« Le Standard d’Écosse » de Pierre Thomas – Cinquante ans au cœur du rite des origines

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450.fm tente aujourd’hui une nouvelle expérience afin de rendre ses notes de lecture plus accessibles. Celles et ceux de nos Frères et Sœurs qui sont malvoyants, rencontrent des difficultés de lecture ou souhaitent simplement découvrir autrement l’ouvrage présenté peuvent désormais écouter une version courte de cette recension.

Écouter, en fin de texte la version courte de la note de lecture.

Cette première expérience a vocation à être renouvelée pour nos prochaines recensions si elle rencontre votre intérêt. N’hésitez pas à nous faire part de vos impressions et de vos suggestions en commentaire : elles nous aideront à faire évoluer ce nouveau rendez-vous.

Initié en 1976, témoin puis acteur de l’implantation française du Rite Standard d’Écosse (RSE), Pierre Thomas publie, l’année de ses quatre-vingts ans, le livre de cinquante années de vie maçonnique.

Il y défend une conviction forte, celle d’une Franc-Maçonnerie spéculative dont les racines écossaises précèdent largement 1717 et dont le Rite Standard aurait préservé quelque chose de l’esprit premier. Histoire, mémoire personnelle, pratique rituelle et plaidoyer se mêlent dans un ouvrage traversé par une même question. Que reste-t-il d’un rite lorsque la parole n’est plus portée par des hommes qui l’ont reçue, mémorisée et transmise ? Pour Pierre Thomas, la fidélité ne réside pas seulement dans la conservation d’un texte. Elle vit dans le geste, la voix, la fraternité et la parole donnée.

La cérémonie est l’œuvre

Auberge Goose and Gridiron « L'Oie et le Grill »
Auberge Goose and Gridiron « L’Oie et le Grill »

Avec Le Standard d’Écosse – Rite des origines, Pierre Thomas commence par déplacer un repère devenu presque mythique. La Franc-Maçonnerie spéculative ne surgirait pas soudainement à Londres en 1717 avec la première Grande Loge. Bien avant cette date, l’Écosse possède des Loges organisées, des règlements, des procès-verbaux et des membres qui ne sont plus exclusivement des hommes du métier. Les Statuts Schaw de 1598 et 1599 structurent les Loges de tailleurs de pierre et font de l’art de la mémoire une obligation. À Aberdeen, en 1670, seuls dix membres sur quarante-neuf sont encore maçons opératifs. La lente greffe du spéculatif sur l’opératif apparaît moins comme une rupture que comme une métamorphose. L’auteur restitue ainsi une Écosse où l’atelier de pierre devient progressivement atelier de l’homme.

De cette généalogie découle une conception très particulière du travail maçonnique. Au Rite Standard d’Écosse, la cérémonie elle-même constitue l’œuvre. La Loge ne s’organise pas autour de planches successives mais autour d’un rituel mémorisé, accompli et partagé. Le candidat est accompagné davantage qu’éprouvé. Les Officiers cherchent à habiter leur rôle, à regarder celui qu’ils guident et à faire de la parole rituelle une présence. L’Équerre, le Niveau et la Perpendiculaire ordonnent un espace et rappellent une exigence de rectitude, d’égalité et d’équité. La pierre n’a pas disparu. Elle a changé de chantier.

Ce que l’outil ne doit pas inscrire, le cœur doit le recevoir

Les pages les plus fécondes concernent la transmission orale. L’obligation du premier degré interdit de fixer les secrets par l’écriture, la gravure ou la sculpture. Le renversement est remarquable. Tout ce que l’outil sait inscrire dans la matière devient précisément ce qu’il faut s’interdire d’inscrire lorsqu’il s’agit du secret. Le Rite Standard demande aux Officiers de connaître leur rôle par cœur, non pour transformer la Loge en théâtre de récitation, mais afin que le texte cesse de faire écran entre deux êtres.

Pierre Thomas distingue ainsi savoir et connaissance. Savoir son texte permet de le restituer. Le connaître signifie l’avoir suffisamment incorporé pour qu’il libère le regard, le geste et la relation. L’Officier qui cherche ses mots se concentre sur lui-même. Celui qui les possède peut enfin se consacrer au candidat. La mémoire cesse d’être une performance et devient une forme d’hospitalité. Ce qui est confié au cœur n’y dort pas comme dans une archive. Il y travaille.

