d’un talent inégalé en Grèce jusqu’au jour où il prend parmi ses élèves le jeune Talos, son neveu, fils de Perdix, sa sœur. L’atelier croulant sous les commandes, l’apprenti, habile de ses mains, avide de progresser dans son art, n’est pas de trop. Un jour, en observant une mâchoire de serpent, Talos a la lumineuse idée d’inventer… le compas et la scie. Devant une telle démonstration de génie, Dédale a l’insupportable pressentiment que son élève le dépassera bientôt. Sous prétexte d’une promenade nocturne, il s’en débarrasse en le précipitant du haut de l’Acropole. Crime et trahison suscités par l’envie et le dépit. La déesse Athéna, sensible au talent du jeune homme, intervient avant qu’il ne s’écrase et le transforme en oiseau. Mais, effrayé par l’horreur de son crime, Dédale quitte Athènes pour la Crète où il est accueilli par Minos.

Cela rappelle la légende de la chapelle de Rosslyn qui veut que le maître maçon entama la réalisation de ce qu’on nomme aujourd’hui le pilier de l’apprenti, jusqu’au jour où se sentant incapable de le terminer, il partit en voyage d’études à Rome afin d’améliorer ses compétences. Pendant son absence, son apprenti termina lui-même l’œuvre, ce qui déclencha la colère du maître-maçon qui tua l’apprenti.

Ainsi, sollicité par Pasiphaé, Dédale met au point un système qui permettra à la reine de s’accoupler sans danger avec le taureau : il élabore une génisse en bois, recouverte de la peau d’un animal fraîchement abattu. À l’intérieur, il aménage un endroit où la reine pourra s’installer confortablement dans l’attente de l’événement qui allait la satisfaire. Par la suite, Dédale fait monter le leurre sur un chariot et transporte l’appât auprès de l’animal. La reproduction était si bien faite que le taureau s’y laissa prendre, et l’accouplement a lieu.  Cette traîtresse  mystification n’est pas sans rappeler la duperie de Zeus par rapport à Europe. De cette union, Pasiphaé donne naissance à Astérios (ou Astérion), qu’on appelle le Minotaure : il avait la tête d’un taureau et le reste du corps d’un homme. Suivant les conseils de ses oracles, Minos enferme ce monstre dans une prison construite tout exprès par Dédale, le Labyrinthe. Avec son grouillement de méandres, il était impossible pour le Minotaure de trouver la sortie.

Revenons un peu en Attique où Égée, roi d’Athènes qui n’était pas marié, n’avait aucun successeur. Il prend la route de Delphes et consulte l’oracle. Mais la Pythie lui fait une réponse évasive qu’il ne comprend pas et qu’il confie au retour à son ami Pitthée, roi de Trézène. «Tu ne délieras pas le col de ton outre à vin avant d’être revenu à Athènes» lui avait-elle enjoint. Si Égée ne comprend pas la formule, Pitthée de son côté l’avait bien comprise, et il s’empresse de lui présenter sa fille Ethra, les installe pour la nuit dans une petite île, tout en ayant préalablement enivré son hôte. Oh la ruse qui trahit l’hospitalité ! Mais, le dieu Poséidon était amoureux de la jeune princesse de Trézène et il s’empressa de la rejoindre dès la nuit tombée pour courtiser la belle avant que son futur époux désigné ne se soit réveillé. Quel imposteur !  Toujours est-il qu’au petit matin, le naïf Égée ne savait pas trop bien ce qu’il avait fait, aussi, lorsqu’il apprit qu’Ethra était enceinte, il accepta la responsabilité paternelle de ses actes. Il conduisit alors Ethra au pied d’un immense rocher, le souleva, y plaça ses sandales et son épée et enjoignit son épouse de ne rien dire et d’attendre que l’enfant soit assez fort pour soulever le rocher pour lui révéler sa paternité car Égée, fort contesté à Athènes par Pallas son demi-frère et ses 50 fils, les Pallantides, ne souhaitait pas ouvrir une querelle dynastique à ce moment-là. Bien sûr, il promit à Ethra qu’il reconnaîtrait l’enfant aux armes qu’il porterait et qu’il en ferait son successeur.  Thésée vint au monde, tandis que Pitthée répandait à tout à chacun, le bruit que sa fille avait reçu la visite de Poséidon, lui-même. Rumeur mensongère !

