mer 08 février 2023 - 02:02

Léa Langereau est la plus jeune femme à diriger une Maison des Compagnons du Devoir

De notre confrère les lesechos.fr – Par Corinne Dillenseger

Cette pâtissière de 24 ans gère la Maison de Rodez, un lieu de vie et de formation pour 85 itinérants compagnons du Devoir qui font leur Tour de France. Une responsabilité plutôt rare pour une jeune femme, dans cette institution communautaire ancestrale qui ouvre ses centres ce week-end partout en France.

Léa Langereau est la benjamine des treize femmes chargées de diriger une des soixante-deux maisons communautaires des Compagnons du Devoir. Ce poste de prévôt, elle l’a voulu, qui plus est dans une ville – Rodez – et un département – l’Aveyron – qu’elle ne connaissait pas. Un vrai défi pour cette vingtenaire qui bâtit depuis toujours son parcours professionnel avec discernement.

Native d’Angers, cette fille d’une agricultrice et d’un paysagiste s’est très tôt prise de passion pour l’alimentaire et la pâtisserie en particulier. « J’aime mettre en valeur les produits, transformer la matière pour en faire quelque chose de beau et de bon, procurer du plaisir aux gens, de l’émotion », argumente-t-elle. Mais avant de mettre la main à la pâte, elle décide d’abord d’« acquérir des compétences en management ». Elle passe un bac techno hôtellerie-restauration à Saint-Nazaire et enchaîne avec un BTS cuisine à La Rochelle.

Une histoire familiale

La pâtisserie, elle choisit de s’y former dans une école bien particulière. « Mon oncle compagnon mécanicien m’a beaucoup parlé du compagnonnage fondé sur l’apprentissage d’un métier, la communauté et le voyage. Ça m’a plu », se souvient Léa. Cette passionnée de badminton et de randonnées ressentait surtout « le besoin d’appartenir à un groupe, voire une famille avec des valeurs de générosité et d’entraide », ces valeurs qui lui ont manqué pendant son parcours scolaire classique, avoue-t-elle. En entrant chez les Compagnons du Devoir, elle sent qu’elle y trouvera sa place et qu’elle pourra « [s]’épanouir dans [s] on métier et avec les autres ».

Comme Léa, ce sont 11.000 jeunes (dont 14 % de filles) qui se forment chaque année à l’un des trente métiers manuels proposés par l’organisme, que ce soit dans le bâtiment, l’industrie (carrosserie, fonderie, mécanique…), les matériaux souples (cordonnerie, maroquinerie…) ou la filière du goût. Dès la fin de la troisième, on peut y suivre un cursus allant du CAP à la licence professionnelle en passant par la formation continue réservée aux plus de 25 ans désireux de monter en compétences ou de se reconvertir . La formation se fait toujours en alternance grâce à un partenariat avec plus de 28.000 entreprises.

Logo Les Compagnons du Devoir et du Tour de France.

Sur les routes pour apprendre le métier

Pour perfectionner leur métier, les jeunes partent sur les routes de France et/ou à l’étranger pendant trois à cinq ans. « C’est une aventure humaine et professionnelle unique », s’exclame Léa qui a sillonné le pays de 2018 à 2022, en changeant de ville et d’entreprise tous les ans. « J’ai découvert de nouvelles techniques et savoir-faire. » Et au passage décrocher un CAP Boulangerie, un CAP Pâtissier et la Mention Complémentaire Pâtisserie !

La jeune femme a posé successivement ses bagages à Paris, Pau et Strasbourg pour travailler dans des boulangeries-pâtisseries de renom, comme L’Essentiel créée par le compagnon Anthony Bosson primé pour la qualité de ses pains, ou la pâtisserie-chocolaterie Gross, un établissement séculaire alsacien. C’est d’ailleurs à Strasbourg que Léa a réalisé son « chef-d’oeuvre ou travail de réception », une épreuve incontournable « pour prouver qu’on connaît notre métier » et prétendre au titre de compagnon.

« J’ai réalisé un brunch pour une centaine de personnes, avec une cinquantaine de produits différents : du salé, de la viennoiserie, de la confiserie, du chocolat… et une touche artistique », énumère-t-elle avec fierté. Un travail qui lui a demandé six semaines de préparation « sur mon temps personnel, en parallèle de mon travail dans l’entreprise », tient-elle à préciser.

Animer un lieu de vie intergénérationnel

Nourrie par cette expérience, la jeune compagnon pâtissière décide de rester au sein de l’association. Elle se porte volontaire pour un poste à responsabilité salarié. A 24 ans, elle devient prévôt de la Maison de Rodez et ses six sites secondaires dans l’Aveyron, la Lozère, le Cantal et le Lot. « Mon rôle n’est pas de manager, avertit-elle d’emblée. Il est de mettre en avant le meilleur de chacun, d’accompagner et de favoriser les liens et la transmission des valeurs de solidarité et de générosité entre les générations qui se côtoient au sein de la Maison. » Un état d’esprit qui fait toute la force du compagnonnage inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2010.

La Maison, nichée dans un ancien hôtel particulier du XVIe siècle près de la cathédrale Notre-Dame, s’inscrit entièrement dans cette tradition. Elle offre le gîte et le couvert à 65 itinérants de ce qu’ils appellent le Tour de France, pratiquant une dizaine de métiers : menuisiers, mécaniciens agricoles, selliers, maçons, plombiers , couvreurs… Elle accueille également une vingtaine de jeunes préparant le Brevet Technique des Métiers Supérieurs de Tailleur de Pierre, un diplôme dispensé uniquement dans l’Institut de la Pierre de Rodez, proche de la Maison. « Je m’occupe aussi des partenariats avec les entreprises locales qui prennent ces jeunes en alternance », rajoute Léa.

Maison de Compagnons, Rodez (Aveyron).

Proximité et ouverture

L’ambiance se veut rassurante et conviviale pour ces itinérants qui pour la plupart ont quitté leurs parents et se retrouvent seuls loin de chez eux. La prévôt s’y applique avec bienveillance. Elle organise des sorties, « des causeries (soirées à thème NDLR) » et veut favoriser les actions d’ouvertures aux autres. Comme, ces journées Portes Ouvertes prévues ce week-end. « Nous espérons la venue de 300 personnes et au moins 30 préinscriptions », évalue Léa.

Logeant sur place, la jeune femme tient à laisser la porte de son bureau ouverte et à participer aux repas collectifs. Et l’environnement à majorité masculine (trois quarts des itinérants sont des hommes) ne lui pose aucun problème. « Je suis parfaitement à l’aise. C’est plus une question de caractère que de sexe », assure-t-elle.

Dans ses missions, elle peut compter sur son binôme, « la maîtresse de maison », une travailleuse sociale et femme de compagnon chargée de l’hébergement, de la restauration et du bien-être des jeunes. Une « fonction maternelle » présente dans toutes les maisons de l’institution et occupée par des femmes, contrairement au poste de prévôt, masculin à 80 %. « Le compagnonnage était à l’origine uniquement réservé aux hommes, rappelle Léa. Il ne s’est ouvert aux femmes qu’en 2004 et elles y prennent petit à petit leur place. »

La jeune compagnon gérera sa prévôté pendant trois ans. En parallèle, elle compte obtenir son BTM Pâtissier (brevet technique des métiers), le sésame « pour devenir un jour mon propre patron ». Un choix entrepreneurial qu’adopte un Compagnon du Devoir sur deux.

Corinne Dillenseger

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