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Il était une fois… la pierre brute
Petite histoire d’un symbole qui change de sens au gré des rites

Quatre rituels d’apprenti, quatre façons de tendre une pierre à celui qui vient de recevoir la lumière. Le Rite Écossais Rectifié, le Rite Écossais Ancien et Accepté, le Rite Anglais style Émulation et le Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm s’accordent sur l’image et divergent sur tout le reste, sur l’heure où la pierre paraît, sur l’état dans lequel elle se présente, sur les outils qui l’accompagnent et sur l’identité de la main qui frappe. Nous avons rouvert les textes.
La pierre avant la pierre
Au Rite Écossais Ancien et Accepté, la première pierre nommée au candidat n’est pas celle qu’il frappera. Le cabinet de réflexion porte sur ses parois noires la formule hermétique V.I.T.R.I.O.L., dont le rituel donne aussitôt le développement latin et la traduction française, invitation à visiter l’intérieur de la terre et à y trouver, en rectifiant, la pierre cachée. Cette pierre-là se situe au terme et non au commencement. La littérature alchimique promet un lapis comme aboutissement d’un long travail, la loge remet un bloc comme tâche inaugurale. Le même mot porte deux directions contraires, et l’apprenti écossais les reçoit à quelques heures d’intervalle, la première dans le noir du cabinet, la seconde dans la lumière rétablie du temple.

Le Rite Écossais Rectifié ignore cette formule. Sa chambre de préparation présente au candidat deux tableaux superposés, dont le premier porte en lettres d’or sur fond noir des réflexions qui l’avertissent qu’il devra chercher, persévérer et souffrir. Le travail pénible est annoncé avant que le moindre outil soit nommé, et le second tableau, découvert ensuite, montre la tête de mort et les ossements en sautoir. Le Rectifié installe d’emblée la peine, non la carrière.
Le Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm dispose un cabinet dont les emblèmes viennent d’ailleurs, coq annonçant la fin de la nuit, faux, sablier, croix ansée dressée au cœur d’un pentagramme, sentences sur la renaissance d’Osiris et sur la connaissance de soi. Là encore, aucune pierre. Le Rite Anglais style Émulation, enfin, ne connaît pas de cabinet de réflexion. Sa préparation est corporelle et brève. Trois rites sur quatre organisent une descente solitaire avant toute frappe, et le quatrième s’en dispense entièrement.

L’heure tardive du premier travail
Dans les quatre textes, la pierre ne sert jamais d’épreuve. Elle vient après le serment, après la lumière, après le tablier. Au Rite Écossais Ancien et Accepté, le Vénérable Maître consacre le néophyte par les trois mots qui le créent, le constituent et le reçoivent, fait communiquer les secrets du grade par le Second Surveillant, le revêt du tablier d’apprenti, fait battre la batterie d’allégresse, et alors seulement demande au Maître des Cérémonies de conduire le nouveau Frère au pied de l’Orient pour que l’Expert lui fasse exécuter son premier travail d’apprenti. Suivront les gants blancs, la rose rouge, la place en tête de la colonne du Nord, le discours sur les métaux et la destruction du testament par le feu.

Au Rite Écossais Rectifié, l’ordre des actes place la bienfaisance avant l’ouvrage. Le Vénérable Maître revêt l’apprenti du tablier de peau blanche, lui rappelle que cette blancheur indique la pureté qui est le but des travaux, puis l’envoie vers le Frère Eléémosynaire déposer dans le tronc des aumônes ce qu’il jugera à propos. C’est au retour de ce geste qu’il lui est dit qu’il doit travailler sur la pierre brute et que le Second Surveillant l’aidera dans cette œuvre importante. Donner d’abord, tailler ensuite. L’ordre subordonne le travail sur soi à un acte tourné vers autrui.
À Memphis-Misraïm, la consécration se fait par trois coups de maillet frappés sur la lame de l’épée flamboyante posée successivement sur l’épaule gauche, sur l’épaule droite et sur la tête. L’Expert ceint le tablier, puis le Vénérable Maître fait accomplir au nouveau Frère son premier travail d’apprenti. La séquence reprend celle du rite précédent, resserrée.
Aucun de ces rituels ne fait donc de la pierre une épreuve supplémentaire. Les voyages s’achèvent avec l’obscurité, la lumière est rendue, l’homme est reçu, et la pierre ouvre l’après. La réception ne se clôt pas sur une récompense mais sur une tâche, ce qui distingue l’initiation maçonnique de toute remise de titre. Un détail de posture le confirme. Au Rite Écossais Ancien et Accepté, le récipiendaire prête son obligation agenouillé sur le genou gauche, et c’est le genou droit qu’il pose à terre devant la pierre. Memphis-Misraïm demande également le genou droit. Le genou change en même temps que change la nature de l’acte. Le serment se reçoit, le travail s’engage.
Une pierre déjà entamée, ou toute brute

