dim 25 septembre 2022 - 15:09

Avez-vous déjà rencontré un maçon imparfait ?

Texte proposé par le F∴ Jérôme Touzalin – Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée.

On ne saurait tout comprendre, ce serait trop beau ! Nous avons des pans entiers d’ignorance… Nous en faisons tous l’expérience, et c’est même, entre autres raisons, pour travailler à combler ces manques que l’on se retrouve régulièrement en loge.

Ainsi, par ces savoirs qui, dans nos soirées studieuses, sautent d’une tête à l’autre, nous éclairons notre route et notre marche se fait moins hésitante.

Il y a, cependant, pour les uns ou les autres, et ce quels que soient notre ancienneté et nos grades en Franc-Maçonnerie, des points qui demeurent obscurs ; pour moi, c’est une phrase qui revient souvent entre nous, c’est cette maxime prêtée à Guillaume d’Orange lorsqu’il a affirmé, semble-t-il : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. » Et tout un chacun de répéter ce mot d’un air parfaitement entendu… prenant des mimiques de haute intelligence complice… Visiblement ces sœurs et ces frères savent de quoi ils parlent, et comprennent ce qu’ils se disent.

Eh bien moi, je n’entends rien à ce propos !

Dois-je être exclu de notre communauté ?

Enfin, je n’en comprends qu’une partie, la moitié, la seconde… seulement ce petit morceau où il est dit « il n’est pas nécessaire de réussir pour persévérer » Là, c’est très clair, pas besoin de se creuser l’esprit pour qu’il apparaisse que si l’on s’arrêtait au premier échec, voire au second, nous n’irions pas loin… Il en faut souvent de la persévérance et de l’obstination pour aboutir à la réussite d’un projet, même modeste… Il est rare qu’une œuvre, qu’un travail parfait, tombe tout rôti du ciel et que nous n’ayons plus qu’à nous mettre à table pour le déguster…

C’est là où l’on voit émerger la femme ou l’homme de valeur qui savent, sans se décourager, tailler, tailler encore, la pierre ingrate… et enfin, peut-être, réussir l’entreprise de leur vie… Il en est même qui ont buriné tout au long de leurs jours, sans voir le succès les récompenser… et « Cent fois sur le métier… » vous connaissez la suite. : « ont remis leur ouvrage » … L’exercice du travail apportant une joie aussi grande que le résultat, même si cela est raté.

Non, c’est l’amorce du propos qui me déroute et où, malgré mon application à réfléchir, je ne réussis pas à en percer le sens ; mais je persévère, je persévère, soyez-en sûr. 

Il est donc dit : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre… » Je suis totalement fermé à la compréhension de cette affirmation, je la trouve même totalement fausse !

Certes, dit comme cela, un peu vite, cela semble avoir du sens, une certaine élégance, même, voire une possible grandeur… On n’espère rien et l’on fonce quand même ! On se sacrifie en pure perte… On prend les armes sans espoir de gagner… Cela fait de vous un héros, quelle beauté, quelle abnégation : Je n’espère rien et j’y vais !

Ne voyons pas si grands, n’envisageons pas d’ambitieux projets, soyons plus modestes, revenons à notre petit quotidien :

Si je me lève, le matin, si j’entreprends de poser un pied par terre : pas le gauche ! surtout pas ! c’est bien que j’espère quelque chose, ne serait-ce que le petit-déjeuner ? Sauf le grabataire déprimé, qui lui, je le comprends, n’espère plus rien et, par conséquent ne se lève pas… mais ce faisant, en ne se levant pas, c’est une décision qui n’est pas anodine, c’est bien qu’il espère un mieux-être, ou un moins mal-être, en demeurant couché plutôt qu’en se mettant debout…

Il entreprend de rester au lit, il fait ce choix car il en espère plus que s’il se levait et ce grabataire – imaginons-le au plus profond de sa désespérance – s’il s’accroche une pierre au cou et trouve la force de s’en aller se jeter dans la rivière, s’il consent à cet ultime effort, c’est bien qu’il nourrit l’espoir d’une solution… espoir sombre, négatif, certes, mais pourquoi l’espoir se peindrait-il toujours en rose ? Il espère donc quelque chose pour entreprendre ce trajet qui le conduit au pont qui surplombe le fleuve… Ou même, dans une moindre énergie, s’évitant de s’habiller, de sortir de chez lui, s’il va jusqu’à la salle de bain pour prendre en nombre les anxiolytiques cachés dans l’armoire à pharmacie.

On n’échappe pas, à l’espoir… le moindre de nos gestes est plein d’espoir… il est là, tapi, prêt à nous sauter dessus dès que l’on amorce la plus anodine action.

