mar 28 juin 2022 - 05:06

L’esprit de tolérance

C’est lorsque s’achève un cycle civilisationnel et que se saturent les idéologies qui l’avaient cimenté que l’on voit les sociétés secrètes , discrètes, ésotériques, reprendre force et vigueur. Ainsi, sans que l’on puisse y établir une relation de cause à effet, il faut relever le rôle des loges maçonniques à la fin de l’Ancien Régime et leur action lors de la Révolution française. Les recherches de notre regretté ami et frère, Charles Porset : « Hiram Sans-Culotte », donne une vue nuancée et on ne peut plus pertinente sur la question[1].

C’est lorsque s’achève une époque, pour nous celle de la Modernité, que l’on assiste à la saturation des modes d’organisation institué et à la renaissance des manières d’être plus traditionnelles. C’est bien ce qui est en train de se passer de nos jours , où la faillite des institutions élaborées tout au long du XIXe siècle, la désaffection vis à vis des partis politiques, syndicats ou associations officielles, vont de pair avec la renaissance des « tribus » officieuses, dont fait partie la Franc-Maçonnerie. « L’affrètement » qu’elle propose permet de pallier le vide spirituel et l’isolement se développant dans les mégapoles postmodernes. La solidarité, l’esprit de tolérance qu’elle préconise, convient parfaitement aux jeunes générations qui, je l’ai déjà indiqué (« Le temps des tribus », 1988) , se méfient des dogmatismes religieux, politiques, ou idéologiques.

À l’inverse de ce qui se passe entre l’Ancien Régime et la Révolution française, la recherche de nouvelles formes de socialité, dont celle proposée par la loge, est une sorte de réponse à la remarque pleine d’humour de Joseph de Maistre : « un homme seul est toujours en mauvaise compagnie » ! La recherche des communions émotionnelles est à l’ordre du jour. Ce qui, bien évidemment, conduit à la multiplication des lieux d’échanges. D’échanges holistiques. C’est-à-dire de lieux où la raison et les sentiments entrent en une complémentarité ordonnée.

N’est-ce point cela l’égrégore ?

Recherche de socialité, échapper à l’isolement, certes, mais cela n’est possible que lorsqu’existent en même temps les mots pertinents pour le dire. Ce qui renvoie à l’élaboration d’un ordre symbolique. Ne serait-ce que pour montrer que, dès que l’on aborde de tels sujets, on ne peut pas être limité par des exclusives théoriques, puis-je ici, renvoyer à une judicieuse remarque de Saint Thomas d’Aquin :

« l’usage populaire, qui est la règle des sens des mots, dénomme sages ceux qui ont charge de mettre de l’ordre dans les choses et de les bien gouverner. Ainsi, parmi les attributs que les hommes confèrent aux sages, Aristote déclare qu’il leur appartient de mettre de l’ordre ».

On peut interpréter de diverses manières une telle analyse. Pour ma part, j’y vois l’appétence, parfois fort évidente, pour une sagesse sachant dire et ordonner le monde. Les idéologies modernes s’étant saturées, on se retourne vers une connaissance plus traditionnelle permettant de dire un « ordre des choses » en adéquation avec la vie quotidienne. Connaissance ne venant pas, d’une manière surplombante, d’en haut, mais qui surgit de l’expérience : celle de l’entièreté propre au vécu jour après jour.

                C’est cela la tolérance, vertu cardinale de la Franc-Maçonnerie qu’un de ses protagonistes importants, Lessing, résumait ainsi : « que chacun dise ce qu’il estime être la vérité, et que la vérité elle-même soit laissée à Dieu ». Relativisme de bon aloi invalidant d’une manière radicale le dogmatisme de quelqu’ordre qu’il soit.

                Or il se trouve qu’un tel relativisme est le cœur battant de l’atmosphère mentale post-moderne. Il renvoie à un « polythéisme des valeurs » que l’on voit, régulièrement, ressurgir dans les histoires humaines. Polythéisme qui métaphoriquement permet la relativisation d’une Vérité unique, et qui met en relation les multiples vérités constituant la vie courante. Relativisme qui ne manque pas d’effrayer le dogmatisme moderne qui en ses diverses théorisations ou sensibilités politiques (droite, gauche, réformisme, révolutionnarisme) reste obnubilé par les vieilles valeurs cardinales de la modernité : progressisme, républicanisme, rationalisme, et refuse avec intolérance la reconnaissance de valeurs alternatives : progressivité, mosaïque plurielle, émotionnelle

Peut-être faudrait-il reprendre, en bonne part, l’antique question du relativisme : « la vérité, qu’est-ce que la vérité ? ». Ce que j’appellerais le syndrome de Ponce Pilate renaît de nos jours. Certes, il existe des fanatismes de tous ordres, et l’actualité en offre des témoignages fort inquiétants. Mais la tendance de fond, tout aussi souterraine qu’elle est puissante, est à la tolérance : multiculturalisme, respect de l’altérité, diversité de tous ordres, syncrétisme religieux et philosophique. Le métissage, sous toutes ses formes, est à l’ordre du jour. Et il est important d’avoir à l’esprit qu’un tel mélange culturel est, toujours, l’indice d’un renouveau civilisationnel.

