21/11/26 : Luther, l’Imam caché et un Immortel – la Journée Henry Corbin ose « Par la seule Écriture »

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Un académicien qui lit les philosophes de l’islam comme on déchiffre un palimpseste, un historien de la Réforme qui fait parler Luther, l’un des maîtres des études chiites et un Québécois qui a voué sa recherche à Henry Corbin : le samedi 21 novembre 2026, l’Association des amis de Henry et Stella Corbin réunit ce quatuor de haut vol à l’Institut protestant de théologie, à Paris, autour d’un thème aussi sobre qu’audacieux : « Par la seule Écriture – protestantisme et islam ».

Portrait de Martin Luther peint par Lucas Cranach l’Ancien en 1528
Martin Luther, portrait par Lucas Cranach l’Ancien, 1528 (Veste Coburg) – Domaine public

Sola scriptura : le Livre au cœur du dialogue

Il fallait oser. Placer sous le même toit le « Sola scriptura » des Réformateurs et les grandes traditions de lecture du Coran, c’est poser une question que Henry Corbin n’a jamais cessé de travailler : comment lire un Livre révélé sans le réduire à sa lettre, ni l’abandonner à l’arbitraire du lecteur ?

Pour cette 21e Journée Henry Corbin – rendez-vous annuel né dans le sillage d’un colloque consacré au penseur en Sorbonne en 2003 –, l’Association quitte la rue de la Sorbonne, où se tenait l’édition 2025 consacrée à « Loi et spiritualité », pour un lieu chargé de sens : l’Institut protestant de théologie (IPT), 83 boulevard Arago, dans le 14e arrondissement. La Faculté de théologie protestante de Paris, créée en 1877 et inaugurée par Jules Ferry en 1879, y forme depuis 1972, avec sa sœur de Montpellier, cet Institut voulu par l’Église réformée et l’Église évangélique luthérienne de France.

Le choix parlera aussi aux francs-maçons. Bien des loges travaillent devant un Livre de la Loi sacrée ouvert, et la manière de le lire – à la lettre ou en esprit – n’a rien d’une querelle de spécialistes pour qui cherche la Lumière. Elle l’était d’autant moins pour Corbin lui-même, initié en 1962 au Rite écossais rectifié à la Grande Loge nationale française et créé Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte en 1973, comme nous le rappelions l’an dernier.

Henry Corbin, un protestant chez les sages de l’Iran

Double page enluminée d’un manuscrit du Coran, or et bleu
Double page enluminée d’un Coran en un volume – Khalili Collections, CC BY-SA 3.0 IGO, via Wikimedia Commons

On l’oublie trop souvent : avant d’être le grand passeur de la philosophie islamique iranienne, Henry Corbin (1903-1978) fut un jeune intellectuel protestant. Converti dans sa jeunesse, il fonde au début des années 1930, avec Denis de Rougemont, Roland de Pury et Albert-Marie Schmidt, la revue Hic et Nunc, et devient le premier traducteur français de Karl Barth, comme il sera celui de Martin Heidegger avec Qu’est-ce que la métaphysique ?

Époux de Stella Leenhardt, fille du pasteur et ethnologue Maurice Leenhardt, il succède en 1954 à Louis Massignon à l’École pratique des hautes études. L’Encyclopædia Iranica résume d’un trait son itinéraire : chez lui, la significatio passiva de Luther a rejoint le ta’wîl, cette herméneutique spirituelle des penseurs persans qui reconduit la lettre du texte (zâhir) à son sens caché (bâtin). Autant dire que le thème de cette année ramène Corbin à ses sources.

