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Dans Le nouveau dictionnaire de l’impossible, Didier van Cauwelaert affronte une question que la modernité préfère souvent contourner. Que devient notre idée du réel lorsque des faits, des témoignages, des guérisons, des comportements animaux, des expériences spirituelles ou des énigmes religieuses résistent à la clôture rassurante des explications admises.

L’écrivain avance au milieu de cette zone troublée avec l’allant du conteur, la curiosité de l’enquêteur et la ténacité d’un esprit qui refuse l’appauvrissement du monde. Pour le lecteur maçonnique, le cœur du livre se situe là. Il s’agit moins de croire aux prodiges que d’apprendre à demeurer d’équerre devant ce qui dérange, sans se réfugier ni dans la crédulité, ni dans le refus.
Le mot « impossible » trahit souvent la crispation d’une époque
L’idée directrice du livre se formule avec une grande netteté. L’« impossible » n’est pas une catégorie stable du réel. Il désigne bien souvent l’état provisoire de notre ignorance, ou l’arrogance d’un savoir qui s’imagine arrivé à son terme. Didier van Cauwelaert le dit admirablement lorsqu’il rappelle que norma, en latin, désigne la règle autant que l’équerre. Il ne s’agit donc pas d’exalter un prétendu « paranormal » contre la science, mais de chercher comment « nous remettre d’équerre avec le monde ». Toute la dignité du livre réside dans cette ambition de rectification intérieure.
Cette posture rejoint profondément la démarche initiatique.
La Franc-Maçonnerie ne demande jamais d’abdiquer l’examen, encore moins de se livrer au premier merveilleux venu

Elle apprend en revanche à se défier des certitudes closes, de ces prisons intellectuelles où la raison cesse d’être un outil de connaissance pour devenir une police du pensable. Le doute n’est pas nié ici. Il est rendu à sa noblesse. Il ne consiste plus à écarter d’avance, mais à éprouver, à peser, à distinguer, à ajourner parfois.
Didier van Cauwelaert, prix Goncourt pour Un aller simple, n’aborde pas ce continent inconfortable comme un doctrinaire.
Son œuvre romanesque a souvent exploré les failles de l’identité, la mémoire blessée, les déplacements du moi, les rapports instables entre réalité et fiction. Il apporte à cet ouvrage une qualité de narration rare chez les essayistes. Cette fluidité constitue l’un de ses grands mérites. Elle explique aussi l’un de ses risques, car le pouvoir de raconter peut parfois homogénéiser des phénomènes dont la valeur probante demeure très inégale.
L’abeille, le saint qui s’élève, le Christ qui se dérobe

Le livre prend un relief particulier lorsque Didier van Cauwelaert s’arrête longuement sur certaines scènes exemplaires. L’entrée « Abeille tueuse » compte parmi les plus belles, peut-être parce qu’elle est tout entière nouée autour d’un paradoxe moral. Une enfant piquée lors d’une fête de famille paraît d’abord victime d’un insecte agressif. Or cette piqûre la détourne dans le même instant d’un danger mortel, celui d’une piscine électrifiée. L’épisode, en lui-même, frôle la fable. L’auteur aurait pu s’en contenter. Il choisit pourtant d’élargir l’enquête vers l’intelligence collective de la ruche, le comportement des abeilles, leur sens de la protection, leurs modes d’organisation, leur capacité à privilégier l’intérêt de la colonie. Sous le fait insolite apparaît alors une véritable méditation sur le vivant.
Le lecteur maçonnique y reconnaît une leçon discrète sur la fraternité.
L’individu isolé ne suffit pas à expliquer la vie. Il existe des formes d’intelligence partagée, de solidarité organique, de sacrifice même, qui excèdent nos schémas individualistes. L’abeille, souvent symbole de travail, d’ordre et d’ardeur, devient ici un personnage moral. Elle appartient à cette tradition des emblèmes où le vivant instruit l’homme. Loin de tout décor symbolique plaqué, le cas étudié rappelle que la nature, lorsqu’elle n’est plus réduite à l’utilité, peut redevenir maîtresse d’enseignement.
L’entrée « Léviter » ouvre une autre chambre du livre, plus délicate encore

