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L’« abbé Larudan » est le nom sous lequel paraît à Amsterdam, en 1747 selon la plupart des catalogues (1746 selon d’autres répertoires), Les Francs-Maçons écrasés, présenté comme la suite de L’Ordre des francs-maçons trahi. On ne sait à peu près rien de l’auteur, sinon qu’il signe en ecclésiastique. Son livre, mi-divulgation rituelle, mi-pamphlet, est le premier à attribuer la fondation de la franc-maçonnerie à Oliver Cromwell et à lui prêter un dessein politique : abattre les rois.
Un auteur sans visage
Larudan est d’abord une signature. La Bibliothèque nationale de France ne lui attribue que des dates vagues, celles d’un homme du XVIIIe siècle, et aucune biographie n’a pu être reconstituée. On ignore même s’il s’agit d’un nom réel. Dans les années 1970, Jacques Brengues a proposé d’y voir l’anagramme d’Arnauld et d’identifier l’auteur à l’abbé Henri Charles Arnauld de Pomponne, mais cette hypothèse n’a pas reçu de confirmation sérieuse.
Les encyclopédies maçonniques du XIXe siècle relèvent par ailleurs que l’ouvrage chercha à s’abriter derrière la notoriété de l’abbé Gabriel-Louis Pérau (1700-1767), à qui l’on attribue Le Secret des francs-maçons (1742) et L’Ordre des francs-maçons trahi (1745), deux divulgations au ton bien plus modéré. Le sous-titre de Larudan, qui se dit « traduit du latin », relève du même jeu de masques.
Divulgation et accusation
Le livre mêle deux genres que la littérature antimaçonnique ne cessera plus de combiner. D’un côté, il prétend livrer rituels, catéchismes et tableaux de loge, à la manière des « divulgations » qui se multiplient depuis la Masonry Dissected de Samuel Prichard (1730). Ses planches figurant la loge en perspective ont d’ailleurs intéressé les historiens des tapis de loge, même si elles ne correspondent pas aux usages connus.
De l’autre, il construit un récit d’origine entièrement politique. Cromwell aurait réuni ses fidèles en 1648, leur aurait imposé des serments terribles et aurait fait de l’allégorie du Temple de Salomon le langage codé d’un projet : rétablir l’égalité primitive en détruisant la royauté. L’ordre se serait ensuite répandu sur le continent en conservant cette hostilité aux monarchies.
Une fable promise à une longue carrière
La thèse cromwellienne n’a aucun fondement documentaire. Rien dans les sources de la maçonnerie britannique, ni dans les archives de la période révolutionnaire anglaise, ne vient l’étayer, et les historiens la tiennent pour une invention de l’auteur. L’écrivain britannique Arthur Edward Waite y voyait une manœuvre catholique visant à donner à la maçonnerie une origine protestante et régicide.
Le livre eut peu d’écho immédiat, mais il fut traduit en allemand sous plusieurs titres, et le bibliographe Georg Kloss le considérait au XIXe siècle comme l’arsenal où puisèrent les adversaires ultérieurs de l’ordre. Un siècle et demi plus tard, Léo Taxil ressortira à son tour un Cromwell initié, preuve que les fables d’origine se transmettent d’un pamphlet à l’autre.
Un jalon dans la généalogie du complot
Larudan précède de deux générations les grandes théories du complot maçonnique. Lorsqu’il écrit, la papauté vient de condamner la franc-maçonnerie par la bulle In eminenti de Clément XII (1738), mais pour des raisons d’abord liées au secret et au serment, non à un projet révolutionnaire. Larudan politise l’accusation : la loge devient une école de régicide.
Ce glissement prépare le terrain aux lectures contre-révolutionnaires de la fin du siècle, quand Barruel ou Robison feront des loges et des illuminés les artisans de 1789. Le cadre change, la structure du récit demeure : un fondateur caché, un serment terrible, un but inavouable.
Avec Larudan, l’antimaçonnisme invente l’un de ses ressorts les plus durables : raconter une naissance secrète pour accuser un présent. La loge n’est plus une société de convivialité, mais l’instrument d’un régicide originel. Une origine fabriquée suffit à fabriquer un ennemi.
Voir aussi : Origines fantasmées, Pseudo-révélations, Publication de Masonry Dissected de Samuel Prichard, octobre 1730 (date historique), Secret maçonnique, Révélation, Affaire Léo Taxil, Bulle In eminenti apostolatus specula de Clément XII, 28 avril 1738 (date historique), Antimaçonnisme religieux.

