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La trahison est l’un des mots les plus violents du vocabulaire antimaçonnique. Il ne dit pas seulement que les francs-maçons se tromperaient. Il affirme qu’ils serviraient une autre puissance que celle à laquelle ils devraient fidélité. Trahison de la nation, de l’Église, du peuple, de la patrie, de la famille, de la tradition, de Dieu. La franc-maçonnerie devient alors le lieu où se fabriquerait une double loyauté suspecte.

Cette accusation est particulièrement efficace politiquement. Elle transforme une appartenance initiatique en danger civique. Le franc-maçon n’est plus jugé sur ses actes. Il est soupçonné par essence. S’il est magistrat, il trahirait la justice. S’il est élu, il trahirait le peuple. S’il est croyant, il trahirait sa foi. S’il est fonctionnaire, il trahirait l’État. S’il est journaliste, il trahirait l’information. S’il est enseignant, il trahirait l’école. L’appartenance devient preuve avant tout examen.
La peur des fidélités multiples
Le soupçon de trahison naît souvent de la peur des fidélités multiples. Or toute vie humaine est faite d’appartenances diverses. Nous sommes citoyens, membres de familles, héritiers d’une culture, parfois croyants, engagés dans des associations, liés par des amitiés, des promesses, des responsabilités. L’antimaçonnisme ne supporte pas cette pluralité. Il exige une fidélité exclusive, souvent au profit d’une autorité qui prétend posséder l’homme entier.
Le monde humain n’est pourtant pas fait d’appartenances uniques. Un homme peut aimer son pays, servir la loi commune, appartenir à une tradition religieuse, travailler dans une association, vivre une fraternité initiatique, exercer une profession, participer à une famille, sans que ces appartenances soient nécessairement contradictoires. Elles deviennent problématiques lorsqu’elles produisent un conflit d’intérêts, une corruption, une dissimulation coupable, une préférence injuste ou une violation de la loi. Mais cela se juge sur des faits, non sur un fantasme. L’antimaçonnisme refuse cette distinction.
Il transforme toute appartenance maçonnique en conflit de loyauté. Le frère serait toujours d’abord frère avant d’être citoyen, juge, élu, croyant, fonctionnaire ou homme de conscience. Cette accusation retire au franc-maçon sa liberté morale. Elle le réduit à un rouage. Elle suppose qu’il ne puisse pas penser par lui-même, décider par lui-même, résister à une pression, obéir à sa conscience ou à la loi. La trahison est alors présumée.
Ce que la franc-maçonnerie enseigne
La franc-maçonnerie n’enseigne pas la trahison de la loi commune.
Elle devrait au contraire rendre plus attentif à la justice, à la parole donnée, à la dignité humaine. Le serment maçonnique ne peut légitimement contredire la conscience droite. Aucune fraternité ne saurait justifier le mensonge, la corruption, l’abus de pouvoir ou la violation de la loi. Si un frère invoquait la fraternité pour couvrir l’indigne, il trahirait la franc-maçonnerie elle-même.
La vraie trahison ne consiste pas à travailler en loge. Elle consiste à mentir, à corrompre, à abuser, à renier la dignité humaine, à substituer l’intérêt de clan à la justice. Là encore, le soupçon inverse les valeurs. Il accuse une appartenance au lieu d’examiner les actes. Il condamne un nom au lieu de chercher la vérité. Il préfère la suspicion globale au jugement précis.
Une arme des pouvoirs autoritaires

Cette accusation a souvent servi les pouvoirs autoritaires. Pour eux, toute fidélité autre que celle due au chef, au parti, à l’État, à la nation idéologisée ou à l’Église officielle devient suspecte. La franc-maçonnerie, parce qu’elle suppose une fraternité choisie, une mémoire propre, des rites, une parole libre, devient alors l’image d’une loyauté concurrente. Le pouvoir total veut l’homme entier. Il ne supporte pas qu’une chambre intérieure lui échappe.
Une lecture initiatique
Dans une lecture initiatique, la fidélité véritable ne s’oppose pas à la justice. Elle la sert. Être fidèle à une fraternité ne signifie pas couvrir l’injustice. Être fidèle à une tradition ne signifie pas renoncer à sa conscience. Être fidèle à sa parole ne signifie pas obéir aveuglément. La fidélité sans discernement devient servitude. La fidélité avec discernement devient droiture.
L’entrée « Trahison » permet donc de défaire l’un des ressorts affectifs de l’antimaçonnisme politique. Accuser de trahison, c’est toucher au plus profond. C’est retirer à l’autre son honneur. C’est le placer hors de la communauté de confiance. C’est préparer l’exclusion. C’est pourquoi ce mot doit être manié avec une extrême prudence. Dans l’antimaçonnisme, il est trop souvent utilisé pour faire d’une appartenance initiatique une culpabilité civique.
La réponse maçonnique
La réponse maçonnique doit être claire. Toute fonction publique exige loyauté envers la loi commune. Toute foi personnelle exige fidélité à la conscience. Toute appartenance fraternelle exige droiture et non connivence. La maçonnerie ne peut être un refuge contre la responsabilité. Elle doit être une école de responsabilité.
Là où l’antimaçonnisme voit une double appartenance coupable, il faut rappeler que l’homme est capable de hiérarchiser ses devoirs, de distinguer ses engagements et de répondre de ses actes.
Voir aussi : Double appartenance, Ennemi intérieur, Serment, République, Dénonciation, Peuple trahi, Fidélité, Liberté de conscience.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
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