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Sous un titre qui glisse l’Ordre tout entier dans le rire d’une Sœur, deux Frères de Guyane, le dessinateur Rémi Dufour et le poète Jean-François Leroy, composent trente-trois diptyques où chaque dessin reçoit la réponse d’un poème. Leur humour prend les symboles au pied de la lettre pour mieux rappeler ce qu’ils signifient et fait de l’autodérision une épreuve fraternelle : celle qui vérifie que la Lumière reçue n’a été confondue ni avec l’or, ni avec les décors, ni avec la vanité des cordons.

Il suffit de prononcer le titre à voix haute pour en goûter la malice. La Maçonne rit se lit comme une scène et s’entend presque comme le nom même de l’Ordre. Trente-trois fois, un dessin occupe la page de gauche et le poète lui répond en regard par quatre quatrains inscrits dans un damier noir et blanc, de sorte que chaque poème paraît reposer littéralement sur le pavé mosaïque. Le lecteur familier du Rite Écossais Ancien et Accepté sourira naturellement de voir ce nombre coïncider avec celui de son ultime degré.
Rémi Dufour et Jean-François Leroy se présentent comme deux Frères de Guyane ayant choisi d’unir le trait et la plume pour faire surgir des personnages fantasques à partir de situations vécues, déplacées vers la dérision et l’humour dans cet extraordinaire théâtre naturel qu’est l’Amazonie. Dédié à la Très Illustre Sœur Marie Patrice, 33e, de la Respectable Loge Œil de Lumière n°119 à l’Orient de Matoury, le recueil annonce d’emblée son territoire : celui d’une Maçonnerie suffisamment assurée de ses symboles pour accepter de sourire d’elle-même.
Quand la pépite éblouit davantage que la Lumière
Le premier diptyque donne le ton. Sur un site d’orpaillage, des Frères semblent davantage fascinés par la pépite que par la Lumière qu’ils prétendaient chercher. Jean-François Leroy rappelle alors que, loin de Paris, « la pierre sculptée devient l’or », avant d’inviter ses Frères à revenir à l’essentiel. Le symbole est limpide : à peine entré dans le Temple, l’initié apprend à abandonner ses métaux ; voici pourtant que l’or véritable menace déjà de reprendre la place de l’or philosophique.
C’est peut-être là que le livre touche immédiatement juste. Il ne moque pas le symbole : il se moque de notre capacité à l’oublier. Ce qui est fort différent. Derrière la plaisanterie guyanaise se profile une question ancienne comme l’initiation : cherchons-nous encore la Lumière ou seulement ce qui brille ?

Le même jeu se poursuit autour du travail de la pierre. Le bagne guyanais surgit, avec sa mémoire tragique, lorsqu’un forçat devient sous le crayon l’un des premiers « tailleurs de pierre » du territoire. Le rapprochement est audacieux, parfois grinçant, mais le poème évoque ce travailleur « visant sa libération ». La pierre redevient alors ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le lieu d’une transformation. Pour le Maçon comme pour le prisonnier, elle porte, à des degrés évidemment incomparables, l’idée d’une délivrance.
La lettre tue, le rire vivifie
Le véritable moteur comique du recueil tient dans cette opération délicieuse consistant à prendre le langage maçonnique exactement au mot. Lorsque manque un fil à plomb, une canne à pêche lestée de plomb fera l’affaire ; lorsque l’on réclame une planche, pourquoi ne pas apporter quatre planches de bois ? Et lorsque le vocabulaire rituel rencontre l’accent, l’homophonie ou le langage ordinaire, le Temple se transforme soudain en théâtre de l’absurde.
Mais pour rire du symbole, encore faut-il le connaître. C’est peut-être le secret le plus intéressant de La Maçonne rit. La caricature devient une forme de reconnaissance. On ne rit du fil à plomb détourné que parce que l’on sait ce qu’il signifie ; on ne sourit de la planche devenue objet matériel que parce que la planche maçonnique appartient déjà à notre langage intérieur.

