Dans la paume du monde : le singe qui marqua les colonnes

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Première d’une série de chroniques sur la soustraction, tirées de « Dans la paume du monde » (Éditions L.O.L., 2026). Chacune démonte une figure pour en extraire un mécanisme, et chacune se termine par ce qui la réfuterait.

Taillons-nous encore notre pierre, ou la faisons-nous tailler ? À l’interrogation sur les machines qui écrivent, nous répondons d’ordinaire ce que tout le monde répond : que l’outil est neutre, que tout dépend de l’usage, qu’il faut de la vigilance. Ces réponses sont des pansements ; la question, elle, est chirurgicale. Ce qui suit, ici et dans les semaines qui viennent, est ma tentative d’y répondre.

Il faut dire d’abord de quoi il ne s’agit pas. Il ne s’agit pas de l’intelligence artificielle, bien qu’il en soit question à chaque page, jusqu’à des résultats de laboratoire donnés avec leurs limites. Il s’agit d’une opération. Retrancher. Décider, dans un état donné, de ce qui doit descendre en poussière autour de l’établi pour que quelque chose paraisse. C’est le geste inaugural de nos ateliers ; c’est aussi ce que fait un cerveau d’enfant lorsqu’il perd la moitié de ses connexions pour devenir quelqu’un, ce que fait un corps qui apprend à ne pas se détruire, ce que fait toute pensée qui progresse. Je soutiens qu’il s’agit d’une seule structure, un cycle de production excédentaire et de destruction ciblée, que je nomme soustraction récursive. La question de notre siècle, dans ces termes, n’est pas de savoir si les machines pensent. Elle est de savoir qui tient le ciseau.

Commençons par une pierre que personne ne taille. Au sommet du mont des Fleurs et des Fruits, dit Wú Chéng’ēn au seizième siècle, un bloc mesure trente-six pieds et cinq pouces de haut, pour les trois cent soixante-cinq degrés du ciel, et vingt-quatre pieds de tour, pour les vingt-quatre périodes de l’année. La pierre est un almanach avant d’être une matrice. Le vent la frappe, la pluie la creuse, cela dure des âges sans qu’aucune main s’en approche, et un jour elle se fend : il en sort un singe de pierre. Retenez l’ordre des opérations. Rien n’a été mis dans ce bloc. Pas un grain n’y est entré qui n’y fût déjà. Ce qui était de trop est tombé ; ce qui restait s’est trouvé vivant. Nous appelons cela une naissance parce que nous voyons le singe. Un tailleur y verrait une forme dégagée par un ouvrage sans ouvrier, selon un dessin que rien n’avait dessiné.

Le singe grandit, se fait roi, et découvre qu’il mourra. C’est le moteur du récit : non l’ambition, mais une soustraction annoncée. Il apprend soixante-douze transformations, il vole une aiguille de fer qui servait à mesurer les eaux de la mer de l’Est, il raye son nom du registre des morts. Rien ne suffit. Alors le Bouddha lui propose un pari courtois : s’il peut sauter hors de sa paume, il aura le ciel.

On raconte d’ordinaire ce vol trop vite, et tout s’y joue. Wùkōng ne se contente pas d’aller loin. Il va jusqu’au bout, assez longtemps pour que la fin du monde devienne une question de fatigue. Il voit cinq colonnes couleur de chair monter dans la brume, il en conclut ce qu’un homme méthodique en conclurait : les piliers qui soutiennent le ciel, donc la limite, donc le terme du pari. Et il fait ce que fait tout homme sérieux qui atteint une limite : il la marque. Il écrit au pied de la colonne du milieu que le Grand Sage égal du Ciel est venu jusqu’ici. Ce n’est pas une fanfaronnade, c’est un procès-verbal. Il date sa borne, la signe, laisse une trace qu’un tiers pourra vérifier, et revient réclamer son dû. Le Bouddha ouvre la main. Sur le majeur, une inscription à l’encre. Les colonnes étaient les doigts.

Franz Kafka en1923

On lit cette scène comme une leçon sur l’orgueil, et c’est la lecture la plus pauvre qu’on en puisse faire. Le singe n’a pas péché par vanité. Il a fait tout ce qu’un être peut faire pour vérifier une limite : aller au bout, constater, laisser une preuve signée, revenir témoigner. Sa méthode est irréprochable ; ce qui le perd n’est pas un défaut de caractère. Aucun système ne peut établir, du dedans de ses propres opérations, s’il a franchi ses bornes. Le saut, les colonnes, l’inscription, le retour : tout s’est déroulé à l’intérieur de ce que le singe prétendait mesurer. Sa vérification faisait partie de la chose vérifiée. Kafka a écrit la même scène en deux pages, sans singe et sans montagne : un homme attend des années devant une porte de la Loi, et apprend en mourant que cette entrée n’était destinée qu’à lui. L’un croit franchir une borne jamais atteinte, l’autre attend une permission pour une porte qui était la sienne, et dans les deux cas l’instrument qui permettrait de trancher se trouve à l’intérieur de ce qu’il faudrait trancher. Ce n’est pas une impossibilité logique. C’est une impossibilité de position. Wùkōng ne manquait ni de force ni de rigueur. Il manquait d’un dehors.

