« Quand Vichy jugeait Léon Blum » – Carole Delga et Marie Luce Nemo : le jour où l’accusé de Riom devint l’accusateur de Vichy

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Quatre-vingt-dix ans après l’été des congés payés, Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, et l’historienne Marie-Luce Nemo rouvrent le dossier d’un procès que l’État français voulut exemplaire et qui se retourna contre lui. Entre le 19 février et la mi-avril 1942, devant une Cour suprême de justice instituée pour l’occasion, Léon Blum, accusé d’avoir trahi les devoirs de sa charge, retourna l’accusation contre le régime qui la portait et fit de sa défense une plaidoirie pour la souveraineté du peuple. Préfacé par Rémy Pech, le livre tient du récit historique et du manifeste civique, et son intérêt le plus profond se loge dans ce qu’il dit de la parole donnée, de la sérénité devant l’épreuve et d’une espérance assez obstinée pour tenir tête à la fatalité.

Le maréchal avait rendu son verdict avant l’ouverture des débats

Rémy Pech

Tout, dans cette affaire, avait été conçu pour que l’issue ne fît aucun doute. Dès l’été 1940, un acte constitutionnel installait à Riom une Cour suprême de justice chargée de rechercher les responsables du passage de l’état de paix à l’état de guerre, et le 16 octobre 1941, sans attendre les audiences, Philippe Pétain prononçait de sa propre autorité contre Léon Blum, Édouard Daladier et le général Maurice Gamelin une détention dans une enceinte fortifiée. Rémy Pech, historien et professeur émérite, résume la situation d’une phrase sans réplique, Blum « est alors l’accusé et le maréchal Pétain est son accusateur ». Le préfacier parle d’un « procès à grand spectacle », et la formule dit bien ce que Vichy attendait de Riom, une mise en scène où l’ancien président du Conseil porterait devant la France vaincue le poids de la défaite et de ce que la propagande appelait la décadence.

Les auteures montrent comment la machine s’est enrayée

La question de la débâcle militaire, qui aurait dû occuper le centre des débats, ne fut jamais posée, Maurice Gamelin s’étant muré dans le silence. Restait l’accusation d’avoir mal préparé la guerre, c’est-à-dire, au fond, d’avoir voulu la semaine de quarante heures, les congés payés et les conventions collectives. Léon Blum comprit aussitôt que ses juges lui offraient une tribune. Il parla, chiffres en main, avec la précision et la sérénité que relèvent les auteures, moins pour la salle que pour les journalistes qui portaient ses mots bien au-delà de l’Auvergne. Le régime, embarrassé par des audiences qui tournaient à sa propre mise en cause et pressé par un occupant que cette tournure irritait, suspendit le procès sine die. Rémy Pech y voit un élément décisif du basculement de l’opinion en faveur de la Résistance, et l’adjectif « improbable » du titre désigne autant l’anomalie d’un régime né de la défaite jugeant ceux qui l’avaient précédé que le renversement des rôles auquel aboutit l’audience.

Le lecteur de 450.fm n’oubliera pas que le même État français avait, dès août 1940, dissous les obédiences et bientôt livré au Journal officiel les noms de leurs dignitaires. Léon Blum n’appartint jamais à nos ateliers, mais la propagande de Vichy fit de lui, avec une constance haineuse, l’incarnation d’une République prétendument judéo-maçonnique. Riom fut le procès de cette République-là, et les frères et sœurs alors chassés de la fonction publique comparaissaient avec lui, sans être nommés, sur le même banc.

Ce n’était pas le procès d’un homme, mais celui de la Gueuse

Le cœur du livre tient dans l’argument que Blum oppose à ses accusateurs et que les auteures citent.