La vieille formule paulinienne selon laquelle la lettre tue tandis que l’esprit vivifie trouve ici une illustration aussi inattendue que fraternelle. Le dessin fait trébucher la lettre ; le poème vient relever l’esprit.
Jean-François Leroy choisit une poésie volontairement simple, proche parfois de la chanson d’agapes davantage que de la prosodie savante. Et cela convient parfaitement à l’exercice. Il ne s’agit pas d’ériger une nouvelle cathédrale littéraire, mais de faire circuler la parole entre deux Frères : l’un trace, l’autre répond. Le dessin pose une question, le poème la replace dans l’espace symbolique.
Lustrer la cathédrale après l’avoir construite
C’est sans doute lorsque le Temple entre dans la maison que le livre devient le plus tendre. Le Vénérable qui, une fois rentré chez lui, découvre que son titre impressionne assez peu son épouse, ou celui auquel on rappelle que le tablier peut également servir lorsque la vaisselle attend, ramènent brutalement les ors de l’Orient à une vérité élémentaire.
Le tablier est d’abord un vêtement de travail.
Le livre le rappelle avec une simplicité presque évangélique : la grandeur de l’initiation ne se mesure pas au nombre de cordons portés mais à ce qu’elle transforme dans nos gestes ordinaires. Faire la vaisselle, sortir le chien, accomplir les tâches modestes du quotidien ne sont peut-être pas très éloignés, symboliquement, de la construction du Temple lorsque celui-ci cesse d’être uniquement un décor.

Le poème consacré au Vénérable invité à reprendre son tablier domestique va jusqu’à évoquer celui qui « lustre une cathédrale / Après l’avoir érigée ». Belle formule : il ne suffit pas de bâtir. Encore faut-il entretenir.
La hiérarchie de l’atelier subit le même traitement. Un ancien occupant de la Chaire de Salomon peut redevenir Couvreur. Et quoi de plus maçonnique, au fond ? Le Frère qui présidait hier protège aujourd’hui la porte. L’office passe, le service demeure.
Le Temple commence peut-être sur le bord de la route
L’un des dessins les plus justes est également l’un des plus simples. Un automobiliste immobilisé sur une route guyanaise déploie son triangle de signalisation. Un Frère croit reconnaître quelque signe mystérieux et s’approche.
Mais le poème dépasse la plaisanterie : en Guyane, nous dit Jean-François Leroy, il se trouvera toujours quelqu’un pour aider celui qui est en panne, car chacun sait que demain il pourrait être à sa place. La fraternité quitte alors le Temple pour le bord de la route.
Voilà une jolie mise à l’épreuve de nos déclarations. À quoi servirait-il de reconnaître un Frère à certains signes si nous devenions incapables de reconnaître, sans aucun signe, un homme ayant besoin de notre aide ?
Feindre un jour de le mériter

Sous la bonhomie du trait, la satire sait quelquefois se faire plus incisive. Le Vénérable qui tente de réunir ses Frères et récolte une collection d’excuses entend résonner en arrière-plan le serment autrefois prononcé, genou en terre. Plus féroce encore est la plaisanterie consacrée à l’impatience de celui qui voudrait gravir trop rapidement les degrés.
À celui qui rêve du trente-troisième, un raccourci liquide est proposé : quelques degrés alcooliques guyanais feront l’affaire.
La plaisanterie est facile, mais le symbole l’est beaucoup moins. Les trois mauvais Compagnons du mythe hiramique veulent obtenir ce qu’ils n’ont pas encore mérité. Or toute initiation véritable repose sur exactement l’inverse : attendre, travailler, recevoir quand le temps est venu.
Le cordon n’est jamais la preuve de l’élévation intérieure.
Il peut même parfois en devenir le masque.

Le livre ose également aborder le handicap, notamment à travers le dessin des Frères siamois. Le gag aurait pu n’être qu’une plaisanterie douteuse ; le poème choisit heureusement une autre voie et rend hommage aux Maçons confrontés au handicap, « pour qui détermination / Est un tout, pas un obstacle ». Cette bascule entre caricature et fraternité dit assez bien ce qu’ambitionnent les deux auteurs : rire, certes, mais essayer de ne jamais oublier l’homme derrière le personnage.
Une Maçonne qui pourrait rire davantage de sa propre voix
Tout n’est pas également réussi, et une note de lecture ne remplirait pas son office si elle transformait chaque ouvrage en objet de dévotion. Certaines plaisanteries autour de la boisson reviennent suffisamment souvent pour émousser leur effet. Plus curieusement encore, un livre intitulé La Maçonne rit, placé sous le signe graphique d’une Sœur, demeure essentiellement peuplé d’un imaginaire masculin.

