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La franc-maçonnerie fantasmée est la véritable héroïne noire de l’antimaçonnisme. Elle n’existe pas dans les temples, les rituels ou les archives sérieuses. Elle existe dans les brochures hostiles, les vidéos complotistes, les discours de dénonciation, les romans de peur, les chansons militantes, les conversations nourries de rumeurs et les montages numériques. Elle est partout et nulle part. Toute-puissante et ridicule. Cachée et visible. Minoritaire et omniprésente. Elle échappe aux contradictions parce qu’elle n’appartient pas au réel, mais au besoin d’accuser.
Une figure sans rapport avec le réel

Cette franc-maçonnerie fantasmée n’a presque rien à voir avec les obédiences réelles, leurs différences, leurs débats, leurs limites, leurs contradictions et leurs travaux. Elle est une créature du soupçon. Elle permet d’expliquer la Révolution, la République, la laïcité, les médias, la justice, les guerres, les crises financières, les transformations sociales, les mouvements culturels, les lois sociétales ou les mutations technologiques. Elle devient une clé universelle, donc une fausse clé. Car une clé qui prétend ouvrir toutes les portes finit par n’en ouvrir aucune. Elle ne donne pas accès au réel. Elle enferme dans une mécanique d’interprétation.
Son efficacité vient de sa plasticité. Chacun peut y déposer sa peur. Le religieux y voit une contre-Église. Le nationaliste y voit un réseau cosmopolite. Le conspirationniste y voit un gouvernement invisible. Le moraliste y voit une corruption. Le populiste y voit une élite cachée. Le fanatique y voit le démon. L’anticommuniste y voit la subversion. Le révolutionnaire y voit la bourgeoisie organisée. La même image sert à tous les procès parce qu’elle est assez floue pour absorber toutes les angoisses.
Une fonction de simplification
La franc-maçonnerie fantasmée fonctionne par simplification. Elle réduit la pluralité des rites à un seul rituel supposé, la diversité des obédiences à une direction unique, les engagements individuels à une stratégie collective, la discrétion initiatique à une dissimulation politique, la fraternité à une connivence, le symbole à un code. Elle ne supporte pas les distinctions, car les distinctions affaiblissent le récit. Il lui faut un bloc, un centre, une main cachée, une volonté continue. Tout ce qui vient contredire cette image est immédiatement réinterprété comme diversion.
Elle fonctionne aussi par contradiction assumée. La franc-maçonnerie fantasmée est accusée d’être rationaliste et satanique, libérale et bolchevique, bourgeoise et révolutionnaire, archaïque et technologique, faible et omnipotente, secrète et partout visible. Dans une pensée logique, ces contradictions ruineraient l’accusation. Dans la fabrique du soupçon, elles la renforcent. Si la franc-maçonnerie semble contradictoire, c’est qu’elle serait plus habile encore. Le réel ne peut plus démentir le fantasme, car le fantasme absorbe même ce qui devrait le détruire.
La fonction de cette figure est claire. Elle permet à une société inquiète de ne pas regarder ses propres causes de crise. Plutôt que d’interroger les inégalités, les échecs institutionnels, les mutations économiques, les tensions religieuses, les fractures démocratiques, les dérives médiatiques ou les angoisses spirituelles, elle désigne une puissance cachée. La franc-maçonnerie fantasmée devient un écran. Elle reçoit ce que le corps social ne veut pas penser de lui-même.
Revenir à la franc-maçonnerie réelle

Répondre à cette franc-maçonnerie fantasmée suppose de revenir sans cesse à la franc-maçonnerie réelle. Des hommes et des femmes. Des rites différents. Des obédiences diverses. Des sensibilités parfois opposées. Des idéaux, des faiblesses, des travaux, des archives, des histoires. Des temples modestes plutôt que des palais occultes.
Des planches imparfaites plutôt que des ordres secrets. Des débats, des désaccords, des lenteurs, des transmissions, des engagements et des limites humaines.
La réponse ne doit pas idéaliser. La franc-maçonnerie réelle n’est pas sans défauts. Elle peut connaître l’entre-soi, la maladresse, des dérives individuelles, des confusions entre fraternité et intérêt, des silences peu heureux. Mais reconnaître l’humanité de l’institution, ce n’est pas confirmer le fantasme. C’est au contraire le défaire. Le monstre n’a pas de faiblesses ordinaires. L’humain, lui, en a. Revenir à l’humain, c’est sortir du mythe noir.
Une idole inversée
Dans une lecture initiatique, la franc-maçonnerie fantasmée est une idole inversée. Elle n’est pas adorée, mais haïe. Pourtant, elle remplit la même fonction que certaines idoles. Elle simplifie, concentre, rassure, donne un visage à l’invisible. Elle permet à celui qui l’accuse de se croire lucide. Le travail de l’abécédaire consiste à briser cette idole noire, non par violence, mais par exactitude. Le fantasme cherche le monstre. L’étude retrouve l’humain. Le soupçon invente une puissance. L’histoire montre un chantier.
Voir aussi : Amalgame, Complotisme, Faux mystères, Secret, Désinformation, Franc-maçonnerie régulière et soupçons croisés.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
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