Jeune homme, Thésée, muni des armes de reconnaissance, arrive à Athènes, décide de ne pas révéler son identité. Cependant, Égée accueille chaleureusement  le voyageur, ayant entendu parler des exploits que ce dernier avait accomplis. En effet, la route qui menait de Trézène à Athènes était, à l’époque, infestée de brigands, des êtres démoniaques à la cruauté implacable qui dépouillaient et tuaient tous les voyageurs qui passaient par là. Ces assassins étaient alors au nombre de cinq : Périphétès, fils de Poséidon ou d’Héphaïstos selon les sources, fracassait le crâne de ses victimes, à l’aide d’une énorme massue de bronze. Procuste était le plus âgé des brigands, et passait pour être fils de Poséidon. Il invitait les voyageurs à se reposer dans son auberge, puis les torturaient en les attachant sur un lit de fer : soit les victimes étaient trop grandes et Procuste découpait les membres qui dépassaient, soit elles étaient trop petites et ils les étiraient jusqu’à ce qu’elles atteignent la taille requise. Son fils, Sinis, était surnommé le «courbeur de pins», car il rançonnait et torturait ses victimes en les écartelant entre deux arbres. Parfois, il demandait aux voyageurs de l’aider à courber un pin, puis brusquement, il lâchait l’arbre. L’innocente victime était alors projetée dans les airs, et se tuait en retombant lourdement au sol. Un autre brigand, Cercyon, a une ascendance floue : il serait fils d’Héphaïstos, ou descendrait de Poséidon. Il s’attaquait aux voyageurs en les défiant à la lutte. Enfin, Sciron, lui aussi fils de Poséidon (selon certaines sources.), avait coutume de s’asseoir sur un rocher et d’obliger les voyageurs qui passaient par là à lui laver les pieds. Pendant que les innocentes victimes étaient baissées, il les précipitait d’un coup de pied du haut de la falaise. En tombant à la mer, les voyageurs étaient dévorés par une tortue géante. Thésée les anéantit, les tuant chacun de la même manière que ces meurtriers opéraient.

La sœur de Circée, la terrible Médée, échappée de Corinthe (où elle a tué son ex-mari Jason, leurs propres enfants et sa nouvelle épouse), nouvellement mariée à Égée, ne voit pas l’arrivée de Thésée d’un bon œil, car elle sait qui il est, contrairement à son mari qui l’ignore.

Comme elle veut que leur fils Médos monte sur le trône d’Athènes, elle propose à Thésée d’aller combattre le taureau d’Athènes, capturé par Héraclès au cours de son septième travail puis relâché peu après, qui sévissait dans les environs de Marathon, espérant que le jeune homme se ferait tuer. Ayant réussi l’épreuve, Thésée rentre à Athènes, après avoir capturé le taureau. Il le sacrifiera à Apollon par la suite. Alors, Médée tente de tuer le jeune homme. Elle le fait passer pour un partisan des Pallantides aux yeux d’Égée, et, au cours d’un banquet, lui offre une coupe de vin empoisonné. Perfide trahison! Mais Égée reconnaît à temps les objets que Thésée porte sur lui : les sandales et l’épée qu’il avait placé lui-même sous le rocher. Il arrache la coupe des mains de son fils, Médée sera exilée.

Et maintenant que le décor est planté, l’entrecroisement des circonstances destinales va tisser la tragédie des personnages d’Athènes et de la Crète.