Mon maître Gilbert Durand rappelait que le grouillement, voire le fourmillement, est, en son sens le plus simple, l’indice du développement vital. Leurs actions sont cachées, leurs conséquences manifestes. Peut-être est-ce pour cela que dans le secret de la pensée maçonnique, à l’image de ce qui se préparait avant 1789, est en train de se concocter le (re)-nouveau de la socialité post-moderne.

Mais pour cela il ne faut pas être oublieux de l’efficace de la mémoire collective. Celle-ci, en ses profondeurs éternelles, assure la survivance de ce que l’on pourrait appeler une gnose populaire. Savoir incorporé, instinctif constitutif d’un « habitus » commun, creuset fécond où se concocte le vivre-ensemble. Cette sagesse ancestrale est, structurellement, faite de tolérance, d’accueil de l’autre, continuellement irriguée par la différence. Cela peut paraître quelque peu utopique, mais toutes les histoires humaines montrent que, sur la longue durée, c’est ainsi que se sont constituées les diverses civilisations, voire même les nations.

            C’est entée sur une telle tradition que la Franc-Maçonnerie vécut et vit, dans ses expériences authentiques, à partir de cette tolérance de base. Qu’elle observe une neutralité axiologique vis à vis des opinions, des croyances religieuses, des convictions politiques, des prises de position philosophiques. Qu’elle se contente de mettre l’accent sur l’essentielle capacité de sympathie commune, fondement même du « zoon politicon », animal politique aristotélicien, à comprendre en son sens simple de la vie en commun, ou de cette « affectio societatis » qui est le code génétique de toute société.

                La démarche maçonnique n’est que la cristallisation d’une telle structure anthropologique : l’attraction vers l’altérité. Le terme fraternité en fait foi. Il est vrai qu’il est quelque peu galvaudé. Mais sa source inépuisable est cet instinct poussant à sortir de soi, aller vers l’autre. Ce à partir de quoi s’élaborent les formes de solidarité organique, les modulations de la générosité, autres manières de dire la vie en société. La tolérance est, essentiellement, cet instinct vital reconnaissant que c’est l’existence de l’autre qui justifie et confronte la mienne.

Il faut, cependant, reconnaître que cette acceptation de l’altérité peut se rigidifier ou s’inverser en son contraire. C’est ce que les sociologues appellent « hétérotélie » (Jules Monnerot) ou, en traduisant le terme, effet pervers. C’est-à-dire que l’on atteint un autre but (« telos ») que celui que l’on s’était fixé.

                Ainsi, et appliqué au propos qui, ici, m’occupe, on voit comment la philosophie des Lumières en devenant dogmatique aboutit à une sorte d’obscurantisme. Très précisément en ce qu’elle a oublié qu’une connaissance authentique, c’est-à-dire entière, est issue, tout à la fois, de la raison et des sens. Ce n’est pas un simple paradoxe, mais la « Lumière » unilatérale devient aveuglante. En estompant l’ombre, elle châtre une partie de l’humaine nature. Notre « hommerie » (Montaigne) étant, on le sait, enracinée dans « l’humus ». Et elle perd de sa gravité quand elle perd ses assises, quand elle oublie ses racines. En bref, qu’est-ce qu’un homme sans ombre ? Que peut être une société sans ombre ?

C’est ainsi que la tolérance structurelle, la tolérance affirmée historiquement, peut devenir intolérante dans les faits. Et une certaine Franc-Maçonnerie a pu y succomber, et y succombe régulièrement.

À de nombreuses reprises Jean-Jacques Rousseau fait quelques observations en ce sens. Ainsi, lorsqu’il note que les « ardents missionnaires d’Athéisme et très impérieux dogmatiques n’enduraient point sans colères que sur quelque point que ce put être on osât penser autrement qu’eux ». Ou encore ce qu’il nomme une « inquisition philosophique plus cauteleuse et non moins sanguinaire que l’autre »[2]. On ne saurait dire mieux l’inversion de polarité d’une tolérance produisant « ce fanatisme athée » qui n’étant que l’envers du « fanatisme dévot se touchent par leur commune intolérance » (Les Confessions, Partie II, Livre XI).


[1] C. Porset : Hiram Sans-Culotte ? Franc-maçonnerie, Lumières et Révolution, éd. Champion, Paris, 1998

[2] J.-J. Rousseau : Les Rêveries du promeneur solitaire, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1016 et p. 967

Michel Maffesoli
Michel Maffesoli, né le 14 novembre 1944 à Graissessac, est un sociologue français. Ancien élève de Gilbert Durand et de Julien Freund, professeur émérite à l'université Paris-Descartes, Michel Maffesoli a développé un travail autour de la question du lien social communautaire, de la prévalence de l'imaginaire et de la vie quotidienne dans les sociétés contemporaines, contribuant ainsi à l'approche du paradigme postmoderne. Ses travaux encouragent le développement des sociologies compréhensive et phénoménologique, en insistant notamment sur les apports de Georg Simmel, Alfred Schütz, Georges Bataille et Jean-Marie Guyau. Il est membre de l'Institut universitaire de France depuis septembre 2008. Il a été initié en 1972,au G:.O:. à Lyon : R:.L:. « Les chevaliers du temple et le parfait silence réunis »

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