Didier van Cauwelaert y rassemble récits mystiques, observations religieuses, expériences de laboratoire et spéculations physiques autour de la pesanteur contrariée. Le thème pourrait facilement verser dans le folklore. Il est traité comme un nœud où se rencontrent traditions spirituelles, phénomènes psychiques et interrogations scientifiques. Des saints chrétiens, des mystiques orientaux, des médiums, des chercheurs, tous semblent se croiser dans cette tentative de penser ce qui échappe à la loi la plus immédiatement sensible du corps.
Le motif est d’une grande fécondité initiatique. Léviter, au sens symbolique, ne signifie pas fuir le monde. Il signifie échapper pour un moment à la seule pesanteur matérielle. Toute initiation enseigne cette tension entre l’attache et l’élévation. La pierre demeure lourde, mais l’esprit apprend à ne pas se confondre avec sa propre chute. Didier van Cauwelaert réussit bien à faire sentir que la question n’est pas seulement physique. Elle touche à la nature même de la conscience, à ses possibles extensions, à sa relation au corps, au désir humain de s’arracher à la nécessité brute. Pourtant, dans ces pages, l’auteur s’avance parfois sur une crête étroite. L’intérêt documentaire demeure réel, mais le passage de l’observation à l’interprétation appelle une vigilance constante.
C’est sans doute dans l’entrée « Jésus » que l’ouvrage atteint son point le plus brûlant

Didier van Cauwelaert reprend ici le dossier du linceul de Turin, des hypothèses scientifiques sur la formation de son image, de l’ADN, de la lumière, des traces matérielles et de la possibilité d’une « dématérialisation ». Le romancier de L’Évangile de Jimmy affleure derrière l’essayiste. Sa fascination pour le Christ, non comme figure pieuse seulement, mais comme énigme du corps, de la trace et de la transfiguration, donne à ces pages une intensité très singulière. Le lecteur sent que quelque chose de personnel s’y joue, une méditation sur la survivance, la chair et la possibilité d’un passage.
Ces développements sont parmi les plus audacieux du livre, mais aussi parmi les plus fragiles
Le rapprochement entre l’hypothèse scientifique, la relique, la résurrection et la lumière physique produit un champ spéculatif fascinant. Il soulève pourtant une question critique essentielle. Jusqu’où la science éclaire-t-elle un mystère, et à partir de quel point commence-t-elle à servir d’auxiliaire imaginaire à une conviction préalable. L’auteur connaît l’objection et ne la dissimule pas. Cela honore sa probité. Il n’en demeure pas moins que, dans ces pages, le livre quitte le terrain du simple dépaysement intellectuel pour toucher à une frontière où le savoir, la foi et le désir de croire se mêlent dangereusement.
Avec le Chambo lama, la mort cesse d’être une frontière nette

L’entrée « Zèle » offre un contrepoint d’une grande beauté. Didier van Cauwelaert y évoque le Chambo lama, exposé plusieurs jours par an, mort selon les registres, mais conservé dans un état qui trouble la séparation habituelle entre vie et décès. Ce cas, que l’auteur relie à d’autres figures d’incorruptibilité religieuse, ne l’intéresse pas comme un simple prodige anatomique. Ce qui le captive, c’est l’idée que la mort puisse ne pas épuiser entièrement la présence. Or la dernière phrase attribuée au lama donne à l’ensemble sa vibration morale. « Il travaille pour la paix. »
Nous touchons là à l’une des intuitions les plus profondes du livre
Le mystère ne vaut que s’il agrandit la conscience.