Minos  envoie son fils Androgée participer à des jeux sportifs qui se déroulaient en Attique, les Panathénées, jeux que remporte en héros le jeune prince ; d’autres versions parlent de combattre, aux côtés des Athéniens, le fameux taureau près de Marathon. Or Androgée meurt. D’accident ? Ou de la main des Athéniens guidée par Égée qui voyait d’un mauvais œil l’amitié de ses neveux, fils de Pallas, pour ce jeune homme si puissant et Crète de surcroît, craignant une alliance pour le renverser ? Trahison probable pour raison d’état.

Minos, pensa que c’était plutôt Égée qui n’avait pas respecté son hôte et qui l’avait fait tuer. Il prépare ses flottes, et fonde sur l’Attique. Nisa, ville voisine d’Athènes, qui tenait son nom de Nisus, frère d’Égée, fut la première à sentir la puissance des armes de Minos ; cependant elle aurait pu résister longtemps sans la trahison de Scyllà, fille de Nisus. Elle aperçoit Minos du haut des tours de la ville et conçoit pour lui une folle passion. Instruite des secrets de son père et de toutes ses résolutions, elle les fait connaître à Minos ; elle trouve même le moyen de lui faire remettre les clefs de la ville qu’elle avait dérobées pendant la nuit. Le roi de Crète profite de cette trahison, s’empare de la ville, fait le siège d’Athènes, ravage l’Attique et obtient la soumission d’Athènes. En guise de tribut, il exige que tous les ans (tous les trois, sept ou neuf ans selon les textes) sept jeunes garçons et sept jeunes filles soient livrés pour être donnés en nourriture au monstre Minotaure, fils des amours de Pasiphaé et du taureau de Crète. Chaque année, le roi d’Athènes, Égée, faisait procéder par tirage au sort, à la désignation des malheureuses jeunes victimes. Thésée, le fils qu’il venait de reconnaître, se désigne alors volontaire, pour être l’un des jeunes gens. Mais on dit aussi que Minos, venant chercher lui-même ses victimes, aurait exigé Thésée fils d’Égée, en compensation d’Androgée, son fils. On dit aussi que les Athéniens, épris d’égalité, n’auraient pas compris que le fils du roi soit exempté de cette malédiction. Thésée sacrifia à Apollon avant d’entreprendre le voyage et dit-on, le dieu lui conseilla de s’en remettre à la protection d’Aphrodite.

À l’arrivée de la délégation athénienne livrée en offrande au Minotaure et menée par Thésée, Ariane, demi-sœur du minotaure et sœur d’Androgée, sous l’influence de la rancunière Aphrodite, tombe amoureuse de Thésée et entreprend de le sauver en lui confiant un moyen de se retrouver dans le labyrinthe et d’en ressortir, s’il était vivant[4]. Ariane lui fournit une épée et une pelote de fil à dérouler et ré-enrouler procurée par le bâtisseur du labyrinthe, Dédale, qui avait choisi, lui aussi, de trahir les Crétois pour sauver ses concitoyens, les athéniens. Thésée ressort vivant du labyrinthe après avoir tué le Minotaure.

Le motif de la jeune princesse, tombant amoureuse de l’envahisseur de sa propre ville, est cependant bien répandu dans la mythologie païenne : outre ce qui est rapporté dans notre texte on peut remarquer Titus Tatius, le roi des Sabines, pouvait compter sur l’aide bénévole de la Romaine Tarpeia pour conquérir le Capitole. Et même dans les Antiquités juivesde Flavius Josèphe, lorsque Moise approche, avec ses soldats égyptiens, de la forteresse des Ethiopiens, Tharbis, la princesse éthiopienne, tombe amoureuse de lui. Moise lui promet de l’épouser à condition qu’elle s’engage pour la chute de la ville.

Thésée trahira également Ariane et le serment qu’il lui avait fait, en l’abandonnant à Naxos alors qu’il lui avait promis de la ramener à Athènes avec lui. Dédale et son fils s’évaderont par les airs du labyrinthe où ils ont été enfermés par Minos furieux ; mais ceci est une autre légende racontée sur le disque de Phaëstos.

Pauvre Minotaure, victime destinale, incarnant à la fois la bestialité primitive et l’amour, le bourreau et la victime, dont la nature monstrueuse et l’enfermement, séquelles de l’amusement des dieux de l’olympe, t’ont condamné à mourir pour la gloire du héros athénien.