Les femmes y apparaissent encore souvent dans des emplois familiers de la plaisanterie de fin d’agapes : épouse rappelant les corvées, silhouette féminine, double sens volontiers gaillard. On sourit, mais on aurait aimé entendre davantage cette fameuse Maçonne rire de sa propre voix, de ses propres travers, de ses propres mythologies.
La critique n’enlève rien au plaisir du volume. Elle rappelle seulement que l’humour lui-même est une pierre à tailler.
Le Temple n’est jamais notre propriété
Vers les dernières pages, quelque chose change. Le rire demeure, mais une gravité inattendue affleure. L’Orient éternel fait son apparition, le temps passe, les fonctions disparaissent.
Et voici Salomon lui-même revenant chercher ses colonnes et sa chaire.
L’image est excellente parce qu’elle dit en une plaisanterie ce que certaines carrières maçonniques semblent parfois oublier : nous ne possédons rien du Temple. Ni la chaire, ni les colonnes, ni les titres, ni les degrés ne nous appartiennent. Ils nous sont confiés. Pour un temps.
Nous ne sommes jamais que locataires de l’office et dépositaires du symbole.
Puis vient Hiram sous forme de puzzle. Il faut recomposer les morceaux, retrouver la parole, descendre au plus profond. Le petit livre d’humour rejoint soudain la grande dramaturgie initiatique. La parole perdue ne nous attend pas sur une étagère : elle demande à être patiemment reconstruite.

La Maçonne rit pourrait donc aisément être rangé parmi ces ouvrages que l’on feuillette entre deux agapes. Ce serait lui rendre insuffisamment justice. Car un Ordre capable de rire de ses rites sans les mépriser montre précisément qu’il distingue le symbole de l’idole.
Chaque éclat de rire devient alors un petit fil à plomb tendu devant nos vanités.
Et lorsqu’on referme le livre, une question demeure : lorsque nous rions de ce Frère qui confond la pépite et la Lumière, le grade et l’élévation, la fonction et l’être, sommes-nous absolument certains de n’avoir jamais commis la même confusion ?

Peut-être faut-il commencer par savoir rire de soi avant de prétendre retrouver la Parole perdue.
À Tours, le livre cherchera aussi son parvis
Un autre chapitre de l’histoire de La Maçonne rit devrait s’écrire les 17 et 18 octobre prochains à Tours, à l’occasion du convent de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française, consacré notamment à l’élection de son nouveau Grand Maître. Jean-François Leroy y participera comme représentant du Rite Écossais Rectifié en Guyane et de sa Loge. Il nous indique cependant que l’accès au hall du Palais des congrès pour y présenter son ouvrage lui a été refusé.

Il envisage donc de proposer le livre à l’extérieur du Palais des congrès, à l’hôtel NEMEA où il séjournera à compter du vendredi 16 octobre, ou par correspondance. Au-delà du désagrément personnel et de l’investissement matériel consenti par les deux auteurs, il y a là une situation que l’on peut regretter, tant la rencontre entre un auteur et ses lecteurs participe naturellement à la vie d’un livre.

Aratz Irigoyen ne saurait, pour sa part, considérer avec indifférence ce qui touche à la liberté d’expression, à la circulation des idées et à la faculté pour chacun d’aller, de venir, de rencontrer et de transmettre. La liberté appartient à ces droits que notre tradition humaniste tient pour fondamentaux et que la Déclaration de 1789 place, dans son principe même, parmi les droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Dans un univers initiatique où nous invoquons si volontiers l’homme libre, la tolérance, la fraternité et le libre examen, ces mots ne devraient jamais devenir de simples ornements déposés sur le plateau d’une tenue.
Il ne s’agit évidemment pas de contester le droit d’une organisation à régler l’accès à ses espaces ni de préjuger des motifs de la décision prise. Il s’agit seulement de rappeler une exigence plus ancienne et plus haute : lorsque la parole ne peut entrer par la porte, il faut au moins veiller à ne pas lui interdire le parvis. Un livre n’est jamais dangereux parce qu’il circule.

Ce qui serait davantage préoccupant serait une Maçonnerie qui oublierait que toute construction initiatique commence par la liberté de chercher, de questionner, d’écrire, de lire et de transmettre.
Et puisqu’il est ici question d’un livre qui enseigne précisément à rire de nos propres rigidités, peut-être La Maçonne rit trouvera-t-elle, dehors comme dedans, les lecteurs auxquels elle était destinée. Très Cher Frère Pierre Lucet, futur ex grand maitre, bonne lecture !
La Maçonne rit
Jean-François Leroy (textes), Rémi Dufour (dessins) – Auto-édition, 2026, 76 pages, 10 €, ISBN 9791044804167

