Il était une foi : du mystère à l’Art royal

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Des « pourquoi » d’un enfant devant Le Magicien d’Oz aux grandes questions de l’humanité, Gilbert Garibal remonte le fil du mystère des origines. Il passe en revue les récits, les croyances et les courants « illuminés » nés de ce manque, et montre comment l’initiation maçonnique, loin de toute mystique, invite à « naître de soi-même » en dépassant la binarité par la ternarité.

Si vous souhaitez enchanter vos petits-enfants, ou vos arrière-petits-enfants, pendant une heure et demie, glissez dans le lecteur le DVD du film Le Magicien d’Oz. Il date de 1939… mais le rêve ignore les années ! Asseyez-vous avec eux sur le tapis, devant l’écran, pour revivre ensemble les « jeudis en couleurs » de votre jeunesse, et vous évader dans une fiction réjouissante.

La bonne sorcière et Dorothée dans Le Magicien d’Oz (1939)

Je me souviens des yeux émerveillés de ma jeune famille, aujourd’hui adulte, qui fait à son tour découvrir à sa descendance la joyeuse compagnie de ce conte magique, et qui fait de moi un arrière-grand-père ému et rajeuni. Car notre imaginaire ravi traverse le temps en compagnie de personnages turbulents devenus légendaires : Dorothée et son petit chien, l’homme de fer-blanc, l’épouvantail et le lion, l’illusionniste, la bonne et la mauvaise sorcière. Autant d’aventures individuelles savoureuses !

Outre ce plaisir visuel et musical, ces rires et ces frissons partagés, je garde de ces séances un double étonnement : la demande insistante de revoir le film encore et encore… puis, une fois le mot « fin » apparu, les questions adressées à l’aïeul que je suis, parfois embarrassé par leur pertinence, sommé de répondre à tous les « pourquoi » juvéniles !

Ce POURQUOI est notre marque de fabrique depuis l’âge de raison. Pour faire image, il est à la fois la serrure qui bloque, retarde et fige un instant, qui protège l’enfant dans le temps suspendu du MERVEILLEUX… et la clé qui ouvre la porte de la réalité avec les PARCE QUE attendus, explicatifs, soudain austères mais nécessaires, des adultes.

Quant à nous, qui avons grandi presque à regret, devenus des animaux sociaux entourés de nos semblables dans la meute, nous baissons nos yeux éblouis. Notre cicatrice ombilicale nous rappelle notre parentèle ; mais, pour qui le POURQUOI enfantin donne encore à réfléchir, un constat s’impose : au-dessus de notre arbre généalogique, il manque à notre « raison raisonnante » l’origine même de l’espèce à laquelle nous appartenons.

La trilogie questionnante

Oui, il y a un « trou », une absence, une énigme même, dans l’histoire des hominidés apparus il y a quelque sept millions d’années. Une part de magie, un réel qui échappe à la représentation : l’homme ne s’est pas créé lui-même ! Nous sommes la solution, mais nous ne disposons pas du problème. « Mystère et boule de gomme », dit la vieille et plaisante expression populaire. Elle évoquerait, dit-on, l’opacité de cette sève d’arbre oriental solidifiée qui voilerait la vérité dans la boule de cristal des voyantes, et laisserait ainsi le mystère de la vie plein et entier. Quand l’inaccessible devient poésie !

Au-delà de la trilogie questionnante classique – Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? –, s’imposent toujours à nous les « pourquoi » que l’on prête au premier penseur, sur le seuil de sa grotte. Avant même de disposer d’un langage, son cerveau s’interroge à partir de ses sensations et de ce qu’il voit : pourquoi je vois, je touche et ressens les choses ; pourquoi je respire cet air transparent ; pourquoi j’entends des bruits autour de moi ; pourquoi j’ai faim et soif ; pourquoi ce vaste univers, le jour et la nuit ; pourquoi, au-dessus de moi, ces grands astres, le soleil et la lune ; pourquoi ce ciel parcouru de nuages et parsemé d’étoiles ? Pourquoi ce vent qui fouette mon visage, ces étendues d’eau, ces mers immenses, ces fleuves et ces rivières qui coulent entre plaines et montagnes, pourquoi ce feu craché par les volcans… Pourquoi cette vie, pensée mais pas encore nommée ? Un festival de POURQUOI ! Et notre ancêtre d’en déduire que, s’il y a une « maison-monde », c’est qu’il y a un constructeur.