Alors quelles trahisons n’aurions-nous pas faites et quelles trahisons aurions-nous faites ? En cherchant à comprendre le mythe, on s’aperçoit qu’il y a eu d’autres trahisons parce que le mythe dissimule des aspects insoupçonnés de ce que pourrait être la vérité.

La trahison historique.

On comprend que les Crétois s’opposèrent  à cette version jugée «athénienne». En fait Minos conservait vivant les otages princiers grecs comme garant de sa suprématie et les affectait à son service.  Or il existait un certain Tauros, sans doute fort comme un taureau, amant de la reine Pasiphaé (avec laquelle il aurait eu le Minotaure) et dangereux pour Minos. Chaque année, le roi organisait des jeux que Tauros remportait inévitablement, recevant en récompense des captifs grecs qu’il traitait durement. Cette année-là, Minos autorisa Thésée à combattre et même promis la libération des prisonniers en cas de victoire. Thésée triompha. La princesse Ariane remarqua cet athlète et amoureuse, partit avec lui. Le Minotaure fut tué sur le port en défendant les bateaux crétois. Cette version crétoise a été contée par Plutarque au IIe siècle av. JC.

L’explication historique du mythe se réfère au temps où la Crète était la principale puissance politique et culturelle dans la mer Égée. Comme la naissance d’Athènes, et probablement d’autres villes grecques du continent, était un hommage à la Crète, on peut supposer que de tels hommages incluaient de jeunes hommes et femmes pour un sacrifice. Cette cérémonie pourrait avoir été réalisée par un prêtre déguisé avec une tête de taureau ou un masque, ce qui explique l’imagerie du Minotaure. Il se peut également que ce prêtre ait été le fils de Minos.

Une autre explication est que, dans l’Antiquité, la Crète dominait la Méditerranée, tandis que la Grèce de cette époque, qui n’était composée que d’Athènes, était en position de soumission qui l’obligeait à verser chaque année (ou tous les 9 ans, selon les versions) un tribut à la Crète sous la forme de 7 jeunes gens et 7 jeunes filles. Une fois que la Grèce continentale fut libre de la domination de la Crète, le mythe du Minotaure a pu être retravaillé sans la conscience religieuse du  culte du taureau et de ses palais immenses, tels ceux que les fouilles d’Evans (1851-1941) ont remis au jour. Le Labyrinthe est en effet un symbole que l’on retrouve partout sur les monuments crétois. Une pièce de monnaie crétoise présente sur une face le labyrinthe, sur l’autre le minotaure entouré d’un demi-cercle avec de petites billes figurant probablement des étoiles, sans doute en relation avec l’autre nom du minotaure, Astérion, qui signifie «étoile»[1].

La hache à double tranchant  est un vieux symbole crétois en rapport avec une déité dont le culte était très fort en Crète, le Taureau Sacré. Cette hache reçut le nom de Labris, et, selon une tradition très ancienne, elle fut l’arme avec laquelle un dieu, que les Grecs allaient appeler Arès-Dionysos, ouvrit le premier labyrinthe. On raconte qu’Arès-Dionysos, dieu très ancien des premiers temps, descendit sur terre. Rien n’était créé, rien n’était formé ; il n’y avait que l’obscurité, les ténèbres. Mais, du haut des cieux, on octroya une arme à Arès-Dionysos, le Labris, et on lui dit qu’avec elle il devait forger le monde. Au milieu de ces ténèbres, Arès-Dionysos commença à marcher en rond. Voici donc Arès-Dionysos qui se met à marcher en rond, taillant l’obscurité et s’ouvrant un sillon avec sa hache. Le chemin qu’il ouvre et qui s’éclaire peu à peu, on l’appelle «Labyrinthe», c’est-à-dire le sentier taillé avec le «Labris». Quand Arès-Dionysos, à force de tailler et de tailler, arrive au centre même de son sentier, il découvre que ce n’est plus la hache du début qu’il a entre les mains. Maintenant, sa hache est devenue pure lumière ; ce qu’il tient entre les mains est un feu de joie, une flamme, une torche qui éclaire parfaitement, parce qu’il a réalisé un double miracle : il a taillé l’obscurité vers l’extérieur avec un tranchant de la hache et sa propre obscurité intérieure avec l’autre tranchant. Ainsi, quand il arrive au centre du labyrinthe, il est parvenu à la lumière et il est parvenu jusqu’à lui-même. C’est la plus vieille tradition qu’on puisse recueillir en Crète sur le mythe du labyrinthe.

