mar 28 juin 2022 - 05:06

Spiritualité, une rivalité entre la Franc-maçonnerie et l’Église ?

La franc-maçonnerie du XVIIIe siècle réserve bien des surprises. Ainsi, non seulement de nombreux ecclésiastiques ont été Maçons, mais il a même existé des loges dans des monastères comme dans les abbayes bénédictines de Clairvaux ou de Fécamp. La loge Le Tendre Accueil a été créée le 20 juin 1770 au sein de l’abbaye bénédictine de Saint-Maur-sur-Loire. Sur les dix Frères présents, quatre sont des moines de l’abbaye et cinq sont des chanoines du chapitre de la cathédrale d’Angers. En 1773, elle demande son intégration au Grand Orient de France. Le Vénérable est alors Dom Jean Legrand, supérieur de la communauté, et l’orateur l’abbé Waillant de la Motte, le brillant «théologal» de l’évêché. En 1783, il est parmi les plus actifs fondateurs de l’autre loge historique d’Angers, Le Père de famille, où il occupe différents offices jusqu’à la Révolution.

En 1928, des Francs-Maçons notables, parmi lesquels figuraient le secrétaire général de la Grande Loge de New-York, Ossian Lang, et le philosophe viennois le Dr Kurt Reichl, eurent une entrevue à Aix-la-Chapelle avec le jésuite qui s’était montré jadis l’adversaire le plus irréductible de la «secte» ; le Père Gruber. S’entendre sur les principes. C’était là une tâche impossible à laquelle les interlocuteurs se durent de renoncer assez vite. Mais la réunion eut néanmoins ce remarquable résultat : «les deux partis se montraient prêts à restreindre beaucoup leur polémique réciproque, et à s’abstenir en particulier, à l’avenir, de toute imputation haineuse et propre à dénaturer les faits.»

Pour illustrer cette démarche, voici un spicilège des réflexions d’Albert Lantoine[1] extraites de sa Lettre au souverain pontife, préface par Oswald Wirth , lettre écrite en 1937 dans l’espoir d’un rapprochement spirituel[2].

« On se penche sur les réalités, non plus pour les étudier et les ennoblir, mais pour s’y mêler et prendre parti. C’est l’agonie d’une grande chose. Vous voulez nous empêcher de penser, nous ne voulons pas vous empêcher de croire. Dans le monde moderne livré aux appétits, la Franc-Maçonnerie et les religions demeurent des spiritualités. Débarrassez-les de leurs scories, et les principes demeurent, d’une indiscutable beauté. Elles ne pourront jamais s’entendre, je le sais.  L’Église a mis à la vérité une borne surnaturelle que nous déplacerons éternellement. Mais, s’il n’y a pas de pont entre leurs vertus particulières, elles peuvent, chacune sur leur rive, ascensionner sans haine vers leur lumière (p.160).

Il est une région supérieure où la Connaissance et la Foi peuvent non pas se rencontrer mais se tolérer. À ceux qui recherchent l’une et à ceux qui possèdent l’autre, elles donnent la même volupté et une angoisse égale. Il y a autant de pureté et autant de grandeur dans la parole des philosophes que dans le verbe du Rédempteur (p.168).

La clarté infuse en les ruines du Parthénon demeure aussi vivace que le chœur flamboyant des cathédrales (p.169).

Ne la confondons pas avec l’intolérance spirituelle. Celle-ci ne se discute pas, elle est fonction de leur croyance. S’ils ne la possédaient pas, ils subiraient aussi l’emprise douloureuse et voluptueuse du Doute, et nous nous rejoindrions tous en esprit. Vouloir qu’ils conçoivent une vérité faisant abstraction de leur Dieu, c’est vouloir provoquer chez eux, contre toute raison et même contre toute justice, une abdication de leur volonté qui serait une trahison de leur conscience (p.172).

La seule différence est que vous vous adressiez aux âmes, c’est-à-dire au sentiment, alors que la Franc-Maçonnerie faisait appel aux esprits, c’est-à-dire à la raison (p.175).

La croyance est à double tranchant. N’ayant point la logique comme point d’appui, elle peut changer ses adorations sous l’empire des circonstances, de sophismes intéressés ou de consolants mensonges. Elle a les fluctuations de la mer. Aujourd’hui elle caressera de son flot les murailles de votre palais, demain elle ne laissera sur son bord que la bave de son amertume »[3].


[1] Pour faire connaissance avec ce remarquable poète, romancier, essayiste franc-maçon du début du XXe siècle : <jlturbet.net/2018/02/albert-lantoine-le-franc-macon-ecossais-l-historien-le-poete-le-romancier-l-homme-exceptionnel.html>

[2] <gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3349029p.r>.

[3] Comment ne pas penser à la portée prédicative de cette phrase, notamment aujourd’hui, avec les  massacres des chrétiens d’Orient ou à l’assassinat du père Jacques Hamel dans  l’église de St Étienne du Rouvray.

Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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1 COMMENTAIRE

  1. On oublie un élément fondamental : c’est la transmission de l’initiation et celle-ci ne peut s’opérer que dans un cadre religieux. Ce fut toujours le cas depuis l’Antiquité, depuis Babylone qui la transmit à l’Egypte puis à tout le bassin méditerranéen où les sociétés de mystères furent nombreuses. Ceux d’Eleusis et de Mithra perdurèrent quelques siècles encore après la naissance du Christianisme. Dans les populations et ethnies dites archaïques, elle demeure aujourd’hui encore à caractère religieux. Or l’initiation maçonnique reste elle-aussi une initiation de ce type, ce que les maçons eux-mêmes ignorent et ceci découle des adaptations de la maçonnerie aux époques. Le tablier a perdu son message signifiant au profit d’une acceptation sociale et profane : le tablier protège dans le travail. Nous nous situons dés lors en dehors du contexte original initiatique et religieux. Le tablier est en peau de mouton ou d’agneau, selon le cas, pour indiquer que celui qui le porte est la brebis égarée qui appelle le berger et doit devenir l’agneau de Dieu. Voici l’alpha et l’oméga du vrai maçon aspirant à une authentique initiation. Au contraire de ce que l’on nous dit la Maçonnerie fut toujours la seconde et la religion la première. Cela se vérifie dans la plupart des manuscrits anglo-saxons où il est fait mention des éléments du Christianisme. La FM mondiale exige une croyance en un Dieu révélé et en l’immortalité de l’âme : c’est le cas pour toute la FM dite régulière anglo-saxonne qui représente 75% de la FM mondiale. Seule la France est partie dans autre chose, on finit par ne plus savoir ce que c’est. Au XVIIIe siècle, en 1773, lorsque le Baron Weiler, émissaire de la Stricte Observance germanique vint à Lyon armer les fondateurs français du Rite Ecossais Rectifié, il exigea que chaque loge fut pourvue d’un frère écclésiastique et cela se réalisa puisque c’était une obligation. Pour Joseph de Maistre, maçon de la loge Les 3 Mortiers en Savoie et Nonce apostolique, c’est-à-dire représentant du Pape, les loges devaient devenir des centres de religion. Evidemment il ne fut pas suivi d’effet. Ce qui accéléra la séparation avec l’Eglise fut l’entrée des Juifs en FM sous Napoléon III pour des raisons qui ne tiennent nullement à la maçonnerie, à la religion voire à l’initiation : voir l’affaire dite du Maréchal Magnan. Jusque-là ils étaient interdits en Maçonnerie, il faut le savoir.

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