Gottfried Wilhelm Leibniz, portrait par Christoph Bernhard Francke

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », résumera bien plus tard le philosophe Leibniz. Question pertinente dans sa brièveté. Mais ce Grand Architecte de l’Univers, ainsi que le nommeront les francs-maçons, demeure obstinément, aujourd’hui encore, introuvable, invisible et muet. L’immensité cosmique garde son secret.

À vrai dire, cet « homme en devenir » de la préhistoire la plus reculée, qui vit les pieds sur une terre dont il ignore qu’elle est une immense sphère qui le porte, sait seulement qu’il est né d’un ventre maternel et, pour l’avoir observé autour de lui, qu’il mourra un jour. Ses premiers constats ne peuvent être qu’angoissants. Un sentiment d’étrangeté, un grand étonnement l’animent et le tourmentent ; ils se traduisent en perceptions profondes, que l’on peut imaginer et formuler ici avec nos mots d’aujourd’hui :

Je me ressens dans un corps surmonté d’une tête ; je peux accomplir des mouvements, au-dehors comme au-dedans ; je suis distinct des autres que je vois et auxquels je dois sans doute ressembler ; je suis témoin des choses par les sens dont je suis doté – la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher – pour une durée de vie que je devine limitée. Je comprends que je peux penser et questionner le monde. Quelle est la raison, quel est le sens de ma vie et de la vie alentour ? Mystère, toujours et encore !

Et si l’homme était un projet encore inachevé, une étape dans la progression darwinienne du Vivant ?

Du progrès, le récit

Comprenant que son pouvoir sur lui-même est limité et qu’il n’est pas maître de l’évolution, mais qu’il est doté d’un cerveau créatif, l’homme se projette : dans l’invention matérielle et intellectuelle d’abord, puis, notamment, dans l’innovation médicale et chirurgicale, qu’il perfectionne sans cesse. Pour améliorer sa vie terrestre, il s’informe, s’instruit, crée des objets et des instruments toujours plus performants ; et, pour sa précieuse SANTÉ, il prend de mieux en mieux soin de lui-même, grâce à des traitements toujours plus efficaces. Jusqu’à espérer vivre cent cinquante ans ! De la sorte, si je puis dire, il « s’augmente ». Le PROGRÈS, dans tous les domaines accessibles à l’humain… progresse ! Tel semble être son désir, sa destinée : la perfectibilité constante. « Au fond, personne ne croit à sa propre mort, et dans son inconscient, chacun est persuadé de son immortalité », observe Sigmund Freud.

Quel chemin parcouru au fil des millénaires ! Avant-hier, du silex taillé à l’électricité, de l’imprimerie à l’ordinateur ; hier, des avions supersoniques et des trains à grande vitesse aux fusées spatiales ; aujourd’hui, des thérapies avancées aux prothèses, de l’intelligence artificielle à la robotique. L’homme se décline désormais en pièces détachées, à volonté !

Si le bien-être physique et l’« élargissement » psychique sont une réalité, il constate malgré tout qu’au XXIe siècle, sa puissance créatrice ne répond toujours pas aux POURQUOI initiaux qui traversent le temps avec lui. Il s’est donc peu à peu convaincu que l’espèce humaine restera en « manque d’origine ». Alors, face à une immensité cosmique qui semble sans limites et au silence d’un éventuel initiateur invisible, son esprit curieux et imaginatif a réagi.