Les textes ne s’accordent pas sur l’état de la pierre, et ce désaccord vaut mieux qu’une nuance. L’annexe du rituel écossais ancien et accepté précise que la pierre brute est une pierre déjà taillée, dégrossie, mais ni terminée ni polie. Le tableau de loge que l’Expert trace à la craie la figure d’ailleurs entre les colonnes, à côté du cube. L’homme qui arrive au temple a derrière lui une histoire, des enquêtes, trois tours de scrutin favorables, une nuit dans le cabinet. Il n’est pas matière vierge, et le rite le dit en toutes lettres.
Le Rite Anglais style Émulation affirme exactement le contraire. La pierre brute y est sans forme et telle qu’elle sort de la carrière, et l’habileté de l’artisan la dégrossit, la taille et la rend propre à prendre place dans un édifice futur. Le texte la rapporte à l’homme dans son enfance, que les soins des parents et des maîtres, dispensateurs d’une éducation libérale et vertueuse, élèveront jusqu’à en faire le membre digne d’une société ordonnée. La pierre d’Émulation regarde en arrière, vers l’éducation reçue, quand la pierre écossaise regarde le seuil que l’homme vient de franchir.
Le Rectifié tient une troisième position. Sa pierre ne décrit ni un état de matière ni une enfance mais un moment de conscience. L’instruction du grade en fait l’emblème de l’apprenti qui, sortant du tumulte des sociétés profanes, commence à se connaître, à sentir son ignorance et à reconnaître le besoin pressant de travailler sérieusement à améliorer tout son être. Et le Vénérable Maître lui dit que cette pierre est « un emblème vrai de vous-même » (Rituel du grade d’Apprenti, Rite Écossais Rectifié, Grande Loge Nationale Française, édition de 2015, page 69). Rien de plus direct dans aucun des quatre corpus. La Règle maçonnique en neuf points, que le Rectifié lit en loge, va jusqu’à identifier l’âme elle-même à la pierre qu’il faut dégrossir, dans son article consacré à la perfection morale de soi-même.
Ce que frappe le bras, et avec quoi
Le geste sépare les rites bien davantage que l’image. Au Rite Écossais Ancien et Accepté, l’Expert fait approcher le nouveau Frère de la pierre brute, lui remet le maillet et le ciseau, lui fait poser le genou droit à terre et lui fait appliquer trois coups. Les outils passent dans ses mains. La batterie du grade étant de trois coups égaux, la frappe ne porte aucune inflexion, elle affirme une régularité.

À Memphis-Misraïm, l’Expert conduit l’apprenti devant la pierre, lui montre comment frapper les trois coups à l’aide du maillet et du ciseau, le laisse répéter, puis récupère les outils et les replace. Le prêt est bref, et cette reprise n’est pas anodine dans un rite qui tient la transmission pour un dépôt. La batterie du degré comportant deux coups rapprochés et un troisième détaché, le rythme de la main diffère de celui du rite précédent.
Le Rite Écossais Rectifié, lui, ne remet rien. Le Second Surveillant enseigne la manière de frapper les trois coups maçonniques en les frappant lui-même avec son maillet sur la pierre brute représentée au tapis, et il les fait répéter par l’apprenti avec le même maillet. Il n’y a ni ciseau, ni agenouillement, ni outil donné. La pierre est une image peinte ou tracée à l’angle occidental du tapis, du côté du Nord, et l’apprenti frappe sur une figure. L’instruction morale explique ensuite que les deux premiers coups précipités désignent la loi de nature donnée à l’homme pour le premier âge du monde et la loi écrite reçue par Moïse pour le second, et que le dernier coup détaché indique la perfection de la loi de grâce. Le rythme de la main devient une théologie de l’histoire. Aucun autre rite ne va aussi loin dans l’interprétation d’une cadence.

