dim 16 juin 2024 - 05:06

Il y a cent ans, les Francs-maçons œuvraient déjà pour une retraite juste et parfaite

De notre confrère ladepeche.fr

On a beaucoup parlé des débats houleux sur la réforme des retraites, qui se sont achevés à l’Assemblée et vont reprendre au Sénat cette semaine (en commission mardi 28 février), mais il y a un siècle, le pays était également en ébullition à propos des retraites. En 1910, en effet, le Parlement adopte une première loi sur la retraite « à 65 ans » et par « capitalisation », qui oppose la gauche réformiste de Jean Jaurès à la CGT.

Balayé par la Grande Guerre et l’inflation, le texte de 1910 pour les retraites ouvrières et paysannes (ROP) est largement oublié aujourd’hui, mais il constitue la « première loi d’assurance sociale obligatoire », souligne le politologue Gilles Pollet. Car la France s’était jusqu’ici limitée à des réformes catégorielles – une retraite pour les fonctionnaires en 1853, les mineurs en 1894 ou les cheminots en 1890 et 1909 – quand l’Allemagne voisine instaurait un système plus global de protection sociale. Côté français, dans une IIIe République parlementariste, le débat met vingt ans à se décanter, après un premier projet déposé dès 1890.

« Retraite pour les morts »

Léon Bourgeois

Le cœur de la réforme est préparé par les radicaux laïcs comme Léon Bourgeois, membres de la franc-maçonnerie et militants du solidarisme, une doctrine d’assurance mutuelle où chacun paye sa dette à la société. Sous le gouvernement d’Aristide Briand (gauche et centre), le texte de 1910 fixe une retraite normale à 65 ans par capitalisation après trente années de versement dans les entreprises sous l’autorité du patron. Elle repose sur un financement tripartite : cotisation de l’employeur (neuf francs par an), du salarié (neuf francs) et une allocation de l’État à partir du départ à la retraite (soixante francs annuels). Pour atteindre une pension modeste de 60 à 360 francs par an. La chambre des députés espérait une réforme plus ambitieuse, avec un départ fixé à 60 ans, mais elle doit trouver un compromis avec le Sénat, alors que les deux assemblées sont à l’époque sur un pied d’égalité.

À la tribune, les députés socialistes Jean Jaurès et Édouard Vaillant soutiennent la réforme, pour remplacer la « vieille charité » familiale et « l’aumône » par « l’assurance ». « Jaurès savait la loi imparfaite, avec des sommes qui ne permettaient pas de vivre de manière indépendante, mais pour lui c’est un droit nouveau », un « principe », raconte son biographe Gilles Candar. Le seuil de 65 ans sera d’ailleurs abaissé à 60 ans en 1912. Socialiste lui aussi, Jules Guesde combat de son côté la loi, une « retenue sur les salaires ». « Je mettrais, moi, socialiste, ma signature au bas de cette réduction ? Non, non, c’est impossible », lance-t-il aux députés le 31 mars 1910.

Retraite, la bataille de 1910 – calendrier CGT, notez le mot FRATERNITÉ –
Crédit photo Grandjouan-collection IHS-CGT

Côté syndical, la CGT mène campagne depuis des années contre cette « retraite pour les morts », obtenue à un âge que bien des ouvriers n’atteindront jamais, surtout dans les industries les plus pénibles comme la verrerie. En 1910, l’espérance de vie est d’environ 50 ans. Le syndicat révolutionnaire combat un prélèvement sur des salaires déjà maigres et la capitalisation, associée à la mainmise du patron. Autre grief, l’instauration d’un système de feuillets de cotisation et de timbres qui réveille le souvenir douloureux du « livret ouvrier » sous l’Empire, par lequel les autorités contrôlaient les déplacements des ouvriers. La CGT appelle à boycotter la loi et les ouvriers à ne pas payer la cotisation. Et la justice cassera l’obligation de cotisation fin 1911. Dans de telles conditions, la loi sera difficile à appliquer, même si un million de personnes touchaient cette retraite ROP* à la veille de la guerre.

Dessin de Jules Grandjouan sur les retraites ouvrières, daté de 1910.

« Dans chaque village, les gens vont connaître quelqu’un qui est retraité », c’est une « éducation à la prévoyance », estime Gilles Pollet. Aujourd’hui, les affrontements autour de la réforme du gouvernement d’Élisabeth Borne réveillent le lointain souvenir de 1910 : plusieurs députés ont repris le slogan “la retraite pour les morts” pour s’opposer au report de l’âge légal de 62 à 64 ans.

*ROP : retraites ouvrières et paysannes.

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