Christian Jambet, l’Immortel des philosophes d’Orient

Le philosophe Christian Jambet lors d’une conférence en mai 2018
Christian Jambet, de l’Académie française, en mai 2018 – Photo Mohatatou, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

9 h 30 – 10 h 30 : « Les belles infidèles : lectures des Écritures en philosophie islamique »

C’est à Christian Jambet, de l’Académie française, qu’il revient d’ouvrir la journée. Né à Alger en 1949, agrégé de philosophie, longtemps professeur en classes préparatoires, il fut l’élève de Henry Corbin. Révélé dans les années 1970 avec L’Ange, cosigné avec Guy Lardreau, il a consacré l’essentiel de son œuvre à la philosophie en islam : La Logique des Orientaux. Henry Corbin et la science des formes (Seuil, 1983), L’Acte d’être. La philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ (Fayard, 2002), Qu’est-ce que la philosophie islamique ? (Gallimard, 2011), La Fin de toute chose (Albin Michel, 2017). Traducteur de Nasîr al-Dîn Tûsî (La Convocation d’Alamût, Verdier, 1996), il a dirigé le Cahier de l’Herne consacré à Corbin (1981) et l’édition des Écrits mémorables de Louis Massignon (Bouquins, 2009).

Grand prix de philosophie de l’Académie française en 2017, il a été élu le 8 février 2024 au 6e fauteuil – celui de Jean Paulhan, d’Eugène Ionesco et de Marc Fumaroli – et reçu sous la Coupole le 6 février 2025, Jean-Luc Marion lui répondant. Son titre est un clin d’œil : au XVIIe siècle, on appelait « belles infidèles » des traductions élégantes mais libres. Appliquée aux philosophes de l’islam lisant le Coran, la formule promet une démonstration savoureuse : et si l’infidélité à la lettre était la forme la plus haute de la fidélité à l’esprit ?

Pierre-Olivier Léchot, Luther et le « joyeux échange »

10 h 30 – 11 h 30 : « Unio mystica et “joyeux échange” chez Martin Luther. Retour sur quelques enjeux herméneutiques »

Historien et théologien né en 1978, Pierre-Olivier Léchot est depuis 2012 professeur d’histoire du christianisme à l’époque moderne à la Faculté de théologie protestante de Paris, dont il a été le doyen. Il enseigne aussi à l’Institut supérieur d’études œcuméniques de l’Institut catholique de Paris et est membre associé du Laboratoire d’études sur les monothéismes (EPHE). Spécialiste des exégètes protestants du XVIIe siècle, comme Samuel Bochart et Louis Cappel, il a dirigé une Introduction à l’histoire de la théologie (Labor et Fides, 2018) et signé un livre qui fait date : Luther et Mahomet. Le protestantisme d’Europe occidentale devant l’islam (XVIe-XVIIIe siècle) (Cerf, 2021). Près de 600 pages qui retracent, de Luther à Herder et de Michel Servet à Pierre Bayle, une « passion protestante » pour l’islam, faite tour à tour d’angoisse et de fascination.

Le « joyeux échange », c’est l’image que Luther déploie dans De la liberté du chrétien (1520) : l’âme et le Christ s’unissent comme deux époux qui mettent tout en commun, le Christ prenant sur lui le péché du croyant et lui donnant sa justice. Union mystique ou simple métaphore ? La question divise depuis longtemps les lecteurs du Réformateur. Elle touche au cœur du débat du jour : que fait-on, au juste, quand on lit un texte sacré ?

Mohammad Ali Amir-Moezzi, l’homme qui a fait entrer le Coran chez les historiens

11 h 30 – 12 h 30 : « Le shi’isme et la nécessité de l’herméneutique »

Né à Téhéran en 1956, formé en Iran puis à Paris, docteur d’État en 1991 sous la direction de Daniel Gimaret et Jean Jolivet, Mohammad Ali Amir-Moezzi a tenu de 1996 à son éméritat la chaire « Exégèse et théologie de l’islam shi’ite » à l’École pratique des hautes études – PSL. Directeur d’études émérite, il enseigne aujourd’hui à l’Université catholique de Lyon, au sein de la chaire « Théologies en dialogue », et siège à l’Accademia nazionale dei Lincei.