Carole Delga

Dans la Constitution républicaine, dit-il en substance, la souveraineté appartient au peuple, elle s’exprime par le suffrage universel et se délègue au Parlement. Poursuivre pénalement un chef de gouvernement sans rien alléguer contre sa probité ni son honneur, lui faire crime d’avoir pratiqué la politique commandée par le suffrage souverain et approuvée par le Parlement, ce n’est plus juger un homme, c’est juger « le régime républicain et le principe républicain lui-même ». Et Blum d’ajouter qu’il est fier de soutenir ce procès-là « au nom des convictions de toute ma vie ». Carole Delga lit dans cette réponse le vrai sujet de Riom. Ce qui comparaît, c’est « la Gueuse », cette République que l’hymne des Camelots du roi promettait de pendre le moment venu, cette démocratie que l’extrême droite jugeait contraire au génie national parce que la volonté du plus grand nombre ne saurait faire loi dans un pays qui réclame un chef.

Le franc-maçon reconnaît dans cette scène deux des choses qu’il tient pour sacrées.

Léon Blum

La parole donnée d’abord. L’un des chapitres les plus forts est consacré aux « Quatre-Vingts », ces parlementaires qui, le 10 juillet 1940, refusèrent de remettre les pleins pouvoirs au maréchal alors que tout, autour d’eux, cédait. Blum était de ceux-là, et son « au nom des convictions de toute ma vie » prolonge ce vote comme un serment prolonge une promesse. La liberté de conscience ensuite, dont la souveraineté populaire est la forme politique. Les loges se sont longtemps voulues les ateliers où la République se pensait avant de se dire dans la cité, et la plaidoirie de Riom, qui refuse que la responsabilité d’une politique collective soit imputée à un seul, pose avec netteté la question de la responsabilité individuelle dans une œuvre commune.

Une plaque émaillée dans l’escalier d’une mairie

Le château de Bourrassol, prison de Léon Blum durant le procès de Riom (vers 1940).
Arch. dép. Puy-de-Dôme, photographie de Léon Gendre, 590 Fi 342

Le livre avance par stations, de la débâcle à l’arrestation, de l’arrestation au procès, puis de la prison de Bourrassol, près de Riom, au Clos-des-Metz de Jouy-en-Josas où la vie de Blum s’acheva en 1950, Buchenwald entre les deux. La voix qui conduit ce récit est celle de Carole Delga, qui écrit à la première personne, la main de l’historienne se devinant surtout dans les notes qui renvoient aux sources, sans que la part de chacune soit toujours lisible. Ancienne secrétaire d’État, présidente de la Région Occitanie depuis 2016 et de Régions de France,

Carole Delga avait déjà signé avec Marie-Luce Nemo, historienne et historienne de l’art, auteure de plusieurs biographies, un Jean Jaurès, les convictions et le courage (Privat, 2022). Le passage de Jean Jaurès à Blum n’est pas un hasard de catalogue, il dessine une filiation que la préface assume en désignant Carole Delga comme l’« héritière » de Blum.

La préface de Rémy Pech ajoute au volume une profondeur que le récit seul n’aurait pas

Né près de Narbonne, dans la circonscription de Blum, quatre ans après la fin de son troisième mandat, l’historien raconte la modeste plaque émaillée aperçue, enfant, dans l’escalier de la mairie de son village, puis les témoignages de vieux vignerons sur les campagnes du député et sur son aide aux coopératives viticoles, puis les récits de Serge Berstein, biographe de Blum. La mémoire se transmet ainsi, par une plaque et par des voix, bien avant les livres. Rémy Pech, spécialiste de Jaurès et du Midi viticole, salue au passage le bilan de la présidente de Région, et c’est ici que le critique doit garder l’œil ouvert. Un livre écrit par une élue socialiste sur un ancêtre socialiste court le risque du roman de famille. Les auteures en sont conscientes, elles qui reprochent à d’autres d’user de l’Histoire « à des fins immédiates ». La reconstitution du procès, documentée et sobre, résiste à ce reproche. Les dernières pages, tournées vers les adversaires d’aujourd’hui, quittent le terrain de l’historienne pour celui de la tribune, et le lecteur d’une autre sensibilité pourra juger que la démonstration s’y fait plaidoyer. Le lecteur exigeant guettera aussi les ombres du personnage, la non-intervention en Espagne, le « lâche soulagement » de septembre 1938, car un héros sans aspérités instruit moins qu’un homme aux prises avec ses contradictions.