Tablette cunéiforme de l’Épopée de Gilgamesh

Privé de réponse à ses questions existentielles, Homo sapiens a inventé LE RÉCIT. Grâce à son aptitude à la fiction et à l’abstraction, ce « faiseur d’histoires » a commencé à peupler son ciel vide, d’abord d’un « concepteur de l’univers », puis d’êtres imaginaires auxquels il a donné vie, parole et lieux d’action. L’une des premières fictions connues, L’Épopée de Gilgamesh, a été écrite en Mésopotamie, et ses premières versions remontent au début du IIe millénaire avant notre ère. Sa peur de la mort lui a fait inventer, au fil du temps, d’innombrables croyances, des religions diverses, des philosophies sur tous les continents et des sociétés de pensée (académiques, littéraires, maçonniques, etc.) : autant de pratiques et d’institutions vouées pour l’essentiel à la réflexion spirituelle. Et, en soi, autant de formes de consolation !

Cette peur de la mort traduit aussi, en vérité, la peur de la vie. Car nous le savons dans notre chair : vivre est difficile. L’existence, avec ses aléas et sa finitude annoncée, peut être vécue dans l’angoisse, voire paraître absurde, comme l’a montré Albert Camus. L’homme, croyant ou non, a dès lors besoin d’une direction (une orientation) et d’un sens (des motivations). Avec toutefois une part de doute, que n’offrent pas, précisément, les grandes religions institutionnelles « révélées », aux dogmes plus ou moins rigides selon les courants, mais toujours fermes. Raison et foi ne sont donc pas conciliables pour tout un chacun. D’où l’existence d’organisations, telle la franc-maçonnerie, qui, tout en les distinguant, savent les appréhender et les respecter comme des outils complémentaires de la connaissance humaine.

Des sociétés « savantes » à la franc-maçonnerie

La raison permet de penser, de juger et d’agir avec logique. La foi peut apporter une paix et une force intérieures face aux épreuves. Le croyant peut éprouver un bien-être, un soutien, à la pensée d’une existence céleste supérieure ; l’athée – que l’on oublie souvent ! – n’éprouve pas, quant à lui, le besoin d’une transcendance : sa croyance, louable, est bel et bien terrestre, et elle va à son semblable, son égal.

Pour bien comprendre la place dans l’histoire et la structure de la franc-maçonnerie spéculative – qui a succédé à la franc-maçonnerie opérative des bâtisseurs de cathédrales et qui n’est pas un culte –, il convient de remonter au XVIIIe siècle, en Angleterre, au moment où les Églises catholique et protestante s’acheminent enfin, après une très longue opposition, vers une lente tolérance réciproque.

À la même époque existent en Europe des sociétés dites « savantes », à visée philosophique, conduites par de prétendus « intellectuels », qui subsistent encore plus ou moins aujourd’hui : l’illuminisme (Dom Pernety, Louis-Claude de Saint-Martin), le martinisme (Martinès de Pasqually), puis, plus tard, la théosophie (Helena Blavatsky) et l’anthroposophie (Rudolf Steiner). On a pu reprocher à ces mouvements pour le moins « particuliers » un éloignement du réel propice aux dérives sectaires.

S’y ajoute, sans qu’il faille les confondre, une résurgence récente du gnosticisme, nourri de courants religieux venus du Proche-Orient et de l’Iran anciens – mazdéisme, zoroastrisme, mithraïsme, puis manichéisme et, plus tard, bogomilisme, entre autres –, dont certains ont précédé le christianisme, qui en porte d’ailleurs des traces. Ce gnosticisme a notamment été étudié par le psychiatre Carl Gustav Jung (1875-1961), qui voyait dans ces cultes centrés sur les notions morales de Bien et de Mal la racine même de l’inconscient collectif. Pour lui, l’homme ne naît pas « parfait », avec le seul Bien, mais « total », avec la présence en lui du Mal ; ce dernier serait en quelque sorte nécessaire pour « mesurer » l’éclosion progressive du Bien par l’éducation et la civilisation. Une position réaliste – optimiste ? – sur cette « composante humaine initiale », que partageait l’ésotériste et historien Serge Hutin (1929-1997), qui fut membre de la Grande Loge de France. La psychiatrie observe qu’il n’y a là aucune place pour l’incertitude. Or une « foi sans doute » pose tout de même question !

