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Bernard Faÿ, né à Paris le 3 avril 1893 et mort à Tours le 31 décembre 1978, est un historien et américaniste reconnu, professeur au Collège de France, devenu sous l’Occupation l’un des principaux artisans de la persécution des francs-maçons en France. Administrateur général de la Bibliothèque nationale à partir d’août 1940, il dirige le service chargé d’exploiter les archives maçonniques saisies, contribue à la constitution de fichiers nominatifs et anime la propagande antimaçonnique de Vichy. Condamné en 1946, il s’évade en 1951 et sera gracié. Son parcours montre comment l’érudition peut se mettre au service de l’exclusion.
Un américaniste brillant

Avant la guerre, Bernard Faÿ est d’abord un universitaire en vue. Docteur ès lettres en 1924 avec une thèse sur l’esprit révolutionnaire en France et aux États-Unis, il est élu en 1932 à la chaire de civilisation américaine du Collège de France. Biographe de Benjamin Franklin et de George Washington, il fréquente les milieux littéraires transatlantiques et se lie d’amitié avec Gertrude Stein.
Catholique fervent et conservateur, il développe parallèlement une lecture hostile du rôle des loges dans l’histoire. Son ouvrage de 1935 sur la franc-maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIIIe siècle présente l’institution comme l’un des moteurs de la subversion de l’ordre ancien. L’historien prépare ainsi, sous une forme savante, les thèses que le fonctionnaire de Vichy transformera en politique.
La Bibliothèque nationale et le Service des sociétés secrètes
Le 6 août 1940, Bernard Faÿ est nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale, en remplacement de Julien Cain, révoqué. Quelques jours plus tard, la loi du 13 août 1940 dissout les sociétés secrètes. Les archives des obédiences, déjà convoitées par les services allemands qui occupent l’hôtel du Grand Orient rue Cadet, deviennent un enjeu de pouvoir. Faÿ obtient que la France en exploite une partie.
Il prend la tête du Service des sociétés secrètes, qui dépouille les documents saisis et constitue un fichier évalué à environ soixante mille noms. Ce travail alimente la publication de listes de dignitaires au Journal officiel à partir de 1941 et l’exclusion de nombreux francs-maçons de la fonction publique. Faÿ s’entoure de collaborateurs venus pour certains des milieux antimaçonniques de l’entre-deux-guerres.
Propagande et Documents maçonniques
Au fichage s’ajoute un effort de propagande méthodique. La revue mensuelle Les Documents maçonniques, lancée à l’automne 1941 et publiée jusqu’en 1944, livre au public extraits d’archives, rituels et listes, présentés pour démontrer la nocivité des loges. Faÿ en est la figure tutélaire, aux côtés d’auteurs comme Robert Vallery-Radot ou Jean Marquès-Rivière. Elle prolonge l’exposition « La franc-maçonnerie dévoilée », ouverte au Petit Palais à l’automne 1940.
Cette propagande joue sur l’apparence documentaire : des pièces authentiques, sorties de leur contexte, sont mises au service d’une thèse déjà arrêtée. C’est une constante de l’antimaçonnisme que l’on retrouve ici sous sa forme la plus officielle, avec les moyens d’un État et le prestige d’une grande institution savante.
Des victimes bien réelles
Le fichage n’est pas resté un exercice de bureau. Les listes publiées ont brisé des carrières, exposé des familles, signalé des hommes et des femmes à la police de Vichy et aux autorités d’occupation. Des francs-maçons, souvent engagés dans la Résistance, ont été arrêtés, déportés ou fusillés. Les chiffres couramment avancés, de l’ordre d’un millier de victimes, restent discutés, et il est difficile d’établir pour chaque cas le lien direct avec les fichiers.
La responsabilité de Faÿ n’en demeure pas moins au cœur du dispositif. Il savait à quoi pouvaient servir des noms et des adresses dans un pays occupé où la police allemande traquait opposants, Juifs et résistants. L’archive devenait une arme.
Procès, évasion et grâce
Arrêté à la Libération dans son bureau de la Bibliothèque nationale, Bernard Faÿ est révoqué du Collège de France. Jugé par la Cour de justice de la Seine à la fin de l’année 1946, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité, à la dégradation nationale et à la confiscation de ses biens.
Transféré à l’hôpital d’Angers pour raisons de santé, il s’en évade le 30 septembre 1951 et gagne la Suisse, où il enseigne à Fribourg. Des amitiés fidèles, dont celle d’Alice Toklas, ont soutenu ses démarches. Il est finalement gracié par le président René Coty, revient en France et meurt à Tours en 1978, sans avoir renié ses convictions.
Bernard Faÿ n’était ni un pamphlétaire de bas étage ni un agitateur de rue, mais un savant reconnu. C’est précisément ce qui rend son cas instructif : la culture ne protège pas du fanatisme lorsqu’elle accepte de servir une politique de persécution. Sous Vichy, la bibliothèque est devenue un instrument de police.
Voir aussi : Vichy et héritages antijudéo-maçonniques, Coston, Henry, Sortie du film antimaçonnique Forces occultes, 10 mars 1943 (date historique), Ploncard d’Assac, Jacques, Maçonnerie et Révolution française, Archives fantasmées, Dénonciation, Justice et réparation, Complot judéo-maçonnique.

