Jacobinisme (antimaçonnisme)

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Glossaire de la franc-maçonnerie

Le jacobinisme occupe une place fondatrice dans la mythologie antimaçonnique contre-révolutionnaire. Le mot désigne d’abord une réalité historique précise, liée au club des Jacobins, à la Révolution française, à la souveraineté populaire, à la défense de la République, à la centralité de l’État, à l’idée de vertu civique et à la volonté de sauver la Révolution contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Il appartient à l’histoire politique, à ses tensions, à ses violences, à ses espérances, à ses contradictions. Mais dans la littérature antimaçonnique née après 1789, il devient tout autre chose. Il cesse d’être un courant révolutionnaire pour devenir le nom visible d’un complot invisible.

La lecture de l’abbé Barruel

Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme

L’abbé Augustin Barruel donne à cette interprétation sa forme la plus célèbre dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, publiés à la fin du XVIIIe siècle. L’ouvrage ne se contente pas de critiquer la Révolution. Il prétend en révéler la cause cachée. Selon Augustin Barruel, le jacobinisme serait l’aboutissement d’une longue chaîne de subversion associant philosophes des Lumières, francs-maçons et Illuminés de Bavière. La Révolution française n’y est plus comprise comme le résultat d’une crise politique, sociale, économique, religieuse et institutionnelle. Elle devient l’exécution d’un plan antichrétien, antimonarchique et anti-traditionnel, préparé dans l’ombre par des forces organisées.

C’est ici que se forme l’un des gestes essentiels de l’antimaçonnisme moderne. Il ne s’agit plus seulement d’accuser la franc-maçonnerie d’irréligion, de secret ou de sociabilité suspecte. Il s’agit de lui attribuer la direction occulte de l’histoire. Le Jacobin devient alors un personnage double. En surface, il est militant, orateur, député, révolutionnaire, membre d’un club politique. En profondeur, selon la logique barruélienne, il serait l’agent d’un dessein maçonnique plus ancien que lui. Le club devient la loge continuée par d’autres moyens.

La tribune devient le parvis public d’un temple caché. La République devient la traduction politique d’une conspiration.

Un déplacement du regard

Cette opération est décisive parce qu’elle déplace le regard. Elle empêche de penser le jacobinisme comme un phénomène historique complexe. Elle refuse de voir ses conflits internes, ses rivalités, ses ruptures, ses hésitations, ses passions contradictoires. Elle préfère une généalogie simple, une cause unique, un ennemi stable. Là où l’histoire rencontre des hommes, des circonstances, des peurs, des débats, des guerres, des famines, des rêves d’émancipation et des violences politiques, l’antimaçonnisme voit un plan. Là où l’historien cherche des enchaînements, le polémiste cherche des coupables. Là où la Révolution oblige à penser le tragique de la modernité politique, la mythologie antimaçonnique propose un procès du Temple.

Le succès durable de cette lecture tient à sa puissance narrative. Augustin Barruel offre une explication totale. Il relie ce qui paraissait dispersé. Les philosophes auraient préparé les esprits. Les francs-maçons auraient fourni les réseaux, les rites, les mots d’ordre et la discipline secrète. Les Illuminés auraient donné la radicalité souterraine. Les Jacobins auraient accompli l’œuvre dans l’espace public. Ce schéma possède la force des récits fermés. Il rassure ceux que la Révolution effraie, parce qu’il transforme le désordre du monde en intrigue lisible. Il évite de se demander pourquoi l’Ancien Régime s’est effondré. Il suffit de désigner ceux qui l’auraient renversé.

Une histoire simplifiée

Or cette manière de penser n’éclaire pas l’histoire. Elle la simplifie jusqu’à la mutiler. Des francs-maçons ont effectivement participé à la Révolution, comme d’autres furent monarchistes, modérés, opposés à la Terreur, prudents ou silencieux. Des hommes passés par les loges ont siégé dans des clubs, fréquenté des sociétés politiques ou défendu des idéaux nouveaux. Mais cette présence ne prouve pas une direction maçonnique de la Révolution. Elle montre plutôt que les loges, comme d’autres lieux de sociabilité du XVIIIe siècle, participaient à une culture de discussion, de circulation des idées, de civilité, d’égalité symbolique entre les membres, parfois de réforme morale et sociale. Entre influence culturelle et commandement secret, il y a tout l’écart qui sépare l’histoire du fantasme.

Le jacobinisme antimaçonnique repose précisément sur l’effacement de cet écart. Il confond proximité et causalité, circulation et complot, langage commun et obéissance secrète.

Que certains mots aient traversé les loges, les clubs, les académies, les salons, les sociétés de pensée ou les assemblées révolutionnaires ne signifie pas qu’un centre caché ait tout gouverné.

Le XVIIIe siècle fut un temps de réseaux, de correspondances, de lectures partagées, de débats passionnés, de sociabilités multiples. L’antimaçonnisme réduit cette complexité à une image unique. Il transforme la constellation des Lumières en machine de guerre.