On ne saurait survoler ces mouvements qui ont précédé ou accompagné – et accompagnent encore – la franc-maçonnerie sans évoquer la persistance, dans plusieurs loges dites « de recherche », d’un courant de pensée lui aussi pour le moins singulier : le guénonisme, du nom du métaphysicien René Guénon (1886-1951), initié en 1912 à la Grande Loge de France. Il y a fait pénétrer et s’implanter, en quelques mois seulement, une doctrine qui perdure aujourd’hui encore : rejet du monde moderne et théorie d’une « Tradition primordiale » d’origine non humaine dont dériveraient, selon lui, toutes les grandes religions. Il a ensuite gagné l’Égypte, où il a embrassé l’islam.

Il n’est pas déplacé d’avancer que les loges concernées ne semblent guère s’être enrichies intellectuellement, à leurs époques respectives, en accueillant ces « divulgateurs » ou en entretenant encore aujourd’hui leur influence. Une maçonnerie qui s’écarte de la raison s’éloigne du même coup de la devise républicaine. C’est du moins mon point de vue.

Du mystère au mysticisme

Dans cette énumération de courants spirituellement « déviants », il convient de citer le créationnisme, doctrine philosophico-religieuse apparue en réaction au darwinisme dans la seconde moitié du XIXe siècle, qui affirme sans détour la création de l’univers en six jours, il y a quelque six mille ans. Pour « s’actualiser », ce courant accepte désormais, sous le nom de dessein intelligent (Intelligent Design), apparu à la fin du XXe siècle, les données des astrophysiciens – le big bang – afin de se donner du crédit… tout en continuant de soutenir l’idée d’une intervention divine.

Enfin, pour clore ce survol, par définition non exhaustif, des théories sur le POURQUOI et le COMMENT de mon point de départ, il est intéressant de citer la proposition, nuancée celle-là, d’un médecin de renommée internationale, le professeur Pierre Rabischong, neuro-anatomiste français, qui défend une approche non darwinienne des origines du vivant. La complexité même de celui-ci le conduit à soutenir la thèse d’une biogenèse dirigée, selon lui, par l’ingéniosité supérieure d’un constructeur (le « Programme Homme »), sans pour autant verser dans le créationnisme religieux. Il propose même trois lectures de ce « programmisme » : pour les croyants (une empreinte divine), pour les agnostiques et les athées (un plan rationnel) et pour les scientifiques (une progression biomécanique).

En cela, même si l’on observe chez lui une tendance déiste, bien différente du créationnisme, ce scientifique émérite est le seul de notre énumération à s’affranchir de toute binarité limitante (Bien/Mal).

Car ces divers courants, dont certains flirtent même avec le satanisme et s’accompagnent d’un obscurantisme langagier – voire d’une logorrhée, écrite ou orale, souvent pénible –, affichent tous une position « dualiste », c’est-à-dire l’antagonisme de deux « Principes » qui, par nature, enferment.

Certes, malgré leurs aspects critiquables, il faut replacer ces courants de pensée dans leur époque et leur contexte. Toute croyance, dès lors qu’elle n’est pas nuisible, est respectable. Ce n’est pas parce que certaines choses sont invisibles à nos yeux qu’elles n’existent pas – Pasteur ne me contredirait pas ! La plupart des religions, grands monothéismes compris, reposent sur des mythes, sur des textes fondateurs ou… sur des fictions et des illusions, selon les grilles de lecture.

L’homme, en quête d’origine et en besoin de « reliance », serait ainsi un « animal religieux » depuis la nuit des temps, comme semblent l’attester certains vestiges immémoriaux, notamment des gravures sur pierre à visée révérencielle, ainsi que les religions antiques déjà citées. Si, en 2026, les théories de ces « magiciens des sciences secrètes » nous paraissent fumeuses, voire fantaisistes, c’est évidemment que notre vision du monde, influencée par la modernité, a changé avec notre vécu.

