lun 27 septembre 2021 - 18:09

Ipse dixit


Les citations apocryphes, attribuées à de grands hommes pullulent jusque dans nos travaux maçonniques. Se baser sur un argument d’autorité erroné affaiblit fortement la portée du travail accompli, dans le sens où le message transmis est faux.

Guy Debord avait écrit que « dans un monde renversé, le vrai [n’était] qu’un moment du faux ». Et même si ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, j’ai l’impression que le monde est sacrément de guingois. J’en veux pour preuve un phénomène que, l’âge aidant, je trouve de plus en plus désagréable : les citations fausses, ou fakes. Il en existe différentes variétés telles que la fausse attribution, la citation impossible, les erreurs de transcription, de restitution, de traduction et évidemment, l’invention.

Trop souvent, sur les réseaux sociaux ou mes comptes de messageries diverses, je vois des portraits d’hommes ou femmes célèbres, avec une citation et leur signature. Et parfois, sans faute d’orthographe, ce qui les rend presque crédibles. Et pourtant, un grand nombre de ces citations sont fausses, tronquées ou erronées. Nous en sommes tellement submergés qu’il en devient impossible d’en discerner le vrai du faux, dans le flux permanent de bruit spectaculaire que nous subissons au quotidien. Ce qui rend Guy Debord douloureusement contemporain. Si seulement ces citations se cantonnaient aux réseaux sociaux et autres outils de la télématique contemporaine… Mais non ! Trop souvent, celles-ci se retrouvent dans l’une ou l’autre planche, fragilisant ainsi le travail du Frère ou de la Soeur. Heureusement que nous sommes invités à n’admettre pour vraie une idée que l’on aura préalablement bien éprouvée comme telle. Je vous propose donc un petit florilège de ces citations à la noix, qui viennent, telles des scories, polluer nos ouvrages.

Einstein et les abeilles : « Si les abeilles disparaissaient de la surface du globe, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre ».

Magnifique invention ! Cette citation reprise à tout bout de champ dans les chainmails, glurges et  autres trolls et fièrement affichée sur les murs de réseaux sociaux est tout bonnement fausse. On n’a jamais retrouvé la moindre trace de cette citation d’Albert Einstein dans ses nombreux écrits. Il semblerait que le grand coauteur de la relativité restreinte ne se soit jamais intéressé à l’apiculture. Dommage que des administrations et autres autorités présentent cette phrase en exergue de travaux ou de documents officiels à l’origine de politiques publiques. Je ne dis pas qu’il ne faut pas protéger les insectes pollinisateurs, mais autant le faire rigoureusement pour ne pas perdre l’adhésion du public concerné.

Si le grand physicien ne s’intéressait pas à l’apiculture, il s’intéressait de près à la société et son évolution. Il croyait grandement au socialisme (contrairement au PS français), auquel il consacra un article dans la Monthly Review  dont voici une citation que je pose pour les amateurs de franc-maçonnerie à but sociétal: « Dans une économie [socialiste], les moyens de production appartiendraient à la société elle-même et seraient utilisés d’une façon planifiée. Une économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont capables de travailler et garantirait les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant ». Plus construit que les abeilles, non ?

Malraux et la spiritualité : «Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ».

Aussi pertinente et prophétique fût-elle, cette prédiction attribuée à André Malraux ne figure dans aucun de ses écrits. Peut-être l’a-t-il prononcée rapidement lors d’un dîner ou d’une conférence ? On ne le saura jamais. Par contre, l’auteur des Anti-mémoires et de la Condition Humaine a réellement écrit : « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux ».

Le même Malraux avait également écrit à l’occasion d’un entretien avec la revue Preuves : « Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux – sous une forme aussi différente de celle que nous connaissons, que le christianisme le fut des religions antiques. ». A notre époque de complotisme, d’obscurantisme, de fake news, de retour en force de dieux divers dans nos vies, ces deux pensées résonnent étrangement. Mais quelle que soit la situation, autant citer le vrai texte et non un ersatz de pensée.

Le plus grand apocryphe : « Connais-toi toi même et tu connaîtras l’univers et les dieux »

Celle-ci a le don de me faire grincer les dents. En effet, on l’entend très, trop souvent en Loge, surtout dans des planches à visée initiatique. Et cette citation mêle du vrai comme du faux, ce qui la rend très désagréable. La première partie, « Connais-toi toi-même » est la traduction du frontispice du Temple d’Apollon à Delphes, même si le premier auteur connu de ce précepte semble être le célèbre Thalès de Milet. La suite de ce précepte est plus sujette à discussion.

Le « et tu connaîtras l’univers et les dieux » est en fait l’oeuvre d’un obscur ésotériste francophone du XVIIIe siècle, que le monde a oublié. Les plus curieux auront remarqué qu’il n’en existe aucune traduction dans une autre langue. Plus grave encore, si l’existence de ce précepte comme frontispice du Temple de Delphes n’est pas à remettre en cause, rien n’indique qu’il n’y ait eu de suite. J’en veux pour preuve le Corpus des Inscriptions de Delphes de Georges Rougemont, qui ne mentionne que le Gnothi Seauton et rien de plus. Il est dommage pour les mystiques, ésotéristes et autres gnosticiens prétendant faire de l’initiatique que leurs travaux soient fragilisés par le mésusage d’une citation pompée sur une image postée sur un réseau social avec des couleurs chatoyantes…

En fin de compte, j’ai peur que nous ne cédions à la facilité, en nous contenant d’un ronron prêt à penser, certes faux, mais tellement répandu qu’il en devient une référence commune. Bien des penseurs sont trahis par notre paresse et notre manque d’esprit critique. Visiblement, nous ne savons plus faire l’effort d’user de notre ciseau et de notre maillet. Nos consciences, nos intelligences ou nos facultés de juger sont-elles à ce point endormies ?

Nous subissons à chaque instant un flux de données incommensurable. Séparer le bon grain de l’ivraie est un exercice de plus en plus difficile, un instant de fake news demandant des heures de recoupement de sources. En fin de compte, ce flux continu nous abrutit et notre pensée s’en ressent : ainsi exposés, nous devenons toujours plus idiots, plus stupides, et nous nous fermons à l’usage pourtant indispensable de la raison, fer de lance de notre démarche maçonnique. Plus simplement, nous nous laissons gagner par l’inculture et la connerie ambiante. Et comme le disait le Commandant Sylvestre des Guignols de l’Info : « le con a raison car le con est nombreux ». Une position confortable, je suppose…

Et pour finir, comme nous vivons de citations et qu’au fond, nous aimons nous appuyer sur les dires d’autres (ah, l’ipse dixit…) je citerai le Roi Loth d’Orcanie: « omnes stulti, et deliberatione non utentes, omnia tentant. Ca ne veut rien dire, mais ça sonne bien ».

Je vous embrasse.

PS : La citation latine ci-dessus n’est pas extraite de Kaamelot d’Alexandre Astier, mais de l’oeuvre de Thomas d’Aquin, grand inspirateur de Michel Audiard. « Le sachoir étant une arme », vous ferez vos propres recherches sur le sens de cette citation latine.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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