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Avec son numéro 98, daté de septembre-octobre 2026, Ça m’intéresse Histoire choisit une question aussi ancienne que la cité. À quel moment celui que la loi désigne comme criminel devient-il, dans la mémoire collective, un justicier, un rebelle ou le défenseur des humiliés ? Autour de Robin des Bois, de Cartouche, Mandrin, Rob Roy, Ned Kelly, Jesse James, Phoolan Devi ou Pancho Villa, le dossier central démonte la fabrication du « bandit au grand cœur » et interroge la frontière mouvante entre légalité et légitimité.

Le reste du numéro prolonge cette interrogation par d’autres chemins, de la mémoire de l’esclavage aux femmes de la Révolution, des camps de regroupement en Algérie à Srebrenica, de la peste à l’histoire du stress, jusqu’à Claude Monet ou Kate Warne. Qui écrit l’Histoire, qui reçoit un nom, qui tombe dans l’oubli, et par quel travail de mémoire une société réexamine-t-elle ses propres jugements ?
Un mot sur Ça m’intéresse Histoire

Déclinaison du magazine Ça m’intéresse, le titre paraît pour la première fois en kiosque le 15 décembre 2010, sous le nom de Memo. D’abord mensuel, il devient en juillet 2011 Ça m’intéresse Histoire et adopte une périodicité bimestrielle. Son ambition est clairement celle de la vulgarisation historique, au meilleur sens du terme : raconter, expliquer, donner des repères, susciter la curiosité et conduire parfois le lecteur vers des ouvrages plus savants. Certains esprits chagrins regardent volontiers de haut cette histoire « grand public ». Ils ont tort. Il en faut pour tous les lecteurs et pour tous les degrés d’approche du savoir. On ne naît pas historien ; on le devient parfois parce qu’un récit, une image, une énigme ou un personnage ont un jour entrouvert une porte.
Vulgariser n’est pas abaisser le savoir : c’est lui construire un escalier.

Et si ce type de magazine permet à quelques lecteurs de rencontrer Robin des Bois, Srebrenica, les femmes de la Révolution ou la mémoire de l’esclavage autrement qu’au détour d’une date apprise autrefois à l’école, il accomplit déjà une part essentielle de sa mission : faire connaître l’Histoire pour donner envie de l’aimer, puis de l’approfondir.
Les noms retrouvés obligent l’Histoire à rendre des comptes
Stéphane Guellazzi ouvre le numéro sur le mémorial parisien consacré aux victimes de l’esclavage et sur la restitution des noms. Nommer, c’est rendre à une personne la part d’humanité que l’asservissement avait tenté d’effacer. L’Histoire travaille ainsi sur les exclusions et sur les récits qui confèrent une dignité à certains tout en condamnant d’autres êtres à l’ombre.

L’entretien avec Jean-Marc Schiappa sur les femmes dans la Révolution française procède du même déplacement. Les citoyennes ont marché, pétitionné, pris la parole, puis la mémoire politique les a souvent reléguées. L’enquête consacrée à la peste et aux pauvres ainsi que l’histoire du stress déplacent encore le regard vers les corps soumis au travail, à la peur ou à la maladie.
Robin des Bois naît moins dans la forêt que dans le désir humain de justice

Le cœur intellectuel du numéro se trouve dans les seize pages consacrées aux bandits devenus héros. Bertrand Rocher part de Robin des Bois, personnage dont l’existence historique demeure incertaine, puis montre comment ballades, littérature, romantisme et cinéma ont modelé un archétype mondial. Le hors-la-loi qui prend aux riches pour secourir les pauvres satisfait un besoin de justice compensatoire. Lorsque l’ordre légal paraît servir les privilégiés, l’imaginaire invente une contre-justice qui répare symboliquement les déséquilibres. Robin cesse ainsi d’appartenir au seul Moyen Âge anglais pour devenir une forme que chaque époque pose sur les figures de sa propre colère.
L’entretien avec l’historienne Valérie Sottocasa apporte le contrepoids nécessaire. Le « bandit au grand cœur » relève largement d’une construction romantique. Le dossier cherche surtout à comprendre pourquoi une communauté a besoin de la légende. Le brigand devient un révélateur des fissures de l’ordre social. Lorsque l’impôt est vécu comme spoliation, que l’autorité centrale paraît lointaine et que des solidarités locales protègent les clandestins, la frontière entre délinquance et résistance devient incertaine. Le crime ne se change pas en vertu parce qu’il vise un pouvoir impopulaire. Mais la légalité ne reçoit pas davantage, par sa seule existence, un brevet de justice.