Selon Jorge Luis Borges (Le livre des êtres imaginaires), la figure du minotaure est née du culte du taureau et de cette double hache (labrys, qui a donné le mot labyrinthe) culte fréquent dans la religion préhellénique qui célébrait aussi des tauromachies sacrées. Des peintures murales représentant des hommes à tête de taureau ont été retrouvées, et cette créature aurait pu faire partie de la démonologie crétoise. L’histoire du minotaure serait alors une version tardive et maladroite  de mythes beaucoup plus anciens et de songes effrayants.

La thérianthropie ou zooanthropie désigne la transformation d’un être humain en animal, de façon complète ou partielle, aussi bien que la transformation inverse dans le cadre mythologique et spirituel concerné. Ce thème très ancien puise ses racines dans le chamanisme et apparait sur d’anciens dessins dans des grottes préhistoriques, il s’exprime aussi à travers de nombreuses légendes, comme celles du nahulanisme (tête de chacal ou de chien) ou de la lycanthropie (loup) qui inclut le loup-garou européen. En ce qui concerne l’étude culturelle, mythologique et anthropologique, la thérianthropie décrit un personnage qui partage des traits humains avec des capacités ou des traits empruntés à d’autres animaux. La quasi-totalité des dieux égyptiens, possédant des têtes animales ou possédant la capacité de se changer en de tels animaux, sont aussi des thérianthropes.

Toujours selon l’interprétation de Borges, l’image du minotaure est presque indissociable de celle du labyrinthe,  parce que l’idée d’une maison bâtie pour que les gens s’y perdent est aussi étrange que celle d’un homme à tête de taureau, et qu’il est convenable qu’au centre d’une maison monstrueuse soit un habitant monstrueux ; «l’architecture hors-norme du labyrinthe répond à la nature hybride du Minotaure, leurs monstruosités se correspondent». Les ruines du palais minoen de Cnossos, avec son nombre très élevé de chambres, d’escaliers et de couloirs, ont amené certains archéologues à croire que le palais lui-même était à l’origine du mythe du labyrinthe. 

Certains mythologues modernes voient le Minotaure comme une personnification solaire et une adaptation Minoenne du Baal-Moloch des Phéniciens, ce dieu exigeant des sacrifices humains. Le meurtre du Minotaure par Thésée, dans ce cas, indiquerait la rupture des relations athéniennes avec la Crète minoenne. Minos et le Minotaure ne seraient que deux formes différentes du même personnage représentant le dieu-soleil des crétois, soleil dessiné comme un taureau.

Georges Frazer explique l’union de Pasiphaé avec le taureau comme une cérémonie sacrée lors de laquelle la reine de Cnossos était mariée à un dieu de forme taurine, tout comme l’épouse du tyran d’Athènes était mariée à Dionysos. Pottier, qui ne conteste pas la personnalité historique de Minos, estime qu’il est probable qu’en Crète (où un culte du taureau pourrait avoir existé à côté de celui de labrys) les victimes étaient tourmentées en étant enfermées dans le ventre d’un taureau d’airain. L’histoire, de l’homme crétois de bronze qui se chauffait à vif et serrait les étrangers dans ses bras dès qu’ils débarquaient sur l’île, est probablement de la même origine.