Un paradoxe demeure. Les Statuts Schaw accordaient une place explicite à l’art de la mémoire, alors que cette discipline, souligne Pierre Thomas, n’est guère enseignée dans les Loges contemporaines. La question dépasse le Rite Standard. Une initiation peut-elle demeurer vivante lorsque la mémoire est abandonnée au profit du document ? Le livre imprimé protège le texte contre l’oubli, mais il peut aussi dispenser de l’intérioriser.

Cinquante ans à porter un rite

Cette défense de la transmission prend tout son sens lorsqu’elle est rapportée au parcours de l’auteur. Né en 1946 en Saône-et-Loire, Pierre Thomas est initié en avril 1976 à la Respectable Loge Picardie, à l’Orient d’Amiens, au Grand Orient de France. Après quinze années dans cette obédience, il rejoint en février 1991 la Respectable Loge Gislebertus n°478, à l’Orient d’Autun, alors sous l’égide de la Grande Loge Nationale Française. L’atelier se trouve au cœur de l’introduction du Rite Standard d’Écosse en France. Pierre Thomas ne rencontre donc pas ce rite dans les livres. Il le reçoit auprès de ceux qui l’ont rapporté d’Écosse et participe bientôt à son développement.

Autour de cette aventure se détachent Jean-Claude Desbrosse et Michel Cosse. L’abbé Desbrosse, initié à la Grande Loge Nationale Française en 1980 avec l’accord de son évêque, fut proche d’Alec Mellor, figure aussi érudite que controversée. Celui-ci avait, avant-guerre, collaboré à des publications antimaçonniques et exerça sous l’Occupation comme avocat commis d’office devant un tribunal d’exception de Vichy. Ces éléments nourrirent durablement les débats sur son parcours, sans permettre pour autant de le qualifier avec certitude de collaborationniste engagé.

Jean-Claude Desbrosse joue néanmoins un rôle déterminant dans l’introduction du Rite Standard en France. Pierre Thomas devient l’un des continuateurs de cette première génération. Il fonde en 2000 la Respectable Loge Nicolas Rolin à Beaune, participe en janvier 2012 à la création du Grand Chapitre de l’Arche Royale d’Écosse dont il devient Premier Grand Principal, puis fonde en 2024 la Respectable Loge L’Amitié Écossaise à Toulon-sur-Arroux. En avril 2026, sa Loge rejoint la Grande Loge du Rite Standard d’Écosse, dont il compte parmi les fondateurs.

Cette biographie donne au livre sa nature singulière. Pierre Thomas parle depuis l’intérieur d’une histoire dont beaucoup des protagonistes ont disparu. Les chants, les agapes et les Frères passés à l’Orient éternel composent une mémoire affective autant qu’institutionnelle. La phrase de la couverture prend alors tout son poids, « J’ai vu naître ce rite, je l’ai porté, je le vois grandir. Il ne m’a jamais quitté. » La mémoire n’est pas l’archive, mais elle conserve ce que l’archive perd souvent, la température humaine des événements.

Le rien qui précède le premier

La querelle de préséance entre Kilwinning et Mary’s Chapel conduit au singulier numéro       « 0 » accordé à la Loge-Mère Kilwinning. Ce zéro ne désigne pas seulement un rang administratif. Il signifie une antériorité qui se tient avant la série, un « rien » précédant le premier et échappant à la logique ordinaire du classement. La Franc-Maçonnerie connaît ces paradoxes où l’absence devient origine et où le silence rend possible la parole.

Pierre Thomas sait aussi se montrer critique envers certaines constructions tardives autour de Rosslyn Chapel. Cette vigilance rend plus étonnantes les pages consacrées à Bannockburn, où la victoire de Robert Bruce en 1314 accueille des Templiers survivants dont l’héritage serait passé aux corporations. Le récit séduit, mais sa base documentaire demeure fragile. Une tension apparaît entre deux usages du passé. L’histoire demande des preuves, tandis que la tradition initiatique peut travailler avec le mythe, pourvu qu’elle ne le confonde pas avec l’archive. L’allégorie n’a nul besoin de se déguiser en document pour transmettre une vérité symbolique.