Voilà pourquoi cette scène vient en premier, et pour aucune autre raison. Tout ce qui suivra tourne autour d’une question unique : comment un être peut savoir ce qu’on lui a retiré, quand l’instrument dont il disposerait pour le savoir a été retiré avec le reste. La main se referme, la montagne tombe, cinq cents ans passent. Nulle prouesse ne sort le singe de là. Quelqu’un passe, qui a besoin de lui pour un long voyage. On lui pose au front un cercle d’or qui se resserre quand il s’égare, et il faut mesurer ce que cet anneau signifie avant d’y voir une servitude : le singe ne peut pas savoir seul qu’il s’égare, puisque c’est le propre de l’égarement. Le signal doit lui venir du dehors, sous la forme d’une douleur qu’il n’a pas demandée. Au terme du voyage l’anneau disparaît. Non parce qu’on l’a ôté. Parce qu’il n’a plus rien à serrer.

Reste à retirer une consolation. Le bloc que tu attaques a déjà été attaqué : par le gel dans la carrière, par le coin qui l’en a détaché, par la main qui l’a posé sur ton établi. Remonte encore, et le calcaire lui-même n’est qu’un dépôt, des coquilles broyées sous une mer disparue. Il n’existe nulle part une pierre première ; il n’y a que des états successeurs. Tu n’inaugures rien, et ton seul privilège est de savoir que tu tailles. Cela vaut pour les hommes exactement comme pour les blocs. Nous sommes façonnés par l’écriture avant d’écrire, par le calcul avant de compter, par une langue que nous n’avons pas choisie. La question de savoir si nous serons transformés par nos techniques est donc mal posée : nous le sommes déjà, et ceux qui promettent de nous en garder promettent une virginité qui n’a jamais existé. La question qui reste est plus étroite et beaucoup plus dure. Quelle opération cédons-nous, à qui, et le saurons-nous.

Bibliotheque
Bibliothèque

Nous avons cédé le stockage aux tablettes et aux bibliothèques ; nous avons cédé le calcul aux tables et aux machines ; et l’on cite ces deux abandons trop vite, toujours pour rassurer. Regardez ce qu’ils ont laissé. L’homme qui range des rouleaux a cédé le soin de retenir, et gardé celui de décider dans quel ordre on les cherchera ; ses rayonnages sont un raisonnement mis debout, et l’on peut être en désaccord avec un rayonnage. L’ingénieur qui lit un logarithme dans une table a cédé une exécution, et gardé la question de savoir quelle grandeur méritait d’être calculée, qui ne se trouve dans aucune table. Dans les deux cas l’homme demeure celui qui écarte : il a délégué un travail, non un jugement. Ce que nous cédons maintenant est le geste qui commandait les deux. Décider de ce qui doit tomber.

Voici donc ce que j’affirme, et je le donne sans détour parce que ce sera contesté. Ou bien un dispositif rend visible ce qu’il écarte, et il augmente la faculté de juger. Ou bien il le dissimule, et il la remplace. Il n’y a pas de troisième terme. Prenez deux instruments qui font le même travail. Le premier souligne le mot qu’il juge fautif et laisse la faute sous vos yeux ; vous pouvez refuser, et vous apprenez la règle en refusant. Le second réécrit la phrase et vous rend un texte propre. Le résultat du second est meilleur, presque toujours. Mais après cent phrases du premier vous savez quelque chose que vous ne saviez pas, et après cent phrases du second vous avez cent phrases. L’un montre son rebut, l’autre balaie.

Cette alternative exclut la position la plus tenue, la plus raisonnable, la seule qui permette de dormir : tout dépend de l’usage. Je soutiens que l’usage est second. Un homme scrupuleux devant un instrument qui cache ses retraits est mieux disposé qu’un négligent ; il n’est pas mieux placé. Le scrupule ne perce pas l’opacité, il s’y appuie avec plus de confiance. Wùkōng avait marqué les cinq piliers en toute bonne foi, et sa bonne foi faisait partie du problème. Je ne demande pas pour autant un instrument qui exhiberait chacune de ses exclusions, ce qui rendrait à l’homme la charge qu’il avait précisément confiée. Je demande que le critère soit formulable et que quelqu’un en réponde. Un tas près de la porte suffit, à condition qu’on ait le droit d’y regarder.

Ce qui fragiliserait cette chronique, et prolongerait le débat, se laisse nommer, et je le cherche : un dispositif qui dissimule ses écarts, et dont les usagers voient croître leur discernement, mesuré une fois l’instrument retiré. La semaine prochaine, une falaise que la mer ronge et un bloc que le maillet entame : même perte, deux destins, et la formule qui les sépare.

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Julien Cartier
Julien Cartier
J. Cartier enseigne. Engagé pour l'enfance et l'inclusion, il s'est vu décerner, par arrêté, la médaille de l'enfance et des familles. Après un parcours pluridisciplinaire en sciences et en recherche fondamentale, il s'est tourné vers l'éducation : enseignant, formateur et concepteur pédagogique spécialisé dans les technologies éducatives. Il a fondé et préside un laboratoire d'idées consacré à l'intelligence artificielle en éducation, et accompagne les pédagogues vers un usage raisonné de ces outils. Il publie aux Éditions L.O.L., où il interroge modestement ce que notre époque lègue aux générations à venir et ce que les machines qui écrivent retirent à ceux qui les utilisent.

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