La trahison analytique

Le Minotaure, tout d’abord, est vu comme l’union d’une femme mariée avec un jeune garçon où le taureau blanc illustre la masculinité dans son innocence et sa pureté. Le taureau blanc, fils du Dieu des profondeurs de la Mer, fait référence à la jeunesse, à son lien psychique actif avec sa mère : il est encore dépendant de l’image maternelle des femmes, cette union a donc lieu sur des bases de perversion puisqu’il ne s’agit pas d’une rencontre entre un jeune homme et une femme mais entre un enfant et une femme qui pourrait être sa mère. Cette union produit une aberration : le minotaure, porteur de l’impulsivité masculine et de l’orgueil de l’homme. Dominateur, parce qu’il est élevé comme un fils de roi et cruel avec les enfants de son âge, parce qu’il se sent différent.  L’enfermement fait référence au désir d’étouffer le scandale afin d’éviter ses conséquences sociales. Le tribut réclamé par le minotaure, recevoir 7 garçons et 7 filles avant leur puberté, fait clairement référence à la pédophilie; qu’elle soit pour dégrader l’âme ou meurtrir le corps il s’agit de détruire l’Innocence de l’enfance. Thésée symbolise la Conscience capable de mettre fin à ce dysfonctionnement. Il a besoin de l’aide du génie technique illustré par Dédale et de l’Intuition représentée par Ariane. Thésée représente la Volonté d’être libre de tribut, libéré des souffrances passées.

Quant au labyrinthe, si on s’en tient aux textes relatant le mythe, il pourrait n’être qu’un puits de sables mouvants dont le fond incliné en forme d’entonnoir dirigerait les visiteurs vers le centre en les empêchant de ressortir. Quelque part au centre se trouve l’endroit d’où le prisonnier ne peut s’échapper, sinon avec l’aide d’un fil fixé à l’extérieur, comme Thésée, ou par la verticale, comme Dédale. Le labyrinthe n’était donc pas couvert ; il n’était ni simple édifice architectural ni caverne. Les premiers labyrinthes architecturaux, ceux de l’antiquité grecque, étaient ainsi nommés non pas à cause d’une forme architecturale particulière, mais métaphoriquement et après coup, en référence à celui du mythe, à cause de leur grande complexité, qui semblait les rendre inextricables.

Un des plus anciens et des plus forts symboles manipulés par les Hopi, peuple amérindien vivant actuellement dans l’Arizona, est le labyrinthe dont on connaît plusieurs formes, en particulier une carrée et une circulaire. Ce symbole est connu sous le nom de «Tápu’at» c’est-à-dire «mère et enfant». Il représente la renaissance spirituelle qui accompagne le passage d’un monde à l’autre et est donc la représentation du concept fondamental de leur pensée religieuse connu sous le nom de «principe d’émergence». Ce tracé se retrouve, gravé sur les parois rocheuses, en de multiples points du territoire hopi, il est un motif qui se retrouve encore très fréquemment de nos jours sur les tissus, vanneries, poteries de ce peuple. On peut constater que, malgré le temps et surtout l’espace qui les sépare, ce labyrinthe est, topologiquement, identique au labyrinthe crétois.

Cette perception, dans la dimension d’une étendue sans cesse barrée, nous fait mesurer la violence et l’arbitraire contenus dans l’architecture de dédales, dans l’ingénieuse construction de l’empêchement des passages qui donne à voir le plus psychanalytiquement possible la question de l’impasse ; en se rapprochant du centre, le chemin s’en éloigne : S’agit-il alors de trouver comment parcourir les couloirs dans le sens ordonné par le labyrinthe, et donc, si l’on peut dire, de marcher droit (droit sur le Minotaure pour lui régler son compte, puis droit vers la sortie), muni du fil d’Ariane, ou de pouvoir déconstruire le labyrinthe, dissoudre les lignes qui en dressent le plan, au risque évidemment de laisser le Minotaure gambader en tous sens ? Le choix du psychanalyste est de combattre plutôt le labyrinthe qu’un hypothétique Minotaure, avec, pour arme étrange, ou instrument, non pas un fil  mais l’écheveau de la métaphoricité. En guise de viatique pour accompagner la divagation, non sans buts cependant, ce mot de Michel Foucault : «C’est le labyrinthe qui fait le Minotaure, non l’inverse». 