Ce qui n’a pas changé, c’est l’Univers : il n’a toujours pas livré son mystère. De son côté, depuis qu’il a succédé à l’homme de Néandertal, il y a quelque 40 000 ans, Homo sapiens a développé un psychisme doté de trois facultés fondamentales : la raison, l’intuition et l’imagination. La première permet de connaître, de penser et de juger ; mais certains, sous l’influence de ces religions anciennes (la gnose, connaissance réputée pure, et donc étrangère au doute), jugent la raison trop « matérialiste », trop « rationnelle », voire trop « mathématique ». Ils en concluent qu’elle n’est pas la Vérité, et donc qu’elle n’est pas fiable, et préfèrent s’en remettre à leur intuition et à leur imagination.

Ils refusent ainsi une réalité qu’ils subissent malgré tout. Ils vivent dans une sorte de « rêve éveillé », où ils « flottent », la tête dans les étoiles. Refusant tout dieu anthropomorphe, ils voient dans la Nature le divin sous toutes ses formes lumineuses. Ils se fabriquent même un langage lyrique, fait de citations mises bout à bout d’auteurs choisis, pour exprimer leurs ressentis. On y retrouve souvent des extraits de Spinoza, pour qui l’Étendue est un attribut de Dieu, et même d’Einstein, pour qui le divin se confond avec l’intelligence cosmique – à ceci près que ces deux penseurs, eux, avaient les pieds sur terre ! Bref, il y a là confusion entre poésie et… déraison.

Faute d’avoir élucidé le mystère de l’Univers, il faut bien parler ici de mysticisme chez ces « illuminés » et ces « illuminées ». Ce n’est pas un hasard si certains et certaines frappent à la porte du Temple maçonnique, où il est précisément question de « lumière ». Tout respect gardé pour les religions.

Naître de soi-même

Le symbolisme est au cœur de la franc-maçonnerie : il en est le langage vivant. Or son mécanisme, qui consiste à faire d’un objet une figure (l’équerre signifie la droiture, par exemple), peut conduire un ou une mystique franchissant le seuil d’un Temple maçonnique à une suite d’impressions trompeuses et à des comportements inadéquats : abandon de la raison, croyance en la vérité du signe, illusion d’un pouvoir ou d’un savoir supérieurs, orgueil, voire vanité (nourrie par les décors attachés aux degrés obtenus), velléité d’autorité sur les autres membres, distance, fermeture, culpabilisation et irritation d’autrui par des écrits ampoulés… mais obscurs. À l’inverse, une juste interprétation du symbolisme permet de le percevoir comme un théâtre, où se joue un jeu de rôle à transposer dans la cité en qualités citoyennes : ancrage dans le réel, humilité, souci de soi et de l’autre, ouverture, respect de la parole donnée, clarté, simplicité, exemplarité. Le symbolisme est ici, tout simplement, un outil d’entraînement au réel. Et combien essentiel ! La lumière intérieure reçue devient lucidité éclairante sur le parvis du Temple.

Franc-maçonnerie ne signifie pas culte : l’une est une démarche initiatique, l’autre un courant religieux. D’où la question : qu’est-ce que l’initiation, au juste ? L’initiation maçonnique ne relève ni de la magie, ni de la réception d’un pouvoir, ni d’une quelconque grâce. C’est une rencontre avec soi-même, pour devenir davantage humain et, avant toute chose, se défaire de toutes les scories dont la culture sociale nous a imprégnés : égocentrisme, domination, jalousie, mesquinerie, mépris, possessivité, emprise, xénophobie, racisme… Une purification préalable judicieuse, en quelque sorte. Le rite, mise en pratique de ce chemin qui s’ouvre vers soi et vers les autres, désarme, apaise, concentre, régule et discipline le corps par ses gestes, ses mots et sa synchronie ; il réjouit le cœur et nourrit l’âme. Les mythes, les légendes et les symboles qui accompagnent ce cérémonial sont les ressorts du changement d’état qui s’opère. L’ensemble, en parfaite harmonie, produit cette venue au monde particulière que l’on nomme précisément initiation, et que je personnalise ici.