Cette tension éclaire les figures françaises de Cartouche, Mandrin, Marie-Louise Tromel, dite Marion du Faouët ou Marie Finefont et Mesrine. Cartouche, chef de bande du début du XVIIIe siècle, fut enveloppé d’une célébrité qui excéda la réalité de ses actes. Mandrin, contrebandier devenu ennemi des fermiers généraux, trouva dans l’impopularité fiscale un terrain favorable à sa légende. Marion du Faouët rappelle que le banditisme n’est pas exclusivement masculin et que les figures féminines subissent souvent une double déformation, condamnées par l’ordre judiciaire puis remodelées par la mémoire.

Jacques Mesrine montre combien le XXe siècle remplace la ballade par la photographie, l’interview et la télévision. La fabrique du héros hors-la-loi change de supports, non de ressorts. Elle transforme la transgression en récit, puis le récit en personnage public.
Chaque peuple fabrique le rebelle dont il a besoin
L’élargissement international est l’une des grandes réussites du dossier. Rob Roy en Écosse, Ned Kelly en Australie, Juraj Jánošík dans les Carpates, Köroğlu dans les traditions turques, Zéchiás en Cisjordanie, Carmine Crocco dans l’Italie méridionale ou Klaus Störtebeker sur les mers du Nord composent une géographie de la dissidence. Les contextes diffèrent, mais une structure revient. La périphérie se dresse contre le centre, tandis que la montagne, la forêt, le désert ou la frontière deviennent des espaces où une autre fidélité peut se construire. Le héros populaire surgit lorsque la communauté voit dans la violence du fugitif une revanche exercée en son nom. La mémoire ne conserve pas seulement ce qui fut. Elle sélectionne ce qu’une société souhaite pouvoir admirer, pardonner ou opposer au pouvoir.

Le Far West fournit le laboratoire le plus spectaculaire de cette transfiguration

Jesse James, Billy the Kid, Pearl Hart, Charles Bolles ou Sam Bass appartiennent autant à l’histoire de la criminalité qu’à celle de la presse, du spectacle et du cinéma. Jesse James peut être rapproché de Robin des Bois dans la culture populaire, alors que ses engagements et ses violences rendent toute assimilation morale problématique. À mesure que le personnage devient image, son passé se simplifie, ses victimes s’effacent, ses contradictions disparaissent. La légende agit alors presque comme une opération alchimique de la mémoire. Elle choisit, retranche, colore et fixe.
Lorsque le crime devient politique, la mesure devient plus difficile encore
Les pages consacrées à Phoolan Devi, Maria Bonita, Bonnie Parker, Schinderhannes, Pancho Villa ou Ahmed Ouimer déplacent encore le problème. Phoolan Devi fut victime de violences extrêmes avant de devenir cheffe de bande, puis députée en Inde.

Son histoire rend toute lecture binaire presque indécente. La vengeance, la domination de caste, la condition des femmes, le crime et l’accès ultérieur à la représentation politique s’y nouent sans se résoudre. Pancho Villa porte la figure du bandit jusqu’au seuil de la révolution. Dès lors, la catégorie pénale ne suffit plus. Le mot « criminel » peut être exact au regard d’un droit donné et insuffisant au regard d’une crise politique. Mais l’inverse vaut également. La cause collective ne sanctifie pas chaque moyen employé en son nom.
C’est ici que la lecture maçonnique devient féconde, à condition de ne pas travestir le propos historique.