La trahison cultuelle

L’animal se voit revêtu d’une valeur substitutive ; il rachète la victime humaine du sacrifice, comme on le rappelle dans de nombreux épisodes communs à des traditions religieuses différentes ; il offre aussi, aux dieux comme aux héros, l’abri de métamorphoses efficaces, leur donnant une forme pour se nourrir secrètement du fruit défendu. L’animal permet par substitution, sur le plan du discours et de la fable, le déguisement qui dupe les censures politiques, cultuelles et sociales, car «le poète n’est pour ainsi dire pas responsable du langage des bêtes». Ainsi, sous couvert d’animaux, se développe l’allégorie du moralisme qui va imprégner les civilisations. L’imagerie mythique confère aux divinités la répartition des récompenses et des châtiments. Le héros paré des qualités éthiques ne recule ni devant la ruse et la traîtrise des démons tentateurs,  ni devant la brutalité et la hideur effrayantes des monstres.

La tauroctonie, la mise à mort du taureau n’est pas sans rappeler le culte de Mithra, caractérisé par le sacrifice rituel du taureau sacré, symbole des forces chthoniennes, conférant à l’immolation une grandeur cosmique ; c’est la victoire de la vie sur les forces du mal. Bienveillant, proche de l’homme, Mithra, ce dieu de la lumière (qui porte un bonnet phrygien) veille sur les justes et la justice, sur le respect des alliances et des serments qui les consacrent. Il n’est pas étonnant qu’il soit associé à la mise à mort d’un taureau. Ainsi, le sacrifice d’un taureau marquait la célébration d’un nouveau niveau d’initiation de l’adepte lors des 7 degrés du culte de Mithra. Le taureau est alors utilisé comme moyen de concurrencer les cultes de la vie honorant la déesse-mère. Au lieu des femmes, c’est le soleil et le sang qui vont être salués comme symboles de la vie. Le taureau répond aux besoins du patriarcat: il représente la force, la puissance, la fécondité. Son sang répandu dans les sacrifices sera le nouveau symbole de la vie.

Dans le culte de Cybèle à Rome, la cérémonie pour devenir prêtre exigeait à un moment donné l’automutilation en se donnant des coups et surtout l’émasculation avec un silex. Par la suite, cette cérémonie fut remplacée par un taurobole: un taureau est sacrifié au-dessus du prêtre qui est alors inondé de sang, et ce sont les testicules du taureau qui sont offerts à la déesse. On passe alors du taurobole – le sacrifice du taureau – à la tauroctonie, c’est-à-dire un mythe fondé sur la mort du taureau. Le culte à Mithra sera d’ailleurs répandu chez les hommes ; sa base populaire est l’armée romaine. Rome adoptera dans la foulée un nouveau culte: celui du «Soleil invaincu» (Sol invictus)[2]

La version patriarcale a triomphé qui retiendra une vision fondamentalement misogyne : lorsque la femme s’écarte de l’ordre naturel, de la conservation de cet ordre, de l’éducation des enfants, de la perpétuation du système des valeurs, alors elle est non seulement contre-nature parce qu’elle s’oppose à ce que doit être la fonction de la nature féminine, mais elle est une perturbation fondamentale dans le monde. Cette vision de la femme est l’ultime trahison.

Pauvre Minotaure, monstre parce qu’au nom du patriarcat, il fallait que tu naisses enfant d’une femme désignée comme perverse ; mort où est ta victoire ?

Illustration de l’article par Pablo Picasso, Dying Minotaur

Voir l’article de Claude Laporte, Le minotaure, un homme-taureau fréquentable.


[1] Prolonger l’étude du labyrinthe avec les p.33 à 64 de l’ouvrage de Philippe Borgeaud, Exercices de mythologie, éd. Labor Et fides, 2015.

[2] Sol Invictus,le soleil invaincu, incarné par Mithra tauroctone, le dieu solaire.

