Bestiaire initiatique

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Glossaire de la franc-maçonnerie

Un bestiaire est un recueil d’animaux, réels ou fabuleux, dont chacun est lu comme le signe d’une réalité plus haute. Né avec le Physiologus dans l’Alexandrie des premiers siècles chrétiens, épanoui dans les manuscrits du Moyen Âge, ce genre a nourri l’alchimie, l’imaginaire chevaleresque et le symbolisme maçonnique. Cette fiche en retrace l’histoire, présente les articles que 450.fm lui a consacrés et ouvre sur les dix-sept animaux de la série « Bestiaire initiatique ».

Du Physiologus aux bestiaires médiévaux

Le plus ancien bestiaire chrétien connu est le Physiologus, texte grec composé à Alexandrie vers le IIe siècle, puis traduit en latin au IVe siècle. Chaque notice y décrit un animal, en retient un trait, observé ou légendaire, et en tire une leçon morale ou théologique : le pélican qui rend la vie à ses petits en versant son sang devient ainsi une figure du Christ. Ce modèle a irrigué tout le Moyen Âge.

Pour l’homme médiéval, la bête n’est jamais un simple objet d’histoire naturelle. Elle sert d’exemple, édifie le croyant et met en scène l’affrontement du bien et du mal. À côté des animaux familiers – ours, loup, chien, abeille, coq –, les bestiaires accueillent les créatures de l’imaginaire : licorne, phénix, griffon, dragon, basilic ou sirène, comme le montre l’historien René Cintré dans son Bestiaire du Moyen Âge.

Michel Pastoureau et l’histoire symbolique

Le médiéviste Michel Pastoureau, qui a tenu durant trente-cinq ans la chaire d’histoire de la symbolique occidentale à l’École pratique des hautes études, a fait du bestiaire un objet d’histoire à part entière. Son recueil Symboles du Moyen Âge rappelle que le latin médiéval disposait de tout un lexique – signum, figura, exemplum, similitudo – pour relier le visible à l’invisible, et que le symbole relevait alors d’une manière spontanée de penser plutôt que d’une théorie. Procès intentés aux animaux, statut ambigu de l’ours, ménageries princières : la bête y éclaire la frontière mouvante entre l’humain et l’animal.

Dans ce sillage, Jocelyne Vigié, ancienne élève de Michel Pastoureau, a étudié les animaux sculptés au pied des gisants. Le chien, le lion et le dragon y forment une véritable grammaire funéraire – fidélité, force maîtrisée, victoire sur l’adversité –, dont la répartition varie selon que le défunt est un homme ou une femme, un laïc ou un clerc.

Le symbolisme animal dans l’alchimie

Les alchimistes ont fait des bêtes le langage chiffré du Grand Œuvre. Dans les planches de Michael Maier (Tripus aureus, 1618), du Mons Philosophorum ou de Lambsprinck, un animal désigne tour à tour une matière, une opération ou une étape : le lion figure le soufre et l’aigle le mercure, le corbeau signale la putréfaction et l’œuvre au noir, le cygne l’œuvre au blanc, le phénix l’achèvement de l’œuvre au rouge. La place importante des oiseaux renvoie à la volatilité des substances.

Damien Charitat insiste sur une règle : un même animal change de sens selon sa couleur, son attitude ou son rang dans la séquence, et le lion vert n’est pas le lion rouge. Lire ces images suppose donc de situer l’étape de l’Œuvre plutôt que de chercher une équivalence fixe. Le Glossaire présente par ailleurs la place de l’alchimie en franc-maçonnerie.

L’animal, miroir de la chevalerie intérieure

Olivier de Lespinats rattache le bestiaire à la sagesse du détour, celle de la fable et du conte : une vérité que l’on refuserait sous la forme d’un précepte devient recevable lorsqu’elle passe par une figure animale. Le lion évoque la force mais aussi la domination, le renard l’intelligence et la ruse, le loup l’instinct et la violence, l’agneau la douceur et la naïveté. Chaque bête pose à l’homme la question de ce qui le gouverne.

Cette chevalerie sans armure se parcourt en huit seuils – se connaître, dompter l’instinct, affronter l’ombre, apprendre la mesure, veiller, servir, transmettre, se tenir debout – qui font écho aux épreuves de l’initiation. Au terme du chemin, l’animal n’est pas supprimé : réconcilié, il soutient l’homme au lieu de le commander.

Bestiaire et symbolisme maçonnique

La franc-maçonnerie n’avait pas hérité d’un bestiaire constitué. Le numéro 120 des Cahiers Villard de Honnecourt, « Le bestiaire des Francs-Maçons », a entrepris d’en dessiner un, en considérant l’animal non comme une simple illustration mais comme une figure du symbolisme qui ouvre sur l’indicible. Phénix, pélican, aigle à deux têtes, lion, agneau, serpent, chien, coq, abeille, colombe et chat y sont successivement étudiés.

