« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation

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Il est des ouvrages qui viennent conforter des convictions ; d’autres, plus précieux peut-être, obligent à les éprouver. Avec Laïcité et droits des femmes. L’autonomie en question, Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès réunissent des voix venues de la philosophie, du droit, de l’histoire des religions, du militantisme et du journalisme pour interroger l’une des promesses les plus exigeantes de notre modernité : celle d’un universel qui ne laisserait personne hors de son cercle. Pour le Franc-Maçon, cette lecture prend une résonance particulière, car elle rappelle qu’entre les grands principes gravés au fronton du Temple et leur accomplissement dans la Cité demeure toujours un chantier.

« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation

Lorsque l’universel doit rendre des comptes

Il est des livres qui répondent et d’autres qui déplacent la question jusqu’à la rendre impossible à esquiver. Laïcité et droits des femmes. L’autonomie en question appartient incontestablement à cette seconde famille. Son ambition n’est pas seulement de rappeler que les femmes disposent, dans les démocraties contemporaines, de droits consacrés par les textes nationaux et internationaux ; elle consiste surtout à examiner ce qu’il advient de ces droits lorsqu’ils rencontrent la réalité des traditions, des appartenances religieuses, de la pression familiale ou communautaire, des héritages culturels et de toutes ces puissances invisibles qui façonnent une existence avant même que l’individu puisse prétendre la choisir.

La couverture de l’ouvrage donne d’ailleurs le ton avec une ironie presque cruelle

À l’invocation de la Déclaration universelle des droits de l’homme répond cette question : « Et la femme ? », aussitôt suivie de cette réplique faussement désinvolte : « N’entrons pas dans les détails. » Tout l’intérêt du livre est précisément d’entrer dans ces détails, car l’Histoire nous a appris qu’ils sont rarement secondaires. C’est dans le droit d’hériter, d’étudier, de travailler, de disposer de son corps, de circuler librement, de choisir un conjoint, de quitter une religion ou de se soustraire à une norme familiale que l’universel cesse d’être une abstraction pour devenir une réalité.

« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation

Le sous-titre, L’autonomie en question, dit à lui seul la profondeur du problème

L’autonomie ne saurait être confondue avec une liberté purement juridique. On peut être déclaré libre et demeurer enfermé dans un réseau de contraintes intériorisées, de dépendances économiques, d’interdits religieux ou de fidélités obligées. Être autonome, au sens le plus fort du terme, suppose de pouvoir exercer une volonté sans que celle-ci soit préalablement confisquée par un groupe, une tradition ou une autorité qui parlerait à la place de l’individu. C’est là que l’ouvrage prend une dimension philosophique qui dépasse largement le seul débat sur la laïcité.

La liberté de conscience comme pierre de touche

Les contributrices et contributeurs réunis autour de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès viennent d’horizons très divers. Razika Adnani, Djémila Benhabib, Gérard Biard, Chahla Chafiq, Catherine Kintzler, Frédéric Lenoir, Maryam Namazie, Anne Soupa, Odon Vallet ou encore le Collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers ne parlent pas tous le même langage et ne procèdent pas de la même tradition intellectuelle, mais leurs analyses convergent sur un point essentiel : la liberté de conscience n’a de sens que si elle demeure entière.

Cette idée devrait parler avec une force particulière au Franc-Maçon. La liberté de conscience ne consiste pas seulement à garantir à chacun le droit de croire ; elle implique tout autant le droit de ne pas croire, de quitter une religion, de critiquer un dogme, d’examiner les prescriptions reçues et de refuser qu’un système de pensée, si ancien ou sacré soit-il, puisse se soustraire au libre examen. Cela ne revient évidemment pas à confondre la critique d’une doctrine avec l’hostilité envers ceux qui la professent. Toute la difficulté, et peut-être toute la noblesse de l’exercice, consiste précisément à maintenir ensemble ces deux exigences : respecter les personnes sans sanctuariser leurs idées, protéger les croyants sans interdire la critique des croyances.

« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation
Catherine Kintzler

La tradition maçonnique libérale connaît bien cette tension, puisqu’elle a placé le libre examen au cœur de sa démarche. Pourtant, l’ouvrage nous rappelle implicitement qu’aucune institution ne peut se contenter de proclamer un principe pour s’en croire définitivement dépositaire. La liberté absolue de conscience n’est pas une formule rituelle ni un héritage prestigieux dont il suffirait de revendiquer la possession ; elle est une pratique, une vigilance, presque une ascèse intellectuelle, qui impose de retourner régulièrement le regard vers soi-même afin de vérifier si l’on applique effectivement aux autres la liberté que l’on revendique pour soi.

Quand le sacré vient consacrer l’ordre ancien

L’une des grandes forces du volume tient à son exploration des liens entre religion et domination patriarcale. Les textes montrent combien les récits des origines, les traditions religieuses, les institutions cléricales et les interprétations autorisées ont souvent servi à présenter l’infériorité féminine comme naturelle, nécessaire ou voulue par Dieu. Le pouvoir humain recevait alors la sanction du ciel et la hiérarchie sociale se trouvait protégée par le caractère supposément intangible du sacré.