Le Rite Anglais style Émulation ne fait frapper personne. La pierre brute y compte parmi les joyaux inamovibles, avec la pierre cubique et la planche à tracer, et le texte précise qu’ils demeurent immuablement apparents dans la loge afin que les Frères puissent en tirer des enseignements moraux. Elle sert à l’apprenti « pour travailler, marquer et apprendre à s’exercer » (Rituel du Premier Grade, Rite Émulation, Grande Loge Nationale Française, édition de 2005, page 60), mais la cérémonie de réception ne prévoit aucun contact. La pierre est présente et intouchée. Elle instruit par sa permanence.
Quatre rapports à l’outil se dessinent, l’outil donné, l’outil prêté puis repris, l’outil emprunté à la main d’un autre, l’outil jamais tenu.
Ce que les outils disent, ce qu’ils taisent

Le Rite Anglais style Émulation est le seul des quatre à donner une glose complète. Le Vénérable Maître – ou le dernier initié – présente les trois outils de l’apprenti, la règle de vingt-quatre pouces, le maillet à dégrossir et le ciseau. La règle mesure l’ouvrage et représente les vingt-quatre heures du jour, dont une part revient à la prière, une autre au travail et au repos, une troisième au secours d’un Frère dans le besoin, sans préjudice pour sa propre famille. Le maillet dégrossit la pierre et figure la force de la conscience qui écarte toute pensée vaine ou indigne. Le ciseau l’aplanit avant qu’elle ne passe aux mains d’ouvriers plus habiles, et enseigne les avantages de l’éducation. Le rite explique tout et ne laisse rien faire.
Le Rite Écossais Ancien et Accepté fait l’inverse. Il met les outils dans la main et se tait sur leur sens. Son instruction par demandes et réponses se borne à dire que les apprentis travaillent « à dégrossir la Pierre Brute afin de la dépouiller de ses aspérités » (Rituel du Premier Degré, Rite Écossais Ancien et Accepté, Grande Loge Nationale Française, édition de 2004, page 52) et que leurs outils sont le ciseau et le maillet. Ce silence est une pédagogie. Les gloses que la tradition française a fini par imposer, le maillet comme volonté et le ciseau comme discernement, ne figurent nulle part dans le texte du rite, et trois années symboliques attendent l’apprenti pour les éprouver.

Au Rite Écossais Rectifié, le maillet figure parmi les trois meubles mobiles avec le compas et la truelle. L’instruction historique lui reconnaît trois usages selon les mains qui le tiennent, aux apprentis pour travailler la pierre brute, aux compagnons pour mettre en œuvre les matériaux déjà préparés, au Vénérable Maître et aux Surveillants comme emblème de l’union et de la fermeté qui doivent diriger les travaux des ouvriers. Le même outil change de sens en changeant d’épaule. Le ciseau, lui, n’apparaît pas au grade d’apprenti.
À Memphis-Misraïm, les trois joyaux de la loge sont le compas, l’équerre et la règle, disposés sur un petit autel triangulaire représentant un fragment d’obélisque. Le maillet et le ciseau n’existent que dans le geste du premier travail. Une observation s’impose ici, formulée sans polémique. Le cahier ne mentionne la pierre brute qu’une seule fois, dans la rubrique de ce premier travail. Ni la disposition du temple, en tête du cahier, ni la liste du matériel nécessaire à l’initiation, en annexe, ne la nomment, non plus que le maillet et le ciseau. Le rite suppose la pierre sans la décrire. Les ateliers qui le pratiquent héritent donc d’un geste dont l’objet leur est laissé à imaginer, ce qui explique la diversité des usages observés d’une loge à l’autre.
Une pierre de pierre, ou une pierre dessinée

La matérialité n’est pas une question secondaire. Une pierre véritable pèse, résiste et laisse une trace sur le pantalon de celui qui s’agenouille. Une pierre peinte au tapis ne résiste pas. Le Rite Écossais Ancien et Accepté pose un bloc réel sur la première marche de l’Orient et fait frapper dessus. Le Rite Anglais style Émulation expose deux pierres réelles et interdit tout contact, ce que traduit le mot inamovible. Le Rectifié choisit la figure.

Ce choix rectifié n’est pas une commodité, il s’accorde avec une doctrine. Le rite de Jean-Baptiste Willermoz repose sur une anthropologie de la réintégration, où le travail porte sur l’être intérieur et non sur la matière. Frapper une image plutôt qu’un bloc revient à dire que la pierre n’est nulle part ailleurs que dans celui qui frappe. Le Rite Écossais Ancien et Accepté préfère la résistance du calcaire. Les deux gestes sont cohérents avec les deux systèmes, et le maçon attentif y lit mieux qu’une question d’intendance.
La pierre cubique et un malentendu français

Une idée court dans les ateliers francophones, selon laquelle la pierre brute deviendrait pierre cubique comme l’apprenti devient maître. Les textes résistent à cette lecture. Le Rite Anglais style Émulation attribue la pierre cubique à l’ouvrier expérimenté pour y essayer et ajuster ses outils. Elle est un étalon avant d’être un trophée, et sa forme régulière ne se vérifie qu’à l’équerre et au compas. Le même texte lui donne ensuite une seconde valeur, morale, celle de l’homme au déclin de ses années après une vie droite et bien employée. Les deux lectures cohabitent sans se confondre, et la première est la plus exigeante.