Si l’on se lance dans la rédaction d’une planche, c’est parce qu’en retour on en attend quelque chose… Pour certains ce sont des compliments (oui, je sais, il y en a qui font cela uniquement dans ce but) ou pour, d’autres, plus nombreux, je le souhaite, c’est continuer de débroussailler notre route commune ; ce n’est donc pas vide de tout espoir si l’on se pose devant son ordinateur… et si à cet instant, l’on nous demande : « Que fais-tu ? » On ne répond pas : « Non, rien, je n’ai aucun espoir, alors j’entreprends d’écrire. »

Le plus infime de nos actes est espoir de quelque chose… du plus futile au plus grand, de la salière que l’on saisit parce que l’on espère pouvoir rehausser la saveur de notre plat, à la caresse de sa bien-aimée à qui l’on veut faire comprendre qu’elle est le bien le plus précieux à notre cœur…  De se gratter le pied pour soulager une démangeaison soudaine, au projet de voyage pour l’été prochain, d’un repas proposé entre amis, à la révision de sa voiture… du cours que l’on prépare pour ses élèves, au dîner du soir que l’on confectionne.

Si nous n’avions aucun espoir nous n’entreprendrions pas de sortir régulièrement, plusieurs fois par mois, pour nous retrouver tous ensemble, nous ne nous donnerions pas ces travaux, ces recherches, ces astreintes au rituel, si nous n’avions l’espoir, un peu fou, mais stimulant, de travailler pour le progrès moral et intellectuel de l’humanité.

Toute entreprise est espoir d’un résultat… notre cerveau qui ordonne l’action d’entreprendre s’alimente au carburant de l’espoir.

Toute action, tout mouvement, toute pensée, dévoile que nous attendons quelque chose de cette action, de ce mouvement, de cette pensée… Seule la statue, qui trône au milieu du square et qui ressemble à un homme qui pense, est sans espoir… car cette statue est matière, seulement matière… mais elle est porteuse du message vivant que le sculpteur qui l’a pensé espère nous transmettre. Tout ce qui vit est espoir.

La fleur qui s’ouvre au soleil est espoir, le fruit qui tombe au sol pour devenir arbre est espoir, la source qui devient fleuve est espoir, l’insecte qui creuse son abri est espoir.

Est-ce que l’on peut entendre un chercheur dire : « Je démarre une recherche, mais c’est sans espoir de trouver. » Un auteur dire : « J’écris, mais c’est sans espoir d’être lu, joué, chanté. », un médecin dire : « Je soigne, mais c’est sans espoir de guérir. » Un compositeur dire : « Je me lance dans l’écriture d’un opéra, mais franchement, je n’en espère rien du tout ! ». Un archéologue dire : « j’entreprends de creuser mais c’est sans espoir de découvrir ». Et même lorsque l’on dit que l’on marche sans but… c’est qu’en fait on a le but de se laisser aller à entreprendre de marcher au grès des allées du jardin, de la jetée le long de la plage, au fil du temps, et de profiter de l’air qui passe, du bleu du ciel et du chant des oiseaux, pour l’unique bien-être d’un petit peu de rien.

Notre tête n’est jamais vide d’espoir car notre tête est le temple de l’espoir…

Non, décidément, je comprends mal -pas du tout en réalité- que des sœurs et des frères puissent faire leur cette formule attribuée au Prince Guillaume d’Orange… « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre » puisque vivre, c’est espérer… car l’homme est espoir.

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5 Commentaires

  1. Ce F.: confond espoir et espérance…
    Qu’il persévère jusqu’au degré où on lui expliquera.
    Quoique « perseverare diabolicum »
    Beau sujet de planche.

    • Je constate le côté un peu désobligeant, manquant d’un soupçon de fraternité, dans l’utilisation du démonstratif « ce », comme pour glisser que « ce » frère, il lui manque encore pas mal d’étapes à franchir pour atteindre au sommet où règne celui qui lui conseille de persévérer… (Avec réserve semble-t-il puisque « perseverare diabolicum ») . Cela voudrait-il dire « arrête-toi là, mon frère » ? Voilà visiblement un supérieur qui s’adresse à un inférieur..
      Ah cette Maçonnerie à étages !
      Par ailleurs, Il ne suffit pas de signifier que le F.: auquel on s’adresse, sur ce ton un peu abrupt,, n’a pas compris, encore faudrait-il étayer son propos par quelques arguments, qui sans rien dévoiler de secret, pourrait éclairer le début d’un piste de vérité (?) celle sur laquelle estime, certainement, se trouver l’auteur de la remarque.
      Fraternellement

  2. Bravo pour cet article. Il est bon de remettre en question des phrases toutes faites. Il ne me semble pas utile de critiquer cette avis bien argumenté.
    En lisant le début de l’article j’ai tout de suite pensé que la phrase « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre » est fausse car trop vague. Pour moi ce serait mieux d’écrire « Il n’est pas nécessaire d’espérer quelque chose de concret, de précis, d’immédiat, etc. pour entreprendre » Il y a aussi des buts inconscients ou même des buts indéfinissables qui nous poussent à agir.
    Si je fais le lien avec l’article « L’art et le sabre, imaginaire guerrier du Japon… » je dirais que le tireur à l’arc évoque le terme suivant : « Au delà de la cible ». Pour lui, la cible n’est pas importante, il est à la recherce de quelque chose d’indéfinissable : transformer quelque chose en lui même.