Le mot « jacobin »

900px Fontaine des Jacobins   Angle Hippolyte Flandrin et Philibert Delorme

Le mot « jacobin » devient alors, dans la littérature contre-révolutionnaire, un signe de condamnation absolue. Il ne désigne plus seulement un acteur de la Révolution. Il concentre l’athéisme supposé, le régicide, l’égalitarisme menaçant, la destruction de l’ordre ancien, la guerre faite à l’Église, la souveraineté populaire devenue sacrilège. Et derrière ce Jacobin diabolisé, la franc-maçonnerie est convoquée comme matrice obscure. Elle devient l’arrière-temple de la Révolution, le lieu imaginaire où l’on aurait préparé la chute du trône et de l’autel.

Cette construction a nourri toute une tradition antimaçonnique postérieure. Elle réapparaît au XIXe siècle dans les discours réactionnaires, dans certains milieux catholiques intransigeants, dans les récits hostiles à la République, puis dans les mythologies nationalistes et conspirationnistes. Elle permet de relier la Révolution française à une guerre spirituelle de longue durée. Augustin Barruel ne fournit pas seulement une interprétation de 1789. Il offre une matrice. Plus tard, il suffira de remplacer les Jacobins par les républicains, les laïques, les parlementaires, les socialistes, les internationalistes ou les mondialistes pour conserver la même structure du soupçon. Derrière chaque mouvement d’émancipation, l’antimaçonnisme prétendra retrouver la même main cachée.

La force du mythe tient aussi à son caractère initiatique inversé. Augustin Barruel propose au lecteur de voir ce que les autres ne voient pas. Il l’introduit dans une contre-initiation du soupçon. Le profane ordinaire ne verrait que des événements politiques. Le lecteur « éveillé » découvrirait l’architecture secrète. Il ne lirait plus la Révolution comme un enchaînement humain, mais comme un rituel destructeur. Le complotisme se présente ainsi comme dévoilement. Il prétend arracher les voiles, mais il en tisse de nouveaux. Il accuse la franc-maçonnerie de dissimuler, tout en enfermant lui-même l’histoire dans une chambre obscure.

Deux vérités à tenir ensemble

La réponse historique exige donc de tenir ensemble deux vérités.

Oui, la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle a participé à la transformation des sociabilités, à la diffusion de certains idéaux de tolérance, de perfectibilité, de fraternité, de mérite et d’égalité symbolique. Non, cela ne fait pas d’elle le gouvernement secret de la Révolution.

Oui, des francs-maçons furent révolutionnaires. Non, la Révolution ne fut pas une opération maçonnique. Oui, les loges ont appartenu à l’univers mental des Lumières. Non, elles ne furent pas le centre directeur unique d’un effondrement historique aussi vaste.

C’est précisément cette nuance que l’antimaçonnisme refuse. Il ne veut pas comprendre les passages, les porosités, les continuités partielles. Il veut une accusation. Il ne supporte pas que l’histoire soit traversée par l’imprévu. Il lui faut un architecte caché. La Révolution, dans sa grandeur et dans son tragique, dans ses Droits de l’homme et dans ses violences, dans son universalité proclamée et dans ses déchirements, demeure trop complexe pour la pensée du soupçon. Le jacobinisme antimaçonnique naît de cette incapacité à affronter la complexité.

L’enjeu symbolique

Sur le plan symbolique, l’enjeu est profond. La franc-maçonnerie travaille l’homme par l’équerre et le compas, par la lenteur du rite, par l’apprentissage de la mesure. Le mythe antimaçonnique, lui, remplace la mesure par l’amalgame. Il ne construit pas un temple de compréhension. Il dresse un tribunal imaginaire. Le Jacobin y devient l’accusé visible, le franc-maçon l’accusé caché, la Révolution le crime, et la modernité elle-même la scène du forfait.

Ainsi compris, le jacobinisme n’est pas seulement une entrée politique de l’abécédaire. Il est l’un des lieux de naissance de la grande fiction antimaçonnique moderne. C’est là que se cristallise l’idée selon laquelle l’histoire contemporaine ne serait pas faite par les peuples, les crises, les institutions, les idées et les conflits, mais par des sociétés occultes manipulant les événements depuis l’ombre. Le jacobinisme devient alors un miroir déformant. Il ne révèle pas ce qu’était la franc-maçonnerie. Il révèle ce que ses adversaires avaient besoin d’imaginer pour donner un visage à leur peur.

La véritable leçon est là. L’antimaçonnisme ne hait pas seulement la loge. Il hait ce qu’il croit voir derrière elle, à savoir la possibilité que des hommes se réunissent librement pour penser, débattre, se transformer et imaginer un ordre politique moins soumis aux héritages imposés. En faisant du jacobinisme un masque maçonnique, la contre-révolution antimaçonnique refuse d’admettre que la Révolution puisse être aussi le produit de fractures réelles, de revendications populaires, de désirs de justice, d’erreurs humaines et d’espérances contradictoires. Elle préfère croire à une main cachée plutôt que regarder l’histoire en face.

Voir aussi : Abbé Augustin Barruel, Révolution française, Contre-révolution, Illuminati, Lumières, Clubs révolutionnaires, Sociétés de pensée, Complot, Laïcité, République, Régicide.

Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, Yonnel Ghernaouti

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.

Pour aller plus loin

Glossaire de la franc-maçonnerie

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES