« Le Chant des sables » de Yann Leray – Le désert, les pierres et le secret de l’Un

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Avec Le Chant des sables, son septième livre et son premier roman, Yann Leray quitte la voie explicite de l’essai hermétique pour confier au récit ce que l’enseignement seul ne peut transmettre. Dans le Maroc de 1936, entre Casablanca, Fès, le Moyen Atlas et le Sirwa, trois êtres que tout semblait séparer vont apprendre qu’une quête véritable consiste moins à conquérir qu’à consentir à être transformé. Derrière l’aventure, les pierres sacrées, les gardiens et les puissances invisibles se dessine une architecture où se rencontrent l’hermétisme, la mystique et cette antique pédagogie du dépouillement que le Franc-Maçon connaît bien : perdre pour recevoir, traverser pour comprendre, et découvrir enfin que l’essentiel n’est jamais ce que l’on peut enfermer dans la main.

Le désert commence toujours avant le désert

Casablanca, 1572

Tout commence le 29 mai 1936, dans une villa de la Corniche de Casablanca, au milieu de notables, officiers et administrateurs qui parlent de territoires, de routes et de « pacification » comme si le monde pouvait tenir dans les lignes d’une carte. Maël Kerlan se tient à l’écart. Ancien militaire breton, familier des pistes et des relevés topographiques, il appartient à cette famille d’hommes que la guerre a davantage laissés vivants qu’elle ne les a réellement rendus à la vie. Sa foi, autrefois nourrie des prières maternelles, n’a pas disparu : elle s’est transformée en interrogation contre un Dieu dont il ne comprend plus le silence.

Il rencontre Tifawt, infirmière originaire de l’Atlas, formée en France, femme de soin et de retenue dont le nom renvoie déjà à la lumière de l’aube. Lorsque l’électricité s’éteint et qu’un chant s’élève dans la nuit, elle prononce l’une des phrases qui pourraient servir d’exergue à tout le livre : « Certaines lumières arrivent bien avant le jour. » Un homme blessé surgit bientôt, remet un carnet mystérieux avant de mourir et conduit Maël et Tifawt vers Amastan, un enfant muet qui protège une étrange rose des sables violette. Le carnet n’est pas seulement à déchiffrer, l’enfant à sauver ni les pierres à posséder : l’aventure extérieure devient le miroir d’une transformation intérieure.

Animateur des Amis d’Hermès, auteur d’ouvrages consacrés à l’alchimie, à la spagyrie, au symbolisme et à la transformation intérieure, Yann Leray connaît intimement les territoires qu’il convoque. Avec Le Chant des sables, il choisit de faire passer par les personnages, les lieux, les épreuves et les silences ce que l’essai aurait exposé plus directement. L’idée devient expérience, la doctrine devient paysage et le symbole entre dans la chair du récit.

Les pierres ne sont jamais ce que l’on croit chercher

La traversée du Maroc constitue la charpente du roman. De Casablanca à Volubilis, de Fès aux cèdres du Moyen Atlas, des pistes du Sud à El Khorbat, du Todgha au Sirwa, le voyage dessine une géographie réelle que double une géographie intérieure. La Pierre de Lune, la Pierre du Messager, la Pierre d’Harmonie, la Pierre du Soleil et la Pierre de Sang ne sont pas des talismans à conquérir : elles interrogent la mémoire, la parole, le soin, la lumière, la volonté et l’usage de la puissance.

À Moulay Bousselham, l’eau devient miroir refusé ; à Fès, Sidi Hamid ben Youssef al-Fassi garde la Pierre du Messager sans jamais prétendre la posséder ; sous les cèdres d’Azrou, des femmes veillent sur la Pierre d’Harmonie ; plus loin, le jardin du Soleil associe vérité, désir et passage, avant qu’El Khorbat et la Pierre de Sang ne confrontent Maël à la violence et au désir de vengeance. Puis viennent la zaouïa blanche et bleue de Sidi Ahmed Ou Moussa et, enfin, le Sirwa, comme si la matière elle-même s’effaçait peu à peu devant ce qu’elle avait préparé.

L’ordre de ces stations n’est pas indifférent. Derrière la Lune, le Messager, l’Harmonie, le Soleil et le Sang se dessine une succession planétaire que prolongent des étapes pouvant évoquer Jupiter et Saturne. Celui qui a fréquenté le Poimandrès songera à cette ascension de l’âme à travers les sphères où chacune exige moins une acquisition qu’une restitution. La progression du roman n’est donc pas celle d’une collection de pouvoirs mais celle d’un dépouillement : le voyageur croit d’abord avancer parce qu’il recueille des signes ; il découvre peu à peu qu’il avance surtout parce qu’il perd ce qui l’empêchait encore d’être disponible.

Le Franc-Maçon reconnaîtra là une pédagogie familière.

L’initiation ne remet pas au néophyte une vérité qu’il pourrait conserver comme un objet précieux ; elle lui confie des outils dont la valeur ne réside que dans l’usage. L’équerre n’est pas la rectitude, le compas n’est pas la mesure et la pierre brute n’est pas l’homme : tous sont médiations. La parole de Sidi Hamid, lorsqu’il refuse le titre de maître de la pierre pour celui de gardien, pourrait presque résumer cette philosophie de la transmission. La Tradition ne se possède pas ; elle se reçoit, se sert et se transmet.

Trois voyageurs pour une seule œuvre

Yann Leray

Maël, Tifawt et Amastan forment progressivement une triade. Maël possède la force mais doit apprendre qu’elle peut servir sans dominer ; Tifawt sait soigner les autres mais doit consentir à recevoir elle-même ; Amastan commence dans le mutisme, comme si la parole avait été ensevelie sous la peur. Or l’enfant que tous croyaient devoir protéger devient peu à peu celui qui garde, et son silence cesse d’être seulement absence de voix pour devenir présence, écoute et veille.

Les vertus d’Espérance, de Foi et d’Amour émergent alors derrière les péripéties. Amastan incarne une espérance qui ne consiste pas à croire que rien de mauvais n’arrivera, mais à continuer de marcher malgré la peur ; Tifawt traverse une foi qui tient moins de la certitude que de la confiance retrouvée ; Maël découvre que l’amour transforme jusqu’à l’usage que l’on fait de sa propre force. Le jardin du Soleil condense cette logique lorsqu’une voix demande aux voyageurs ce qui « ouvre sans saisir ». Maël répond la fidélité, Tifawt la vérité, mais l’enfant comprend que la réponse ne saurait tenir dans un mot. Lorsque l’homme et la femme s’embrassent et que la Lune répond au Soleil dans l’eau, la scène prend naturellement la couleur des noces alchimiques : la conjonction n’efface pas les contraires, elle les rend féconds.

Lorsque le symbole devient instrument, l’initiation se renverse

Vairac donne au roman son nécessaire principe d’opposition. « Prêtre sans Dieu », il ne méprise pas les symboles ; il les prend au contraire très au sérieux, mais pour les soumettre à la volonté de puissance. Le danger n’est donc pas l’ignorance du sacré, mais sa connaissance privée d’éthique, la maîtrise des formes sans transformation de l’être. On pense naturellement à ce que René Guénon désignait comme la contre-initiation : non pas l’absence de formes traditionnelles, mais leur retournement.

Vairac ne détruit pas le langage symbolique, il le détourne. Là où les gardiens protègent ce qui ne leur appartient pas, lui veut posséder ; là où les pierres obligent à se transformer, il cherche à les convertir en instruments de domination. Au Sirwa, cette opposition trouve sa plus belle image : Maël ne se place plus devant Tifawt et Amastan, il se place avec eux. Chacun prend la main de l’autre et le texte insiste sur ce « cercle vivant » qui n’est ni cercle de pierres ni cercle de pouvoir. L’image possède une évidence maçonnique, car la chaîne d’union ne vaut pas par la juxtaposition des individus mais par la relation qu’elle fait naître entre eux.

La crue du Todgha avait déjà préparé ce renversement en emportant Tifawt, le carnet, les pierres et l’arme. Maël et Amastan se retrouvent privés de ce qui semblait indispensable à leur quête et découvrent que ces objets avaient ouvert des passages sans jamais être eux-mêmes le passage. Le lecteur maçon entendra l’écho du dépouillement des métaux : ce que l’on retire n’est pas nécessairement mauvais, mais doit cesser de gouverner celui qui avance.

Le véritable trésor apparaît lorsque les pierres disparaissent

Au Sirwa, Vairac constate lui-même que les voyageurs ont perdu les pierres, le carnet et les signes matériels, qu’ils sont arrivés nus au terme du chemin ; surtout, il comprend que les épreuves les ont transformés au point qu’ils sont désormais « plus précieux que les pierres ». Toute la logique du récit se retourne alors : ce que l’Ordre cherchait dans des objets s’est accompli dans des êtres.

Le symbole trouve ici sa fonction la plus haute. Il n’est pleinement accompli que lorsqu’il peut disparaître sans que son enseignement disparaisse avec lui. La pierre n’avait de valeur que parce qu’elle pouvait rendre l’homme plus juste ; le carnet parce qu’il pouvait ouvrir une route ; le rite parce qu’il pouvait conduire à une transformation. Confondre l’instrument avec l’œuvre reviendrait à prendre l’échafaudage pour l’édifice. Le dernier Chant donne à cette intuition sa profondeur hermétique : après les pierres, les gardiens et les sphères surgit enfin l’Un. Il faut traverser l’eau, le feu et le nombre, quitter l’ancien sans le maudire et consentir à perdre pour qu’une autre lumière paraisse. La multiplicité des formes reconduit alors vers une unité qui ne les abolit pas, mais les ordonne.

Rien qui tienne dans la main

Version 1.0.0

La fin retrouve Casablanca et l’océan, refermant le voyage sans réellement revenir au point de départ. Les survivants ne rapportent ni pierres, ni reliques, ni preuves éclatantes de ce qu’ils ont traversé. Maël avait déjà trouvé la formule : « Rien qui tienne dans la main. » C’est peut-être là que le roman rencontre le plus profondément la pensée initiatique, car tout chemin de transformation finit par poser la question de ce qui demeure lorsqu’on retire les formes qui l’ont rendu possible.

Le Maçon sait combien ces formes sont nécessaires.

Il lui faut des pierres, des outils, des colonnes, des lumières, des gestes et des paroles, parce que la transmission exige des signes. Mais il sait également qu’aucun de ces signes ne constitue le terme de la quête. L’équerre ne vaut que par la rectitude qu’elle rappelle, le compas par la mesure qu’il enseigne, le Temple par l’espace intérieur qu’il devrait contribuer à édifier, et la chaîne d’union par ce qu’elle rend possible entre des êtres qui, quelques instants auparavant, n’étaient encore que séparés.

La question que la montagne noire adresse aux voyageurs – « Qu’as-tu encore de trop ? » – résume tout le chemin parcouru. Elle pourrait être posée au seuil de bien des cabinets de réflexion, non pour mépriser les formes de la Tradition mais pour rappeler que l’initiation commence peut-être lorsque l’homme cesse de confondre ce qu’il possède avec ce qu’il est devenu. Si une crue devait emporter les Temples, les tabliers, les bijoux, les livres et jusqu’aux pierres auxquelles nous avons confié notre mémoire, il resterait encore à savoir si quelque chose de leur lumière a réellement pénétré celui qui les contemplait. Le Chant des sables répond à sa manière : il resterait une parole fidèle, une main capable d’en rejoindre une autre, un courage suffisamment pacifié pour ne plus chercher à dominer, et cette lumière intérieure qui, parce qu’elle n’a jamais véritablement appartenu aux lampes, continue de brûler lorsqu’elles se sont éteintes.

Le Chant des sables
Yann Leray – Librinova, 2026, 292 pages, 27,43 € – numérique 11,99 € /
À commander ICI – Disponible aussi sur les plateformes de vente au format numérique (Apple, Google, Kobo, Leclerc, Cultura, Librinova et bien d’autres)

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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