L’invisible n’a aucun intérêt lorsqu’il nourrit le commerce du sensationnel. Il retrouve sa dignité lorsqu’il reconduit à une exigence éthique, au travail intérieur, à la paix. Pour un Franc-Maçon, cette perspective importe davantage que le caractère spectaculaire du phénomène. La mort symbolique, au cœur du parcours initiatique, n’a jamais été un goût pour l’obscur. Elle désigne la transformation de l’être, la traversée du vieil homme, la préparation à une naissance plus lucide. Sous cet angle, le Chambo lama n’est pas un exotisme. Il devient le signe d’une question universelle sur ce qui persiste, ou travaille encore, après le retrait apparent du corps.

Le livre est plus convaincant quand il accepte de demeurer en suspens
L’architecture alphabétique du volume pourrait faire craindre la dispersion. Elle produit au contraire une progression intérieure. Le lecteur passe peu à peu des curiosités du vivant aux énigmes de la conscience, puis des étrangetés du corps aux seuils de la mort et du sacré. Cette circulation donne au livre sa respiration. Didier van Cauwelaert sait que l’esprit humain pense aussi par voisinages, ricochets, analogies, résonances secrètes. L’abécédaire devient alors une sorte de cabinet d’expériences où chaque cas éclaire le précédent et prépare le suivant.

Sa grande force demeure la défense de la liberté de conscience. À chaque page, l’auteur refuse le partage paresseux entre les crédules et les gens sérieux. Il rappelle qu’il existe des sceptiques superstitieux, prisonniers de leurs certitudes, aussi bien que des croyants rigoureux, soucieux de vérification. Il cherche une voie plus exigeante, où l’on garde la porte entrouverte sans déposer les armes du discernement. Cette recherche rejoint l’idéal maçonnique de la mesure. Entre la fascination et le dénigrement, il faut tenir la ligne juste.
Les limites du livre proviennent souvent de sa méthode même
En privilégiant la juxtaposition de cas, le récit, l’étrangeté féconde, Didier van Cauwelaert obtient un effet d’élargissement du réel. Mais cet élargissement se paie parfois d’une hiérarchie insuffisante entre les sources, les degrés de preuve, les modes d’attestation. Le lecteur cultivé aimerait parfois une distinction plus ferme entre l’hypothèse, l’observation, le témoignage, l’inférence et l’espérance. L’admiration ne dispense pas de le dire. Certaines pages emportent davantage par leur intelligence narrative que par la rigueur implacable de leur démonstration.

Rester d’équerre devant l’invisible
Le mérite profond de Le nouveau dictionnaire de l’impossible ne consiste donc pas à prouver que tout est vrai. Il réside dans une opération plus rare. Il rouvre la faculté d’étonnement dans un monde qui confond trop souvent esprit critique et réflexe de fermeture. Il rappelle que l’homme ne grandit pas en réduisant le réel à sa mesure, mais en travaillant sans relâche à élargir sa propre mesure.
Pour le lecteur de 450.fm, l’ouvrage vaut comme exercice de discernement. Il oblige à interroger ce que chacun apporte avec soi devant le mystère, ses désirs, ses défenses, ses croyances, ses refus.
Il enseigne aussi que la Lumière ne se reçoit jamais dans la paresse intellectuelle.

Elle demande une conscience capable d’accueillir, de trier, de méditer, de suspendre son jugement et parfois d’admettre qu’une part du réel nous précède encore.
Didier van Cauwelaert n’offre pas un catéchisme de l’étrange. Il nous laisse au seuil d’une question plus austère et plus haute.
Quand le monde ne rentre plus dans l’épure, savons-nous retailler notre regard plutôt que mutiler le réel. Il existe là une discipline de l’âme qui ressemble fort au travail maçonnique. L’équerre ne sert pas à raboter le mystère. Elle sert à redresser l’homme qui le contemple.
Le nouveau dictionnaire de l’impossible
Didier van Cauwelaert – Plon, 2015, 576 pages, 21,90 € / Édition de poche, J’ai Lu, 2016, 608 pages, 9,90 € / La biographie de Didier van Cauwelaert