La Franc-Maçonnerie travaille symboliquement avec l’équerre, le niveau et le compas, outils de mesure, de rectitude et de juste proportion. Le dossier rappelle combien le jugement humain perd sa rectitude lorsqu’il cède à la fascination. Entre la loi et la justice subsiste parfois un écart. Cet écart appelle la conscience, non le culte du rebelle. Le Franc-Maçon sait que la liberté de conscience n’est pas licence, que la fraternité n’abolit pas la responsabilité, et que la résistance à l’oppression n’autorise pas à effacer la victime. La pierre brute du récit populaire doit donc être travaillée. Il faut dégager le fait de la légende, la souffrance réelle de l’imagerie héroïque, la révolte légitime de la violence intéressée. Le véritable travail initiatique ne consiste pas à choisir entre l’ordre et la rébellion, mais à examiner la qualité morale de l’un comme de l’autre.
La mémoire est elle aussi un tribunal
Après ce dossier, le numéro continue de déplacer le regard. L’exposition consacrée à la Champagne médiévale rappelle la circulation des œuvres, des croyances et des pouvoirs. La rivalité franco-britannique dans le Pacifique montre comment exploration, commerce, mission et conquête coloniale s’entremêlent. Le bestiaire mondial, de l’Égypte à la Chine, de l’Inde au Mali, rappelle que l’animal devient depuis l’Antiquité un langage du politique, du religieux et du sacré. Le lecteur maçon y retrouve une leçon familière. Un symbole condense une vision du monde, une hiérarchie, une peur, un espoir ou une relation au transcendant.
Deux ensembles assombrissent cette circulation entre mémoire et oubli

Le premier revient sur les camps de regroupement en Algérie, où des millions de ruraux furent déplacés durant la guerre d’indépendance. Le second suit les familles des disparus de Srebrenica, à la recherche des corps et des noms des victimes du massacre de 1995. Une société ne répare rien tant qu’elle laisse les morts sans place et les disparus sans identité. Le témoignage de Jimmy Delpeuch, sapeur-pompier intervenu le 13 novembre 2015, ramène cette exigence à l’instant où sauver impose de décider sous la menace.
Les pages consacrées à Claude Monet restituent derrière le maître consacré un homme travaillé par le doute, la maladie, les deuils et le jardin. Kate Warne, première femme détective de l’agence Pinkerton, apparaît comme une pionnière du renseignement et de l’enquête. La comparaison entre George Washington et Thomas Jefferson rappelle enfin que les figures fondatrices ne forment jamais un bloc homogène. Derrière le panthéon subsistent les contradictions.
La qualité majeure de ce numéro tient à sa volonté de rendre l’Histoire accessible sans renoncer à la nuance. Ses formats courts créent aussi une limite. L’abondance impose parfois des raccourcis et la scénarisation peut reproduire la fascination qu’elle cherche à analyser. Le dossier sur les bandits échappe largement à cet écueil grâce à l’entretien historien et aux comparaisons internationales. D’autres sujets, réduits à une page ou deux, laissent davantage le lecteur sur sa faim. La curiosité historique commence souvent par une image ou un récit, mais elle doit ensuite accepter la lenteur des archives et l’inconfort du doute.

Le clin d’œil final consacré au canular d’Hégésippe Simon apporte une morale ironique
Une figure inventée peut recevoir hommages, discours et crédibilité dès lors que chacun suppose que les autres savent de qui il s’agit. Toute mythologie commence peut-être ainsi, par un nom que personne n’ose interroger. Robin des Bois, lui, n’a jamais cessé d’être interrogé, et c’est pourquoi il demeure fécond. Sa forêt est cette zone obscure de la conscience politique où la loi, la justice, la vengeance et le désir de réparation se croisent sans se confondre. Le travail du lecteur ressemble alors au travail de la pierre. Il faut dégrossir la légende sans tuer ce qu’elle révèle, retrouver les faits sans mépriser le besoin humain de symboles, et maintenir le compas ouvert entre deux exigences également nécessaires. Ne jamais absoudre la violence par fascination. Ne jamais confondre l’obéissance avec la justice.
C’est peut-être dans cet espace étroit que l’Histoire devient une école de liberté.


Ça m’intéresse Histoire, n° 98, septembre-octobre 2026, sous la rédaction en chef de Stéphane Guellazzi, 92 pages, 5,95 €
Disponible en kiosque, dans les Maisons de la Presse et au rayon presse des grandes surfaces.