Des rayons plutôt que des étages

Parmi les développements les plus intéressants figurent ceux consacrés aux degrés dits « au-delà du métier ». Pierre Thomas récuse l’expression de « hauts grades », parce qu’elle introduit une verticalité de pouvoir étrangère à la conception qu’il défend. Un degré supplémentaire n’élève personne au-dessus de ses Frères. Il ouvre un autre champ de travail. Le chapitre ne commande pas la Loge symbolique. Là où certains systèmes construisent une pyramide, le Rite Standard trace un cercle, avec des rayons plutôt que des étages.

Cette géométrie touche au rapport entre connaissance et pouvoir. Si l’approfondissement devient un titre de commandement, la quête intérieure risque de se transformer en hiérarchie sociale. Si le degré reçu élargit le panorama sans donner de prééminence, le symbole conserve sa fonction première, déplacer le regard plutôt qu’élever le statut. Comment approfondir sans dominer, transmettre sans posséder, recevoir davantage sans se croire devenu davantage ?

Lorsque la fidélité devient combat

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Le ton change lorsque Pierre Thomas aborde la situation institutionnelle du Rite Standard en France. Il déplore sa dispersion entre plusieurs obédiences et considère que les structures multirites peinent à respecter pleinement sa singularité. Son argument conduit à défendre une Grande Loge propre au Rite Standard d’Écosse, régulière et indépendante. Le témoignage devient plaidoyer. Les blessures accumulées et les ruptures donnent à ces pages une vigueur polémique qui contraste avec la sérénité recherchée ailleurs.

Cette tension appartient pourtant à la vérité humaine du livre. Pierre Thomas célèbre la fraternité tout en racontant les fractures qu’elle n’a pas empêchées. Il combat le « syndrome de la scission » tout en participant à la naissance d’une nouvelle structure. Il défend la tradition et reconnaît en même temps des usages français venus enrichir une pratique écossaise. Ces contradictions rappellent qu’une tradition vivante se tient toujours entre conservation et transformation et que tout désir de pureté finit par rencontrer l’histoire réelle des hommes.

Le secret le mieux gardé est peut-être une parole tenue

Les dernières pages déplacent heureusement le livre du terrain institutionnel vers celui de l’expérience. Après cinquante années de Franc-Maçonnerie, Pierre Thomas ne cache ni ses déceptions ni les blessures reçues. Il évoque les trahisons, les lâchetés et les querelles d’ego qui ont parfois assombri son parcours. Pourtant son dernier mot n’est pas le ressentiment. Il revient aux rencontres, aux Frères disparus et aux fidélités silencieuses. « Je n’ai plus d’amertume. Juste de la lucidité, et beaucoup de gratitude. » La fraternité ne se décrète pas. Elle se vérifie dans la durée, dans ce que chacun fait de son serment lorsque les circonstances cessent d’être favorables.

C’est ici que Le Standard d’Écosse – Rite des origines atteint sa portée la plus juste.

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Derrière les débats historiques, les usages rituels et les appartenances obédientielles apparaît une question plus exigeante. Que signifie connaître un rite par cœur si la parole fraternelle, elle, n’habite pas le cœur ? Le secret maçonnique ne réside peut-être pas d’abord dans un mot que nul profane ne devrait entendre. Il tient dans la capacité de demeurer fidèle à ce qui fut promis lorsque personne ne regarde.

Le procès-verbal de Canongate Kilwinning note qu’au soir du 1er février 1787, lorsque Robert Burns s’affilia à la Loge, la réunion se déroula de manière « très sociale, affectueuse et fraternelle, comme d’habitude ». Cette formule presque administrative possède la beauté discrète des grandes leçons. Aucun rite ne tient sa vérité d’un livre, d’une charte ou d’une revendication d’ancienneté. Il vit dans la qualité de présence de ceux qui le pratiquent, dans leur manière de se souvenir, de transmettre et de se reconnaître Frères. Après deux cent soixante-seize pages consacrées aux origines, la question revient à chacun comme un miroir. Que savons-nous réellement par cœur de notre propre fraternité, et un secrétaire pourrait-il encore écrire de nos travaux ces mots si modestes et si difficiles, « comme d’habitude » ?

Le Standard d’Écosse – Rite des origines

Pierre Thomas – Éditions L.O.L., 2026, 276 pages, 20 €, version numérique 5 € / À commander sur Coucoune.fr ou ICI

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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