Le Rite Écossais Rectifié suit cette première voie. La pierre brute est attribuée aux apprentis pour la dégrossir, la pierre cubique aux compagnons pour aiguiser leurs outils, la planche à tracer aux maîtres pour tracer leurs dessins. La pierre cubique y sert donc à préparer l’instrument, non à couronner une carrière. Le Rite Écossais Ancien et Accepté procède autrement, en posant la pierre brute sur la première marche de l’Orient, du côté du Nord, et la pierre cubique en vis-à-vis, sur la deuxième marche, du côté du Sud. Une marche plus haut, et de l’autre côté. Le passage de l’une à l’autre traverse la loge et gravit un degré, mais nulle part le rituel n’affirme que la première devient la seconde. La montée est suggérée par l’architecture, non par le discours.
L’histoire du mot éclaire le malentendu.

Masonry Dissected, divulgation anglaise publiée à Londres en 1730 par Samuel Prichard, connaît déjà les joyaux immobiles du XVIIIe siècle et nomme la planche à tracer, la pierre brute et un troisième objet au nom obscur, le broached thurnel, que la tradition ultérieure a remplacé par la pierre cubique. La maçonnerie française a de son côté développé la pierre cubique à pointe, surmontée d’une hache, qui appartient au grade de compagnon. Une même fonction traverse ces trois objets, celle de fournir une référence extérieure au travail de l’ouvrier. La pierre cubique n’est pas le portrait de l’homme accompli, elle est la mesure à laquelle il se soumet.
Trois coups là où l’Écriture demande le silence

Le premier livre des Rois rapporte que la maison de Salomon fut bâtie de pierres toutes préparées à la carrière, en sorte que ni marteau, ni hache, ni aucun outil de fer ne se fit entendre dans le temple pendant sa construction. La pierre doit être achevée avant d’entrer. La Franc-Maçonnerie place donc la pierre brute au seuil et jamais dans le sanctuaire. Au Rite Écossais Ancien et Accepté, elle repose sur la première marche, au pied de l’Orient, à l’endroit exact où s’arrête celui qui n’a pas le droit de monter. Au Rite Écossais Rectifié, elle est tracée dans la partie inférieure du tapis, celle qui représente le porche du temple, et forme un triangle avec la pierre cubique et la planche à tracer.
L’instruction rectifiée demande dans quelle partie du temple l’apprenti a travaillé, et la réponse tient en un mot, le porche. Il a monté trois des sept marches, puis son temps n’étant pas venu, il a été fait redescendre. Le bruit du maillet est ainsi le bruit du dehors. Le silence demandé à l’apprenti sur les colonnes et le vacarme de son outil disent la même chose, à savoir qu’il n’est pas encore dans l’édifice. Les trois coups qu’il frappe résonnent précisément là où le texte biblique exige qu’aucun fer ne s’entende. Nous tenons là une des articulations les plus fortes du premier grade, et elle passe souvent inaperçue.
L’homme mis à la place de la pierre
Le Rite Anglais style Émulation opère un renversement dont la portée dépasse la question des outils. Après le serment et la lumière, le Second Expert conduit le nouveau Frère à l’angle du Nord-Est de la loge et l’y place, pied gauche en travers, pied droit dirigé vers le bas de la loge. Le Vénérable Maître lui rappelle alors que l’usage veut que la première pierre des édifices considérables soit posée à l’angle du Nord-Est, et que sa présence en ce point symbolise cette pierre, sur la fondation édifiée le soir même. Il forme le vœu qu’il élève un édifice parfait en tous ses éléments et qui fasse honneur au constructeur. Suit aussitôt l’épreuve de la charité, où le nouveau Frère, dépouillé de tout objet de valeur, découvre qu’il ne peut donner.

