Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?

Antoine Estève Baissie (1738-1815), connu dans les catalogues sous le nom d’« abbé Baissie », est un ecclésiastique français, présenté comme professeur de théologie à l’université de Montpellier, auteur d’un court opuscule paru en 1790, L’Esprit de la franc-maçonnerie dévoilé, relativement au danger qu’elle renferme. Réédité en 1816, au lendemain de la Restauration, ce texte appartient à la première vague de la polémique religieuse qui, dès les débuts de la Révolution, fait des loges un danger pour l’Église et pour le trône.
Un clerc presque sans biographie
On connaît d’Antoine Estève Baissie beaucoup moins qu’on ne connaît son livre. Les répertoires s’accordent sur ses années de naissance et de mort, 1738 et 1815, et le rattachent au milieu universitaire de Montpellier, où il aurait enseigné la théologie. Pour le reste, sa carrière ecclésiastique, son attitude face à la Constitution civile du clergé ou une éventuelle émigration ne sont pas documentées par des sources accessibles et indépendantes. Ces lacunes invitent à la prudence : la fiche qui suit s’en tient à ce que les catalogues de bibliothèques et les notices bibliographiques permettent d’établir.
Le Catalogue général de la Bibliothèque nationale de France recense deux éditions de son ouvrage, l’une de 1790, l’autre de 1816, signée « M. l’abbé B*** ». L’anonymat partiel était alors courant dans la littérature de controverse, où l’on écrivait moins pour se faire un nom que pour alerter un public de clercs et de fidèles.
Un opuscule de 1790 contre le « danger » des loges
Le titre résume à lui seul l’intention : dévoiler un esprit caché et signaler un péril. Paru en 1790, sous une adresse que certaines notices donnent comme romaine et qui relève vraisemblablement de l’adresse de complaisance, le texte s’inscrit dans un moment précis : la Révolution vient de bouleverser l’Église de France et une partie du clergé cherche à comprendre, et à désigner, les causes de l’ébranlement. La franc-maçonnerie, déjà condamnée par Rome en 1738 et en 1751, offre une explication commode.
Le vocabulaire relevé dans l’ouvrage, loge, secret de l’ordre, grades supérieurs, montre que l’auteur s’attaque surtout à la structure initiatique et à la hiérarchie des degrés, soupçonnées de dissimuler aux simples membres un but véritable connu des seuls initiés supérieurs. C’est un schéma appelé à une longue postérité : la base serait innocente, le sommet conspirerait.
Une réédition au service de la Restauration
La seconde vie du livre en dit autant que la première. En 1816, l’ouvrage reparaît à Montpellier chez l’imprimeur Auguste Seguin, en un mince volume d’environ quatre-vingts pages, avec un sous-titre explicite : il doit servir aux ecclésiastiques et à « tous les amis de la religion et du roi ». Au moment où la monarchie restaurée cherche à refermer la parenthèse révolutionnaire, le texte de 1790 devient une pièce d’un procès rétrospectif.
Entre-temps, l’abbé Barruel a publié ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797-1798), qui ont donné à la thèse du complot maçonnique sa forme la plus ample. L’opuscule de Baissie apparaît ainsi, après coup, comme l’un de ces précurseurs modestes, aux côtés du Voile levé pour les curieux de l’abbé Lefranc (1791), qui ont préparé le terrain.
Ce que révèle un texte mineur
L’intérêt de Baissie tient moins à son influence, difficile à mesurer, qu’à sa précocité. Il montre que l’idée d’une responsabilité maçonnique dans la Révolution circule dès 1790, avant la Terreur, avant la publication des grandes synthèses contre-révolutionnaires. L’accusation naît dans l’urgence, chez des clercs qui voient leur monde se défaire et cherchent un adversaire identifiable.
Les historiens ont depuis montré que les loges de la fin de l’Ancien Régime étaient socialement et politiquement très diverses, fréquentées par des nobles, des magistrats, des ecclésiastiques même, et que nombre de frères furent victimes de la Révolution. Le récit d’un ordre unifié poursuivant un dessein caché ne résiste pas à l’examen des archives.
Antoine Estève Baissie n’est qu’une silhouette dans l’histoire de l’antimaçonnisme, et sa biographie reste à écrire à partir des archives montpelliéraines. Son opuscule n’en marque pas moins une date : dès 1790, le soupçon contre les loges est formulé, prêt à servir. Le complot a précédé ses théoriciens.
Voir aussi : Abbé Augustin Barruel, Maçonnerie et Révolution française, Antimaçonnisme religieux, Catholicisme et franc-maçonnerie, Bulle In eminenti apostolatus specula de Clément XII, 28 avril 1738 (date historique), Secret maçonnique, Complot, Jacobinisme.