Naître de moi-même ! Me donner la vie ! Qu’est-ce à dire ? C’est, avec et sans jeu de mots, procéder à ma « co-naissance », donc accompagné, tout au long des étapes de ce « rite de passage ». Celui-ci commence par un séjour dans le cabinet de réflexion, où je procède à mon introspection ; puis, après diverses épreuves symboliques, vient ma « réception » en loge – terme qu’affectionnent les Anglais, inventeurs du concept. Le Vénérable Maître m’adoube alors du plat de son épée, sur la tête et les épaules, à la manière des chevaliers : « Je vous crée, constitue et reçois Apprenti franc-maçon. »

Je suis ainsi accueilli, reconnu et légitimé par la confrérie des francs-maçons. Me sont transmis en confiance les « outils » symboliques traditionnels (signes, attouchements, mots), ainsi que le tablier blanc du novice. Je n’appartiens pas à la loge – on n’appartient à personne ! –, mais j’en deviens un membre actif. Commence alors mon travail d’Apprenti. Le mot « initiation » prend tout son sens, celui de « commencement » de mon cheminement individuel, qui associe la Connaissance, par mes recherches et découvertes personnelles (lectures historiques, mythologie), et le Savoir, par la transmission fraternelle (méthode symbolique, rituels et pratiques).

Nous sommes loin ici de toute mystification ou illusion. L’espérance divine du culte est une attente ; la démarche initiatique maçonnique est une action progressive. L’une relève de la soumission passive, l’autre de la volonté en marche. La raison demeure constamment aux commandes ; l’intuition est confortée par les mythes et les légendes ; l’imagination est illustrée par les métaphores. Ainsi, au gré des initiations successives, se dessinent les rôles de chacun :

  • l’Apprenti apprend DES autres ;
  • le Compagnon apprend AVEC les autres ;
  • le Maître apprend AUX autres.

À chacun, à chacune sa mission. Le but initiatique est atteint : bien penser pour mieux vivre.

De la binarité, la ternarité

L’être humain a tendance à raisonner de façon binaire et symétrique, à partir de sa propre constitution – deux yeux, deux oreilles, deux narines, deux bras, deux mains, deux jambes, deux pieds –, et à voir des contraires et des opposés dans les éléments de la nature, que son intelligence réunit arbitrairement en couples.

Or le monde est asymétrique : le soleil n’est pas le contraire de la lune, ni la terre celui du ciel ; l’homme n’est pas le contraire de la femme, l’homme noir n’est pas le contraire de l’homme blanc ; la mort n’est pas le contraire de la vie (c’est la naissance qui est le contraire de la mort). Ces éléments « en relation », opposables à première vue, ne sont pas antonymes : ils sont complémentaires.

Tableau de loge maçonnique avec le pavé mosaïque et les trois piliers

C’est ici qu’apparaît le « génie » de la franc-maçonnerie, non dans un sens surnaturel, mais en tant que force créatrice réfléchie. Là où les sociétés « savantes » évoquées plus haut se figent dans la vision fantasmée d’un monde binaire, régi par l’opposition en circuit fermé du Bien et du Mal, l’Art royal offre à nos pas un damier de carreaux noirs et blancs en complémentarité active. Au dualisme agressif est préférée une dualité pacifique : l’image même, sur le sol, d’une complémentarité plutôt que d’un combat.

Au Bien et au Mal en conflit se substitue ici un jeu d’ombre et de lumière en harmonie constante. À l’instar des deux jambes du franc-maçon ou de la franc-maçonne, qui ne pourraient marcher et avancer l’une sans l’autre sur ce pavé mosaïque !