Gilbert Garibal s’attache pour sa part aux oiseaux des hauts grades du Rite Écossais Ancien et Accepté : la colombe de la paix et de la concorde, le phénix des morts et des renaissances, le pélican de l’amour poussé jusqu’au don de soi, associé au grade de Rose-Croix, enfin l’aigle, dont la forme bicéphale est devenue l’emblème du rite. Ensemble, ils composent un quaternaire : paix, renaissance, amour et hauteur de vue.

La série « Bestiaire initiatique » de 450.fm

Depuis juin 2026, Erwan Le Bihan consacre chaque semaine une étude à un animal, du chameau qui ouvre la caravane au paon et à ses couleurs. Venues de la Bible, de l’Égypte, du monde celtique, de la Chine ou du Japon, ces figures y sont lues à la lumière de l’histoire, de l’hermétisme et de la pratique de la Loge. Le Glossaire leur consacre des fiches de synthèse, réunies ci-dessous.

Le bestiaire n’appartient pas pour autant au seul passé : l’exposition que l’Institut du monde arabe a consacrée à la peintre algérienne Baya, avec ses chimères ailées et ses oiseaux colorés, montre combien il continue de nourrir la création.

Les animaux du Bestiaire

  • L’Abeille – Ouvrière de la ruche, elle change la fleur en miel et la cire en flamme : image du travail partagé, de l’ordre et de la Lumière.
  • Le Cerf – Sa ramure tombe puis repousse : du cerf assoiffé des Psaumes à la vision de saint Hubert, il symbolise la quête, le dépouillement et le renouvellement.
  • Le Chameau – Compagnon des caravanes qui s’agenouille pour recevoir sa charge, il figure l’humilité, la patience et la fidélité de celui qui traverse le désert.
  • Le Chien – Guide des morts, gardien des seuils, fidèle compagnon d’Ulysse et de saint Roch, il figure la fidélité, la vigilance et le passage entre les mondes.
  • La Chouette – Oiseau d’Athéna et gardienne des ténèbres, elle figure la sagesse qui naît de l’obscurité et la traversée de la nuit qui précède la Lumière.
  • Le Coq – Veilleur de l’aurore, il chante avant que paraisse le jour : symbole du réveil de la conscience, de la vigilance et du seuil initiatique.
  • Le Corbeau – Éclaireur de Noé, nourricier d’Élie, oiseau d’Odin, il enseigne à traverser la nuit et l’œuvre au noir sans confondre l’obscurité avec le mal.
  • Le Dragon chinois – Maître des eaux et de la pluie, le lóng n’a rien du monstre occidental : force bienveillante entre Terre et Ciel, à éveiller et à ordonner.
  • La Licorne – Animal impossible à la corne unique, figure christique, courtoise puis alchimique, elle symbolise le désir orienté vers le haut et l’unité intérieure retrouvée.
  • Le Loup – Nourricier de Rome, compagnon d’Odin et effroi des forêts médiévales, il tend à l’initié le miroir de sa part sauvage, à connaître et à maîtriser.
  • Le Ningyo – Homme-poisson des mers japonaises, présage de calamités ou promesse de longévité, il incarne l’entre-deux initiatique et les métamorphoses qui ébranlent l’ordre établi.
  • Le Paon – Oiseau d’Héra paré des cent yeux d’Argos, figure de vanité comme d’immortalité, il donne son nom à la « queue de paon », irisation de l’Œuvre alchimique.
  • Le Phénix – Oiseau qui renaît de ses cendres, emblème chrétien de la résurrection et figure de l’œuvre au rouge, il enseigne la mort initiatique et le renouveau.
  • Le Pélican – Selon le Physiologus, il ranime ses petits de son sang : symbole du sacrifice et de la charité, emblème du grade de Rose-Croix.
  • Le Scarabée – Khépri, le scarabée égyptien qui pousse le Soleil hors de la nuit, figure la renaissance quotidienne de la Lumière et le patient travail sur soi.
  • Le Serpent – Tentateur de l’Éden et guérisseur enroulé au bâton d’Asclépios, il incarne une connaissance ambivalente qui blesse ou guérit selon la direction qu’on lui donne.
  • L’Âne – Porteur de la Sainte Famille et monture du Christ à Jérusalem, il enseigne la patience, l’écoute et l’humble grandeur de celui qui sert sans gloire.

Les articles de référence sur 450.fm

Voir aussi dans le glossaire : Symbolisme, Symbole, Alchimie, Hermétisme, Rose-Croix, Pélican, Ruche (et abeille), Coq.

Glossaire de la franc-maçonnerie
Article précédent
Article suivant

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES