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Réunis le 14 septembre 2026 au Palais du Luxembourg à l’initiative d’EGALE, sous le patronage de Maryse Carrère, sénatrice et présidente du groupe RDSE, chercheurs, élus, essayistes et acteurs associatifs ont interrogé les formes contemporaines de radicalité religieuse, leurs relais numériques, financiers et politiques, ainsi que les réponses que la République peut leur opposer sans renier la liberté de conscience. La journée fut dense, parfois rugueuse, traversée de désaccords réels. Elle eut surtout le mérite de rappeler qu’une démocratie ne se protège ni par l’aveuglement ni par la stigmatisation, mais par le droit, l’éducation, le pluralisme et la capacité de nommer les difficultés.


Martine Cerf, vice-présidente d’EGALE1, a donné d’emblée le ton. La question ne pouvait plus se limiter à la seule laïcité. Il fallait interroger la démocratie elle-même lorsque des convictions religieuses cherchent à devenir des programmes politiques ou lorsque des mouvements organisés investissent les institutions. Le point de départ était donc moins la croyance que sa mutation possible en volonté de pouvoir. La liberté de croire ou de ne pas croire demeure entière. Le problème surgit lorsque la conviction particulière prétend commander la règle commune.

Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherche au CNRS, a fourni la grille d’analyse la plus structurante. La radicalisation, a-t-elle expliqué, constitue un processus de rupture et non un état soudainement apparu. Elle peut conduire à rompre avec les proches, les habitudes et les institutions, tout en promettant à la personne fragilisée une place, une dignité et parfois le sentiment de participer à une mission supérieure. Elle a distingué le fondamentalisme, retour littéral aux sources religieuses, de l’intégrisme, qui transforme cette référence en projet politique. Surtout, elle a insisté sur le rôle du numérique, accélérateur d’emprise capable d’offrir à toute heure des réponses immédiates à ceux qui vivent l’isolement ou la recherche identitaire.

Son analyse des phases de radicalisation a prolongé ce constat. La séduction vient d’abord, avec la promesse d’être enfin reconnu. Puis arrivent les signes de transformation et le prosélytisme. Enfin peut venir la dissimulation. Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherche au CNRS, a également relié ces phénomènes à la question du rapport entre les femmes et les hommes. Dans plusieurs radicalités, la hiérarchie des sexes reçoit une justification religieuse qui prétend soustraire l’inégalité à la discussion humaine.

Jean-Marc Isral, journaliste, spécialiste des questions de santé et membre fondateur d’EGALE, a ensuite modéré une première table ronde consacrée aux formes concrètes de l’influence religieuse. Alain Vivien, ancien président de la Mission contre les dérives sectaires, a rappelé la divergence entre les conceptions française et américaine de la liberté religieuse. Il a placé la liberté de penser avant la liberté religieuse elle-même et évoqué les pressions diplomatiques américaines exercées au nom d’une conception extensive de cette liberté sur des États européens engagés dans la surveillance de certains mouvements.

Adrien Antoniol, du CIERL à Bruxelles, s’est penché sur les réseaux de financement et d’influence liés au projet Périclès ainsi que sur la concentration croissante de moyens médiatiques, éducatifs et éditoriaux entre les mains de fortunes engagées dans une bataille culturelle assumée. L’intervention a conduit vers une question centrale. Que devient le pluralisme lorsque la même puissance économique peut financer des écoles, soutenir des associations, posséder des médias et orienter une politique éditoriale. La question touche directement à l’égalité d’accès au débat démocratique.

Milène Coitoux, professeure de Lettres, et Martine Cerf, vice-présidente d’EGALE, ont présenté un vaste panorama des églises évangéliques. Leur exposé a rappelé leur diversité, leur dynamisme missionnaire, leur usage des réseaux sociaux et leur capacité à proposer à des personnes parfois isolées une communauté chaleureuse, des responsabilités et une identité. Milène Coitoux, professeure de Lettres, a toutefois décrit plusieurs dérives observées dans certains courants, parmi lesquelles les thérapies de conversion, les promesses de guérison par la prière ou l’activité de pasteurs autoproclamés. Martine Cerf, vice-présidente d’EGALE, a ensuite développé la dimension politique du nationalisme chrétien américain et les stratégies par lesquelles certains mouvements cherchent à transformer une force militante en force électorale.

Stéphane Azihari, essayiste et consultant en politique, a livré l’intervention la plus controversée. Contestant la séparation habituelle entre islam et islamisme, il a soutenu que cette distinction masque selon lui la dimension juridique et politique historiquement attachée à l’islam. Il a appuyé son propos sur des comparaisons internationales et des enquêtes sociologiques, en insistant sur la condition féminine, l’homosexualité, l’antisémitisme, l’apostasie et le rapport aux institutions libérales. Son analyse a suscité des interrogations sur le risque d’essentialisation et sur la nécessité de distinguer religion, histoire, sociétés, pratiques et projets politiques. La vigueur de la discussion fut salutaire.

Les échanges avec la salle ont ramené le débat vers le terrain. Une intervention issue du Réseau d’Échanges Réciproques de Savoirs2 a rappelé l’utilité des formations « Valeurs de la République et Laïcité », tout en soulignant la faiblesse des moyens accordés à un dispositif qui ambitionne de former quarante mille personnes chaque année. Le témoignage rapporté était parlant. Des participants initialement très prosélytes étaient restés croyants après la formation, mais avaient acquis une compréhension beaucoup plus solide de la laïcité. Toute la philosophie républicaine tient dans cette transformation. Il ne s’agit pas de convertir les consciences, mais de permettre à chacun de vivre sa conviction sans empiéter sur la liberté d’autrui.

La seconde table ronde, modérée par Martine Cerf, vice-présidente d’EGALE, a cherché des réponses. Maryse Carrère, sénatrice et présidente du groupe RDSE, a défendu une position d’équilibre. La République doit lutter contre les ingérences religieuses et les projets séparatistes sans fabriquer une laïcité de suspicion visant une population entière. Elle a plaidé pour une meilleure formation des enseignants et des élus, davantage de transparence financière, un dialogue exigeant avec les cultes et des moyens renforcés pour l’État. Combattre les radicalités ne dispense jamais de protéger la liberté de conscience.

Jacqueline Eustache-Brinio, sénatrice, a adopté une ligne plus offensive. Forte de son expérience d’ancienne maire, d’enseignante et de rapporteure de travaux parlementaires sur la radicalisation islamiste, elle a décrit ce qu’elle considère comme un entrisme touchant l’école, le sport, l’hôpital et certaines collectivités. Elle a défendu une obligation de neutralité plus étendue pour les élus lorsqu’ils exercent leur fonction et appelé les responsables publics à refuser les accommodements dictés par le clientélisme ou la peur du conflit. Son propos a placé au centre une question difficile. Jusqu’où la puissance publique peut-elle aller pour affirmer l’unité de la règle commune sans restreindre indûment les libertés individuelles.

Pierre Ouzoulias, sénateur et vice-président du Sénat, a offert le contrepoint le plus net de l’après-midi. Athée revendiqué et chercheur au CNRS, il a refusé de considérer l’islam comme intrinsèquement plus antidémocratique qu’une autre religion. Pour lui, la religion doit être lue comme un fait social et politique dont les formes dépendent des sociétés qui la portent. Il a plaidé pour une application cohérente de la séparation des Églises et de l’État, pour une approche historique critique des religions à l’école et surtout pour le rattachement de la laïcité à un véritable projet républicain d’émancipation. Sa remarque sur les inégalités sociales fut l’une des plus fortes de la journée. La République devient difficile à croire lorsque les services publics s’éloignent et que l’égalité proclamée ne se traduit plus dans l’expérience quotidienne.

Le débat final a longuement porté sur l’école, la formation des enseignants, Jean Zay, la loi de 2004, la peur de certains professeurs, le clientélisme électoral, les financements cultuels et l’égalité entre les filles et les garçons. Maryse Carrère, sénatrice et présidente du groupe RDSE, a rappelé que la loi ne pouvait tout résoudre et que la transmission de la laïcité exigeait des professionnels formés et soutenus. Une règle incomprise devient fragile. Une institution qui n’explique plus ce qu’elle protège laisse le terrain aux récits les plus bruyants.

Françoise Laborde, présidente d’EGALE, a clos le colloque en annonçant que l’association utiliserait la matière recueillie pour interpeller les futurs candidats à l’élection présidentielle. Sa conclusion a résumé la tension de la journée. La croyance appartient à la liberté personnelle. L’exercice d’une fonction publique ou d’un mandat oblige à servir l’ensemble des citoyens. Entre ces deux espaces, la laïcité ne dresse pas un mur contre la religion. Elle protège une frontière juridique qui empêche toute croyance de devenir la croyance de l’État.
Le regard maçonnique
Pour le Franc-Maçon, cette journée rejoint une exigence familière, celle de construire un espace où des convictions différentes peuvent se rencontrer sans qu’aucune prétende régner sur toutes les autres. La Loge n’abolit pas la conscience individuelle. Elle lui demande d’accepter l’épreuve de la parole, de l’écoute et de la contradiction. La liberté de conscience n’y vaut que si elle demeure également la liberté de celui qui croit autrement ou qui ne croit pas.

La radicalité commence lorsque cette réciprocité disparaît, lorsque la vérité possédée dispense d’écouter et lorsque la fraternité se réduit au cercle de ceux qui se ressemblent. Le travail maçonnique invite au mouvement inverse. Il ne s’agit pas d’effacer les différences, mais de construire un ordre commun dans lequel elles cessent d’être des armes. La laïcité rejoint ici une intuition profondément maçonnique. Elle ne demande pas de renoncer à la quête intérieure. Elle exige que personne ne transforme cette quête en domination politique.
Une démocratie ne se transmet pas comme un patrimoine immobile. Elle doit être comprise, exercée, défendue et sans cesse remise à l’épreuve de la liberté. Face aux certitudes absolues, la République répond par le droit et l’éducation. Face aux enfermements identitaires, la Franc-Maçonnerie rappelle que l’être humain se construit dans le dialogue et dans la recherche jamais achevée d’un monde plus juste.
1 Présentation de l’association EGALE

2Présentation des formations du RERS