L’expression « pavé mosaïque » est parfois rattachée à tort au sol du Tabernacle de Moïse. Elle évoque en réalité le quadrillage que traçaient sur le sol les maîtres d’œuvre des chantiers médiévaux pour calculer les épures géométriques des édifices en construction. Le mot « pavé » vient du latin pavire, « aplanir le sol », et « mosaïque » renvoie au latin musivum (opus musivum), qui désignait un assemblage de petits cubes de couleur – que l’on songe aux mosaïques de Ravenne.

L’évolution symbolique a produit l’alternance d’un dallage noir et blanc dont la couleur et son absence n’expriment nullement, en loge, une opposition de contraires, mais bien la complémentarité harmonieuse déjà évoquée.

C’est cette harmonie qui permet ensuite de dépasser la binarité par la ternarité. Le passage du nombre 2 au nombre 3 est le signe même de l’ouverture. Les trois piliers qui entourent le pavé mosaïque en portent les noms : FORCE, BEAUTÉ, SAGESSE. Ce triptyque désigne lui-même l’élargissement de la pensée qui en résulte, illustré entre autres par la dialectique « thèse, antithèse, synthèse », couramment associée au philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel.

L’homme debout

L’échelle initiatique du Rite Écossais Ancien et Accepté permet encore à l’initié ou à l’initiée de franchir une nouvelle étape au fil de son parcours : de la binarité, la ternarité ; et de la ternarité, la quaternité. Celle-ci prend tout son sens en évoquant notamment, avec le signe cruciforme du 18e degré, les quatre points cardinaux. Notons que le dernier degré de ce rite, le 33e, renvoie entre autres aux trente-trois vertèbres de notre colonne vertébrale. Voilà un rite « qui tient debout » – et nous avec –, si je puis me permettre ce trait d’humour !

Les représentations et courants spirituels que nous venons de traverser, du pavé mosaïque (dualité complémentaire) à la gnose (dualisme cosmologique), présentent une binarité centrée sur le Bien et le Mal ; mais ils ne sont pas une fin en soi. À mon sens, ce sont des points de départ d’une dynamique intellectuelle qui, au gré de leur histoire respective, interviennent dans la mouvance maçonnique comme autant de jalons et de tremplins : des outils de dépassement indispensables.

L’initié ou l’initiée ne peut se constituer prisonnier d’une notion duelle : il lui faut la traverser pour trouver son équilibre, en homme ou en femme libre. Encore faut-il éviter les confusions sémantiques. La gnose dont il est question dans le rite désigne ce que l’on apprend par sa propre recherche, la compétence conquise par l’expérience, par soi-même. Elle ne doit pas être confondue avec le savoir reçu, « pré-pensé » par autrui, du gnosticisme, système théologique et dogmatique rigide. Les « vérités gnostiques », elles, reposent sur la vérification personnelle plutôt que sur la foi dogmatique. C’est en cela qu’elles se justifient comme « morales conductrices », notamment au Rite Écossais Ancien et Accepté.

Le franc-maçon et la franc-maçonne ne se satisfont pas d’affirmations ni de démonstrations. Ils s’attachent à donner un sens, une direction à leur existence, à condition d’y réserver une place au questionnement, à la réflexion, au doute ; à l’incertitude, qui fait fondamentalement partie de la condition humaine.

Certes, la vie serait bien triste sans une part de rêve. Là se confirme le « prodige » de la franc-maçonnerie, qui en fait une poétique en lui ouvrant l’accès au mythe, à la légende et au symbole. Autant de fictions, autant de mystères, autant de « merveilleux » qui, à la manière des illusions du Magicien d’Oz évoqué en préambule, nous montrent qu’au bout du compte, les vérités que nous cherchons sont d’abord en nous : sous la forme d’étonnement, de volonté, de curiosité ; de courage, de réalisations, de gentillesse ; et d’altruisme, donc de partage.

Ce sont ces vertus qui font briller d’étoiles les yeux des grands enfants « désirants » que nous sommes. Et si la franc-maçonnerie n’est pas un culte, en nous unissant, main dans la main, sous le signe de l’équerre et du compas, en faisant de nos différences une identité, elle accomplit tout de même… des miracles !

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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