Son œuvre a renouvelé l’étude du shi’isme ancien, du Guide divin dans le shi’isme originel (Verdier, 1992) au Coran silencieux et le Coran parlant (CNRS Éditions, 2011), en passant par le Dictionnaire du Coran (Bouquins, 2007), distingué par l’Institut de France. Il a surtout codirigé deux sommes devenues des références : Le Coran des historiens (avec Guillaume Dye, Cerf, 2019), près de 4 000 pages réunissant une trentaine de spécialistes, et Le Mahomet des historiens (avec John Tolan, Cerf, 2025), deux volumes et plus de 2 000 pages. Avec Christian Jambet et Pierre Lory, il avait déjà dirigé Henry Corbin. Philosophies et sagesses des religions du Livre (Brepols, 2005). En 2025, ses élèves lui ont offert un volume d’hommage au titre prédestiné : De la lettre à l’esprit.

Pourquoi l’herméneutique serait-elle une « nécessité » pour le shi’isme ? Parce que, pour cette tradition, le Livre seul ne suffit pas : le texte écrit est un « Coran silencieux », que seul l’Imam, « Coran parlant », sait faire parler. Et depuis que le dernier Imam est entré dans l’occultation, au Xe siècle, la question de l’interprétation reste ouverte. Face au Sola scriptura de Luther, le contraste est saisissant – et c’est tout l’intérêt de la rencontre.

Daniel Proulx, le passeur venu du Québec

14 h 30 – 16 h 30 : table ronde avec les intervenants du matin

L’après-midi, les trois conférenciers se retrouveront autour d’une table ronde animée par Daniel Proulx, philosophe et religiologue de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) et vice-président de l’Association. Auteur d’un mémoire sur Le parcours philosophique de Henry Corbin. Phénoménologie-herméneutique et philosophie prophétique (Université de Sherbrooke, 2010), il a mené à l’Université catholique de Louvain des recherches doctorales sur la conception de l’histoire chez Corbin et publié avec Sylvain Camilleri la correspondance Heidegger – Corbin (1930-1941) dans le Bulletin heideggérien (2014). Lors de la Journée 2015, il avait parlé des « écrits théologiques de Henry Corbin, jeune philosophe protestant » : autant dire qu’il joue cette fois à domicile.

Infos pratiques

Entrée et cour arborée de l’Institut protestant de théologie à Paris
L’entrée et la cour de l’Institut protestant de théologie – Photo Mbzt, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
  • Date : samedi 21 novembre 2026, de 9 h 30 à 17 h (pause déjeuner de 12 h 30 à 14 h 30)
  • Lieu : Institut protestant de théologie, 83 boulevard Arago, 75014 Paris
  • Inscription obligatoire auprès de l’Association des amis de Henry et Stella Corbin (www.amiscorbin.com)
  • Diffusion en ligne simultanée annoncée, modalités à venir
  • Cotisation à l’Association : renouvelable en ligne ou sur place, le jour même

De la lettre à l’esprit

« Verbum solum habemus » – « nous n’avons que la Parole » : Corbin avait fait sienne cette formule de Luther. Le 21 novembre, boulevard Arago, un académicien, un historien de la Réforme et un maître des études chiites montreront que cette Parole se lit à plusieurs voix, et que la lettre, pour qui sait l’écouter, finit toujours par conduire à l’esprit. Les sœurs et les frères qui travaillent à polir leur pierre le savent : on ne passe pas de l’apparent au caché sans un long travail sur soi. Ce samedi-là, ce travail aura un lieu, une date, et quatre maîtres d’œuvre.

Intérieur de la coupole de la mosquée Cheikh Lotfollah à Ispahan, motifs dorés en rosace
La coupole de la mosquée Cheikh Lotfollah à Ispahan, joyau de l’Iran safavide – Photo Phillip Maiwald (Nikopol), CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

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Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

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