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Lucetta Scaraffia

L’ouvrage ne verse cependant pas dans une lecture sommaire qui ferait des religions un bloc uniforme. Il donne également la parole à des femmes croyantes qui travaillent leurs traditions de l’intérieur, interrogent leurs institutions et cherchent à faire émerger d’autres lectures. Anne Soupa examine ainsi la place des femmes dans le catholicisme, tandis que Lucetta Scaraffia rappelle combien les religieuses elles-mêmes ont longtemps peiné à être entendues. Cette pluralité évite de réduire le débat à une opposition trop commode entre croyance et émancipation ; elle rappelle plutôt que toute tradition est aussi un champ d’interprétation et de lutte.

Pour le Franc-Maçon, cette question possède une résonance familière.

Le travail initiatique enseigne que les préjugés les plus tenaces ne sont pas toujours ceux que l’on repère chez autrui, mais ceux que l’on porte soi-même sans les voir. Ainsi, la pierre brute dont il est ici question n’est évidemment pas la femme qu’il faudrait façonner selon une norme quelconque ; elle est bien plutôt cette part d’archaïsme, d’habitude et de domination que chacun doit reconnaître en lui-même avant de prétendre travailler au progrès du monde.

1905 : une conquête essentielle, mais non un aboutissement

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La deuxième partie de l’ouvrage revient sur la laïcité, la loi de 1905 et le rapport entre séparation des Églises et de l’État et droits des femmes. Là encore, le livre évite de transformer l’histoire républicaine en récit trop parfait. La séparation constitue incontestablement une étape majeure dans la construction d’un espace politique où aucune religion ne peut dicter directement la loi civile, mais elle n’a pas été conçue comme un programme d’émancipation féminine. La République elle-même a longtemps proclamé l’universel tout en maintenant les femmes à l’écart de la pleine citoyenneté.

Il fallut donc, au fil du temps, contraindre les principes à tenir leurs propres promesses. C’est l’une des grandes leçons politiques et philosophiques qui traversent l’ouvrage : les droits ne deviennent effectifs que lorsque ceux qui en sont privés exigent que l’universel cesse d’être théorique. L’histoire du suffrage féminin, de l’autonomie juridique, de l’accès à l’éducation ou de la maîtrise de la fécondité rappelle combien il existe toujours un écart entre les mots inscrits dans les textes et leur traduction dans les vies.

Cette tension devrait préserver la Franc-Maçonnerie d’une autosatisfaction confortable. Nous aimons, dans nos Temples, les mots de Liberté, d’Égalité, de Fraternité et d’Humanité ; ils structurent notre imaginaire, notre langage symbolique et une part de notre histoire. Mais leur ancienneté ne garantit rien. Un principe n’est vivant que s’il continue d’être interrogé. Le compas peut bien tracer un cercle de fraternité universelle ; encore faut-il avoir le courage de regarder qui demeure en dehors de sa circonférence.

De Téhéran à Kaboul, l’autonomie cesse d’être abstraite

L’ouvrage élargit ensuite le regard vers des pays où les droits des femmes ne relèvent plus seulement d’un débat de société, mais d’un affrontement quotidien avec des systèmes politiques et religieux qui entendent réglementer leur corps, leur vêtement, leur mobilité, leur éducation et leur parole publique. Les pages consacrées à l’Iran et à l’Afghanistan rappellent ainsi avec force que l’autonomie peut devenir, dans certains contextes, un acte de résistance.

« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation

Plusieurs contributions évoquent la notion d’« apartheid sexuel » afin de désigner les systèmes qui organisent institutionnellement la séparation ou l’exclusion des femmes en raison de leur sexe. Derrière la question juridique se dessine une interrogation plus vaste : peut-on admettre qu’un système de domination devienne moins condamnable dès lors qu’il revendique une légitimité religieuse ou culturelle ? Le volume répond clairement par la négative et revendique un universalisme qui ne suspend pas les droits fondamentaux au seuil des traditions.

Le regard maçonnique retrouve ici une dimension profondément fraternelle. Si la Chaîne d’Union possède un sens qui dépasse le seul rituel, elle ne saurait s’interrompre aux frontières politiques, religieuses ou culturelles. Une fraternité qui ne s’appliquerait qu’à ceux qui nous ressemblent serait une simple solidarité de groupe ; l’idéal initiatique prétend davantage, puisqu’il affirme l’existence d’une commune humanité dont nul ne devrait être exclu.

Le voile, l’école, le sport : la difficulté du jugement

Les chapitres consacrés au voile islamique, à l’école, au sport et à la mixité abordent naturellement des sujets plus polémiques. Les auteurs défendent une conception universaliste exigeante et s’interrogent sur la manière dont certaines contraintes peuvent être intériorisées au point d’être vécues ou présentées comme des choix individuels. L’interrogation est légitime, mais elle exige également prudence et discernement, car parler d’autonomie suppose de ne jamais confisquer la parole de celles que l’on prétend défendre.

« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation

C’est sans doute ici que la méthode maçonnique du libre examen peut apporter sa meilleure contribution. Elle invite à se défier tout autant du dogmatisme que du relativisme, à entendre les témoignages sans renoncer à examiner le contexte dans lequel ils prennent sens, et à distinguer soigneusement des situations souvent amalgamées dans le débat public. Une adulte n’est pas une mineure, une usagère du service public n’est pas une agente soumise à un devoir de neutralité, un choix vestimentaire ne peut être jugé indépendamment des conditions sociales et familiales dans lesquelles il s’inscrit. La difficulté n’est donc pas une raison pour renoncer à penser ; elle est au contraire ce qui oblige à penser mieux.

Un miroir que la Franc-Maçonnerie doit accepter de regarder

La lecture prend une profondeur particulière lorsqu’on la rapporte à l’histoire maçonnique elle-même. Annie Sugier, cofondatrice avec Simone de Beauvoir de la Ligue du droit international des femmes, a reçu en 2023 le Prix des droits des femmes de la Grande Loge Féminine de France. Ce lien entre engagement féministe et univers maçonnique rappelle combien les Loges ont souvent accompagné les combats pour l’émancipation. Mais il serait trop commode d’en déduire que le chantier serait achevé.

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La Franc-Maçonnerie, comme toutes les institutions humaines, porte ses propres contradictions. Elle s’est voulue école de liberté, lieu de perfectionnement et laboratoire de fraternité tout en ayant longtemps exclu les femmes de certaines de ses structures. Elle a proclamé l’universel tout en demeurant traversée par les pesanteurs de son temps. Cette contradiction ne condamne pas son idéal ; elle l’oblige à le travailler sans cesse. Il ne suffit pas de prononcer le mot « Humanité » pour devenir universel. Encore faut-il accepter que l’autre, et d’abord celle ou celui qui ne nous ressemble pas, puisse occuper une place pleine et entière dans l’espace symbolique comme dans la Cité.

C’est là que l’équerre, le niveau et le compas retrouvent une profondeur qui dépasse la décoration rituelle. L’équerre oblige à rectifier ce qui demeure faussé, le niveau rappelle l’égale dignité des êtres, le compas nous enseigne que l’universel ne peut tolérer d’exclus silencieux. Tous ces outils deviennent vains s’ils ne servent qu’à illustrer des discours auxquels nos pratiques demeureraient étrangères.

Bâtir l’autonomie plutôt que la proclamer

« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation

Dans sa dernière partie, l’ouvrage rassemble les différents fils de la réflexion autour d’une conception laïque, féministe, humaniste et universaliste de l’émancipation. La laïcité y apparaît moins comme une doctrine que comme une architecture politique permettant à chacun de disposer d’un espace de liberté vis-à-vis des autorités spirituelles. Elle ne prétend pas organiser les consciences ; elle rend possible leur pluralité en empêchant qu’une croyance particulière devienne la norme commune imposée à tous.

Le lecteur pourra discuter certains diagnostics, contester certaines formulations ou regretter que des positions divergentes ne soient pas toujours développées avec la même ampleur. Un tel débat est non seulement légitime, mais nécessaire, car la laïcité elle-même ne saurait devenir un dogme. Pourtant, demeure au terme de la lecture une question dont il est difficile de détourner le regard : que signifie un choix lorsque le refus entraîne l’exclusion, la violence, la rupture familiale ou la perte de toute protection sociale ? C’est ici que l’autonomie révèle toute son épaisseur. Elle ne se décrète pas ; elle se construit par le droit, l’éducation, l’indépendance économique, la protection contre les violences et cette capacité intellectuelle de se tenir à distance de ce que l’on a reçu afin de pouvoir librement y consentir ou le refuser.

« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation

Laïcité et droits des femmes nous rappelle finalement que l’universel n’existe jamais à l’état achevé. Il demeure un chantier, une exigence et parfois une inquiétude. Pour le Franc-Maçon, qui travaille symboliquement à l’édification d’un Temple toujours inachevé, la leçon est particulièrement claire : aucune construction ne peut prétendre à l’harmonie si certains de ceux qu’elle devait abriter restent encore sur le parvis. La véritable émancipation ne consiste pas à parler au nom des femmes, mais à faire en sorte que nul dogme, nul clan, nulle tradition et nul pouvoir ne puisse confisquer leur parole ou déterminer leur destin. Alors seulement l’universel cessera d’être une promesse abstraite pour devenir cette œuvre commune à laquelle la République comme la Franc-Maçonnerie prétendent, chacune à leur manière, travailler.

« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation

Laïcité et droits des femmes – L’autonomie en question

« Laïcité et droits des femmes » de Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès – L’universel au défi de l’émancipation

Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès (dir.) – L’Harmattan, coll. Débats laïques, 2026, 262 pages, 26 € – numérique 19,99 € / L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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