Émulation ne donne donc pas une pierre au récipiendaire. Il en fait une. Les trois autres rites lui tendent un objet et lui demandent de s’y reconnaître, le rite anglais inverse le mouvement et met l’homme lui-même à la place du bloc fondateur. De là viennent les cérémonies publiques de pose de première pierre, et de là vient aussi la place attribuée aux apprentis au septentrion, dans la partie la moins éclairée du temple, celle où l’édifice commence.
Memphis-Misraïm élargit encore, dans un autre sens. Le Vénérable Maître explique au nouvel apprenti que le temple à rebâtir est d’abord intérieur, et que « Les pierres de ce Temple sont nos possibilités » (Cahier du grade d’Apprenti au Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm, Grand Orient de France, édition 6001, page 47), leur taille devant les faire devenir des vertus morales, intellectuelles et spirituelles. Le pluriel déplace le propos. Il n’y a plus une pierre et un homme, mais un chantier et des possibles. Ce cahier, adaptation par le Grand Orient de France de la version courte réécrite par Robert Ambelain, porte les traces d’une généalogie reconstruite après coup, et les dates avancées dans sa notice historique appellent la prudence que réclament toutes les origines égyptiennes de la maçonnerie.

Ce que la pierre interdit de croire
Reste à écarter une lecture répandue, celle qui fait de la pierre brute un exercice de perfectionnement personnel, affaire privée entre un homme et lui-même. Les quatre rituels subordonnent la taille à une destination, et aucun ne laisse l’ouvrier travailler pour son seul compte. Le Rite Écossais Rectifié est le plus sévère, qui avertit l’apprenti que sans ce travail la pierre serait rejetée de la construction du temple élevé au Grand Architecte de l’Univers.

La menace du rebut figure dans le texte. Émulation dit que la pierre est rendue propre à prendre sa place dans un édifice futur, le Rite Écossais Ancien et Accepté demande de la rapprocher d’une forme en rapport avec sa destination, Memphis-Misraïm parle de vertus à obtenir par la taille. Aucune de ces formules ne s’arrête à l’individu.
Une ambiguïté demeure, et les rites la conservent parce qu’elle porte toute la question de l’initiation.
L’apprenti frappe une pierre qui le représente. Il est donc à la fois le bloc et le bras, la matière et l’ouvrier. Qui travaille en nous lorsque nous travaillons sur nous-mêmes, voilà une question sans réponse théorique, à laquelle les rituels répondent par la mise en scène plutôt que par l’argument. Le Rectifié apporte la solution la plus fine en faisant frapper le Second Surveillant d’abord, puis l’apprenti après lui, avec le même maillet. Le geste est reçu avant d’être accompli. Nul ne commence seul, et la loge tout entière tient dans cette précision de régie.

Ce qui reste quand la poussière retombe
La pierre n’est remise qu’à la fin de la réception parce qu’elle en est le prolongement. Les quatre rituels le disent dans quatre langues, l’un en mettant le fer dans la main, l’autre en prêtant l’outil le temps de trois coups, le troisième en faisant répéter un geste appris, le dernier en n’accordant rien à toucher. Ce dernier dit peut-être le plus clairement ce que les trois autres montrent, à savoir que l’homme placé à l’angle du Nord-Est n’a pas besoin d’outil parce qu’il est l’ouvrage.
Trois années durant, l’apprenti écoutera. La pierre, elle, n’a pas de terme assigné, et le Frère qui la regarde encore après trente ans de colonnes sait que le dégrossissage ne s’achève pas, qu’il se transmet. Voilà sans doute la leçon commune de ces quatre familles rituelles, si différentes de tempérament et d’origine. Elles ne promettent pas un homme achevé. Elles promettent un chantier ouvert, et une place dans un mur que nul ne verra debout de son vivant.

Sources :
Rituel du grade d’Apprenti, Rite Écossais Rectifié, rédigé en Convent Général de l’Ordre l’an 1782, version complétée par Jean-Baptiste Willermoz et communiquée par lui en 1802 à la respectable loge La Triple Union à l’Orient de Marseille, Grande Loge Nationale Française, édition de 2015, 112 pages.
Rituel du Premier Degré, Rite Écossais Ancien et Accepté, ouverture, fermeture et réception au degré d’apprenti, Grande Loge Nationale Française, édition n° 2, avril 2004, avec le concours de la loge nationale d’instruction Hiram, 68 pages.
Rituel du Premier Grade, Rite Émulation, Grande Loge Nationale Française, loge nationale d’instruction Le Roi Salomon, édition de 2005.
Cahier du grade d’Apprenti au Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm, Grand Orient de France, Puissance symbolique régulière souveraine, édition 6001.