En 274, l’empereur romain Aurélien décida d’instaurer un culte commun à tout l’Empire afin de renforcer le lien entre les provinces. Son choix se porta sur un culte solaire, le soleil étant censé être universel : c’est le culte de Sol Invictus.

Dans la Rome païenne avaient lieu les Saturnales, du 17 décembre aux Calendes de janvier (premier jour de l’an romain). L’une des fêtes, Natalis Invicti (Nativité du Soleil Invincible) ou Sol Invictus (Soleil Invaincu), célébrait justement Mithra, dieu de la lumière, symbolisant la pureté, la chasteté et combattant les forces obscures.

Les adeptes du Sol Invictus pratiquaient le culte du taurobole. On fêtait le 25 décembre, pour le solstice d’hiver, la naissance de Mithra  par le sacrifice d’un jeune taureau. Au solstice, le dévot descendait dans une fosse spécialement creusée à cet effet et recouverte d’un plafond percé de trous, puis on égorgeait un taureau au-dessus de lui, dont le sang fumant ruisselait à travers les ouvertures sur tout son corps. Celui qui se soumettait à cette aspersion sanglante était renatus in aeternum (né à une nouvelle vie pour l’éternité), l’énergie vitale de l’animal, réputé le plus vigoureux avec le lion, régénérant le corps et peut-être l’âme du dévot.

Le rite principal de la religion mithraïque semble être un banquet rituel, que l’on peut rapprocher d’une certaine manière de l’eucharistie du christianisme. Dans la plupart des traditions initiatiques, on retrouve ce type de réunion festive, par exemple l’agape. Selon le témoignage du chrétien Justin, les aliments offerts durant le banquet sont du pain et de l’eau ; cependant les découvertes archéologiques montrent qu’il s’agit de pain et de vin, comme dans le rite chrétien. Cette cérémonie se célèbre dans la partie centrale du mithræum, dans laquelle deux banquets en parallèle offrent un espace suffisant pour que les fidèles puissent s’étendre, selon la coutume romaine. Les corbeaux (Corax) remplissent la fonction de serveurs des nourritures sacrées. Le rituel inclut aussi le sacrifice d’un taureau ou d’autres animaux.

L’initiation mithraïque se faisait, présume-t-on, selon sept degrés : corax le corbeau, cryphius  l’occulte, miles le soldat, léo le lion, perses le perse, qui était coiffé d’un bonnet phrygien, héliodromus l’émissaire du Soleil et pater le père, le plus haut grade qui dirigeait les initiations ; au-dessus se trouvait le père des pères, grand pontife et chef suprême de la religion, grand initié et toujours perse. Ces degrés correspondaient aux sept planètes dont il fallait traverser les sphères et vivre l’état psychique et spirituel qu’elles commandaient pour parvenir à la béatitude. Cette idée de perfectionnement moral et spirituel fait apparaître progressivement le mithraïsme comme une religion du salut. Mithra l’invincible ne meurt pas, il monte à l’arrière du Char du Soleil pour prononcer le jugement suprême au ciel. Le culte de Sol Invictus /Mithra prospéra dans l’Empire romain, se répandant de la Syrie et l’Égypte jusqu’au nord de l’Angleterre et sur les rives du Rhin et du Danube. Il entra alors en concurrence avec le christianisme.

Les similarités avec le christianisme sont : le baptême et le signe sur le front ; le banquet rituel (eucharistie) ; la nativité du dieu le 25 décembre ; les croyances semblables sur la fin du monde, le jugement dernier et la résurrection des corps. En 391, Tertullien établit que le Christ était le seul Sol Invictus et le culte de Mithra fut interdit.

Les solstices délimitent la course du soleil, au plus haut au solstice d’été (fête de saint Jean-Baptiste), au plus bas au solstice d’hiver (fête de saint Jean l’évangéliste). À ces butoirs correspondent les colonnes d’Hercule dressées aux confins du monde, colonnes que la Maçonnerie christianisée a retrouvées devant le Temple de Salomon.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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