  3. Le texte qui suit n’est pas de moi, mais donne une explication de la différence entre espoir et espérance sans rien dévoiler des degrés supérieurs. Au passage, ce sont les degrés qui peuvent être éventuellement considérés comme étant supérieurs, pas la maçonne ou le maçon qui s’y trouve. Un peu d’humilité.

    «Il convient de noter une spécificité majeure de la langue française, en effet, elle seule dispose de deux termes distincts pour évoquer espoir et espérance, alors qu’en grec ancien elpis, en latin spes, en allemand hoffnung, en anglais hope, tous ces mots officient indifféremment dans les deux cas.

    Espoir et espérance sont deux manières différentes d’attendre. L’espoir est le fait d’attendre et désirer quelque chose de meilleur, pour soi ou pour les autres : il peut être considéré comme une émotion ou une passion. L’espérance est une confiance pure et désintéressée en l’avenir. C’est une valeur présente dans diverses traditions religieuses ou spirituelles, du bouddhisme à la franc-maçonnerie. On peut utiliser le prétexte de ce week-end pascal pour rappeler que dans le christianisme, l’espérance est l’une des trois vertus théologales (les deux autres étant la foi et la charité).

    L’espoir est profane et temporel alors que l’espérance s’épanouit dans la spiritualité et l’atemporalité. Les principales différences entre ces deux notions sont les suivantes :

    l’espoir est source de joie et de désir alors que l’espérance est associée à la prudence et à la patience,
    l’espoir peut éminemment être déçu, ce qui n’est pas le cas pour l’espérance,
    l’espoir relève souvent d’une illusion, de ce qu’on qualifierait de biais cognitifs ou dogmatiques alors que l’espérance relève d’une pure intuition,
    l’espoir ne dure pas, alors que l’espérance ne s’éteint jamais, notamment, l’espoir meurt avec l’échec, ce qui n’est pas le cas pour l’espérance.
    Ce sont ces différences qui ont produit toute une littérature défavorable à l’espoir. Depuis Épicure et les stoïciens jusqu’à Camus et Comte-Sponville, en passant par Spinoza et Schopenhauer, il a été de bon ton de rappeler l’illusion nous détournant de la réalité, nous exilant du présent, nous troublant en nous faisant éprouver la crainte d’être déçus. Une sorte de principe de précaution visant à éviter la crainte et la déception causées par des espoirs déçus a confiné l’espoir en tant qu’émotion négative. Dans « L’été à Alger » Camus va même jusqu’à dire « Car l’espoir, au contraire de ce qu’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner ».

    Le bon cheminement ne passait pas par ce principe de précaution dénigrant l’espoir mais bien dans la valorisation de l’espérance. La vraie valeur de l’espérance peut se lire à travers la célèbre maxime de Guillaume Le Taciturne : « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Cette véritable philosophie positive du comportement invite à rester constant,être patient, faire preuve d’humilité, maîtriser son ego, et agir de manière désintéressée.

    En conclusion, je vais encore répéter des choses écrites récemment. Il y aura bien un avant et un après, mais sans changement radical de notre monde. En revanche, pour structurer cet après nous serons là et nous aurons changé en profondeur grâce à vrai travail d’introspection. Ceux qui n’ont pas eu le privilège de déjà connaître une crise systémique auront des espoirs déconnectés qui seront source de déceptions, mais il faut évidemment cultiver notre espérance d’un monde plus harmonieux, être acteur de ce monde d’après et surtout arrêter de commenter et critiquer ce qui aurait dû être fait. »

  4. Article utile ne serait ce que pour faire réfléchir sur les mots que nous employons.Ce qui m’étonne un peu,mais peut être n’ai je pas bien lu,
    c’est le manque du mot « devoir » ou même, plus modestement, de la notion de conduite désintéressée.
    J’entreprends quelque chose parce que je pense que c’est bien de le faire.Si espérance il y a c’est de faire correctement l’action entreprise
    mais ce n’est pas original,simplement élémentaire sinon aucune action, de quelqu’ordre que ce soit n’est envisageable (la folie étant de coté).
    Je suis génétiquement programmé pour rechercher la nourriture dés que le besoin s’en fait sentir,je gage que l’on surprendrait nombre de personnes en disant qu’elle ont forcément de l’espoir.Elles n’en ont pas besoin,comme les animaux,la recherche occupe la pensée.
    Sans doute suis je un primitif égaré en FM mais je n’en ai cure.
    Bien amicalement

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