Ange ou démon, l’abbé Pierre joue avec le pavé mosaïque

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Pendant des décennies plus adulé qu’un saint du calendrier pendant des décennies et subitement jeté du haut de la roche Tarpéienne : infréquentable, intouchables, innommable. On efface jusqu’à son nom et son image. L’abbé Pierre ne peut-il être que tout noir ou tout blanc ? Voyons si le pavé mosaïque peut nous aider à y voir plus clair. 

Tout commence en 1949 à Neuilly-Plaisance. L’abbé Pierre rencontre un pauvre homme qui lui demande son aide : Georges Legay. Au lieu de cela, c’est lui qui répond : lève-toi et viens m’aider à aider les autres. Georges Legay sera le premier des Compagnons d’Emmaüs, un réseau qui finira par regrouper plus de 300 structures en France et dans 40 pays. 

Mais c’est surtout durant l’hiver 54 que L’Abbé Pierre se fait connaître. Il fait froid, il gèle, des gens meurent dans la rue. Et lui lance sur les ondes de Radio Luxembourg cet appel déchirant : « Mes amis, au secours ! une femme vient de mourir gelée, cette nuit, à 3h, sur le trottoir du boulevard Sébastopol » Son message déclenche un formidable mouvement de solidarité, « l’insurrection de la bonté ». Le Parlement vote en urgence un plan de construction de 12 000 logements. L’abbé Pierre vient d’entrer dans la légende. Il devient cette grande voix de la conscience humaine, rôle qu’il ne quittera jamais. 

Dans les années 80, il crée la fondation qui porte son nom, la Fondation Abbé Pierre, pour le logement des défavorisés. Il participe à la loi Besson sur le logement social. Toute sa vie il se bat pour les plus pauvres, pour un logement digne pour tous. Il interpelle les politiques, il les engueule et personne ne lui tient tête, c’est l’abbé Pierre. 

Il reste en tête du classement des personnalités préférées des Français pendant plus de 20 ans. Il reçoit la Légion d’honneur qu’il n’a pas demandée. Il obtient même le titre de Grand Croix de la Légion d’Honneur en 2001, le grade le plus élevé qu’on puisse détenir. On est chevalier, puis officier, puis commandeur. Ensuite on peut ensuite obtenir parfois deux dignités : Grand Officier et Grand-Croix. Il n’y a rien au-dessus de Grand-Croix. 

Ses funérailles le 26 janvier 2007 à Notre-Dame de Paris, donnent lieu à un véritable hommage national, présidé par Jacques Chirac lui-même. L’abbé Pierre était l’autorité morale par excellence, la mauvaise et la bonne conscience de tous, celui qu’on se sentait obligé d’écouter, celui à qui on n’aurait pas osé dire non, quelles que soient ses orientations philosophiques, politiques, ou religieuses. Il s’en est fallu de peu, au moment de sa mort, que la foule ne se mette à scander, comme devant la dépouille de Jean-Paul II : « Santo subito ». L’Église, elle, n’a jamais voulu en faire un saint. Elle savait.

Et la statue de plâtre s’effondre d’un coup, dix-sept ans après sa mort. C’est en 2024 que les premiers témoignages d’agressions sexuelles apparaissent au grand public, remontés par Emmaüs et la Fondation Abbé Pierre qui ont lancé une enquête interne. Ce qui prouve que beaucoup savaient déjà, mais que tout était soigneusement resté caché. Dès les années 50, la hiérarchie de l’Eglise était au courant de comportements « problématiques » de l’abbé, au point qu’elle l’avait même fait interner de force dans un hôpital psychiatrique en Suisse en 1957. Il dira lui-même dans un de ses livres : « on a voulu me faire passer pour fou ». Au tout début, c’est le témoignage de sept femmes. Elles parlent d’agressions sexuelles subies entre 1970 et 2005. Déjà il est question d’une personne mineure. Oui, tout le monde savait plus ou moins, même à Emmaüs. Les salariés ont témoigné qu’ils avertissaient les femmes de ne pas rester seules avec lui. Et puis les choses se sont aggravées en septembre 2024. Un autre rapport évoque clairement des agressions sur mineurs. En janvier 2025 un troisième rapport révèle de nouvelles accusations, dont un viol sur un garçon mineur et plusieurs agressions dont un viol concernant des membres de sa propre famille, entre 1960 et 2000. Le nombre de témoignages s’élève alors à 33. On en dénombre aujourd’hui 12 de plus, parmi lesquelles 7 mineurs. 

Alors les journalistes se mettent à fouiller. La figure de l’intouchable n’est plus sacrée du tout. La légende vole en éclats. L’image du pauvre petit curé issu de milieu modeste ne résiste pas. Henry Grouès est issu d’une bonne famille bourgeoise lyonnaise d’industriels et de soyeux. Certes il s’est engagé dans la Résistance et il a sauvé des Juifs. Mais au tout début de la guerre, en 1941, il faisait allégeance au maréchal Pétain dont il partageait beaucoup de positions. D’ailleurs il traîne chez lui un fond d’antisémitisme qu’il n’a jamais abandonné ni à cette époque ni plus tard. En 1996, il soutient son “ami” Roger Garaudy qui vient de sortir un livre ouvertement négationniste. Il s’est rapproché un temps de Jean-Marie Le Pen, voire de Maurice Bardèche, autre négationniste. 

Enfin, l’Eglise lui a beaucoup reproché de s’être laissé prendre à son propre personnage et d’aimer un peu trop la gloire médiatique, au point de donner son propre nom à sa fondation et de la faire porter par sa propre image. 

On déboulonne la statue du saint, il faut qu’il n’en reste rien. On efface jusqu’à son nom de la Fondation qu’il a créée. Depuis 2025, elle s’appelle Fondation pour le Logement des Défavorisés et le nouveau logo n’a plus rien à voir avec le portrait de l’abbé, tant pis pour les produits dérivés. Emmaüs a fermé le Mémorial qui lui était dédié dans ses locaux. À Lyon, sa silhouette a disparu du Mur des Lyonnais, cette gigantesque fresque murale qui rend hommage aux personnages historiques nés à Lyon. Sa figure avait été vandalisée par des passants, les créateurs de la fresque l’ont fait disparaître complètement. 

Même son nom qui avait été attribué à des rues ou des places a été cancellé. Comme au bon vieux temps de l’Union Soviétique : il n’a jamais existé. Il ne reste rien de cette petite silhouette de moineau triste qui incarnait la fraternité universelle. 

Fallait-il vraiment jeter l’abbé avec l’eau du bénitier ?

Pourquoi ne pouvons-nous pas conserver la trace de ce qu’il a apporté de bien tout en dénonçant ce qui doit l’être ? A quoi sert-il d’ouvrir des procès dix-sept ans après sa mort sinon se donner bonne conscience de ne pas avoir su le faire quand il était temps et surtout de ne pas avoir su protéger les victimes pour que cela n’arrive pas ? 

Non, l’abbé Pierre ne pouvait être que tout noir ou tout blanc. Tout blanc d’abord, un saint à qui on ne reconnaissait pas même une égratignure. Tout noir ensuite, un monstre dont on ne veut même pas se souvenir. De même, Gérard Depardieu, renié de tous, lui qui a pourtant écrit les plus belles pages de l’histoire du cinéma français. Lui aussi, et tous ceux qui l’ont couvert pendant des années se drapent aujourd’hui dans une moralité facile. De même Nicolas Hulot jeté dans les oubliettes de l’Histoire, avec ses turpitudes, mais aussi avec le Pacte Écologique signé par tous les candidats à la présidentielle de 2007, avec sa fondation, avec le Grenelle de l’Environnement, avec cette voix qui a porté si loin et si fort quand on était en état de l’écouter, faut-il tout jeter par-dessus bord ? 

Il ne s’agit pas de séparer l’artiste de son œuvre, comment s’y prendrait-on ? Au scalpel, à la tronçonneuse, au ciseau à ongles ? Il s’agit de pouvoir regarder les deux faces de l’individu et de ne pas détourner le regard. Et d’arriver à penser que l’une n’existe pas sans l’autre.

« L’homme n’est ni ange ni bête et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête ».

(Pascal)

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Pierre Gandonniere
Pierre Gandonniere
Membre du Grand Orient de France et du Grand Chapitre Général. Journaliste, consultant, enseignant Auteur d’une thèse sur l’Ecologie de l’Information Auteur de : "L'Humanisme en Tablier Vert -L'Ecologie est-elle une question maçonnique ?" Detrad, 2023

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