Chautemps-Blum

Celui qui se moque du passé n’est pas digne du futur

La partie la plus stimulante de l’ouvrage est celle où Carole Delga refuse d’un même mouvement deux facilités, la fatalité, ce sentiment qui « écrase une société tout entière » et brise toute volonté de changement, et l’analogie paresseuse entre notre siècle et les années 1930, que le président de la République lui-même a pratiquée et qu’elle juge « simplificatrice » parce qu’elle balaie d’un revers de main « la construction humaine, bâtie, pierre après pierre ». Avec Nicolas Offenstadt, elle préfère la notion de basculement, qui rappelle qu’une situation historique peut aller beaucoup plus vite qu’il n’y paraît. L’Histoire ne se répète pas, elle bascule, et le basculement des années 1930, du krach de 1929 à l’affaire Stavisky, fut vertigineux. « Et pourtant, Blum a combattu et la République a gagné. »

Rafle du Vel d’Hiv plaque en face de la station de métro Bir-Hakeim

Le second front est celui de la mémoire. Citant George Orwell, pour qui le contrôle du passé donne le contrôle du futur, et Charles Maurras, pour qui « le patriotisme sans l’Histoire n’est rien », les auteures décrivent la guérilla menée depuis les années 1980 pour réécrire la Seconde Guerre mondiale, du « détail » de Jean-Marie Le Pen aux propos de Marine Le Pen sur la rafle du Vél’ d’Hiv et à la réhabilitation de Pétain tentée par Éric Zemmour. Cette bataille, à leurs yeux, se jouait déjà en creux à Riom, puisqu’il s’agissait, hier comme aujourd’hui, de souiller la République. Le franc-maçon, qui fait de la transmission un devoir et de la mémoire une pierre de l’édifice, entend ici un langage familier. Celui qui se moque du passé n’est pas digne du futur, et une société qui laisse ses faussaires écrire l’Histoire consent d’avance au verdict de ses prochains juges.

Les pessimistes ne sont que des spectateurs

« Le pire n’est jamais certain. » Ainsi s’ouvre la conclusion, dans un écho au sous-titre que Paul Claudel donna au Soulier de satin, et cette phrase donne le ton de pages tout entières tournées vers l’optimisme comme vertu politique.

Jean Jaurès en 1904 par Nadar

Carole Delga le nomme « le carburant de la confiance en l’autre et en l’avenir » et rappelle ce que Blum disait aux mineurs de Lens en octobre 1936, qu’il était « un optimiste invétéré, incurable, incorrigible » et que Jaurès aimait à répéter un mot de François Guizot, « Les pessimistes ne sont que des spectateurs ». Blum ajoutait qu’il avait autre chose à faire que de prendre sa place au spectacle. Le livre se clôt sur la dernière phrase du dernier article que Blum publia de son vivant, gravée sur son monument de Narbonne, « Je l’espère et je le crois. Je le crois parce que je l’espère. »

Il y a dans ce renversement, où la croyance naît de l’espérance et non l’inverse, quelque chose que l’initié reconnaît.

L’espérance figure parmi les degrés de l’échelle de Jacob dans plus d’un rite, et le franc-maçon qui prend ses outils ne le fait pas parce qu’il est assuré du résultat, mais parce que le chantier existe et qu’il a promis d’y travailler. Léon Blum, à Riom, ne croyait pas que la vérité triompherait parce qu’il en détenait la preuve, il le croyait parce qu’il l’espérait, et cette espérance fut assez incorrigible pour renverser une salle d’audience. La leçon vaut pour la cité comme pour le Temple intérieur, où le pessimisme est une manière de rester assis.

Reste, pour chacun de nous, une question que le livre ne pose pas en ces termes mais qu’il rend inévitable. Si la Gueuse comparaissait de nouveau, et rien n’assure qu’elle ne le fera pas, de quel côté de la salle nous tiendrions-nous, et notre espérance serait-elle assez incorrigible pour préférer la parole à la place au spectacle ?

Carole Delga et Marie-Luce Nemo, Quand Vichy jugeait Léon Blum. L’improbable procès du Front populaire, préface de Rémy Pech, Éditions Privat, Toulouse, 2026, 192 pages, 16,90 € / L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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