La « Vénus électrique » : quand le faux spiritisme rallume la lumière des vivants

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Avec La Vénus électrique, Pierre Salvadori signe une comédie romantique d’époque où l’occultisme n’est jamais réduit au folklore. Sous les tables tournantes, les séances truquées et les faux messages de l’au-delà, le film fait circuler une question plus profonde : comment les vivants reviennent-ils à la lumière lorsqu’ils se sont laissés ensevelir par leurs morts ? Anaïs Demoustier, Pio Marmaï et Gilles Lellouche y forment un triangle subtil, entre imposture, désir, deuil, création et renaissance.

Pierre Salvadori

Il est des films qui ne prétendent pas parler d’initiation et qui, pourtant, en portent le mouvement secret.

La Vénus électrique, de Pierre Salvadori, appartient à cette famille rare. Sous les dehors d’une comédie romantique élégante, légère, parfois presque virevoltante, le film touche à des questions essentielles : que faire de nos morts ? Comment revient-on à la vie lorsque le chagrin a tari toute création ? Où finit l’imposture et où commence la vérité intérieure ? Et par quelle parole, par quel regard, par quel choc, l’être humain retrouve-t-il le chemin de sa propre lumière ?

Le récit se situe à Paris, en 1928. Antoine Balestro, jeune peintre en vogue, ne parvient plus à travailler depuis la mort de son épouse. Son art s’est arrêté avec elle, comme si le deuil avait figé son regard et tari sa main. Son galeriste, Armand, s’inquiète pour lui, mais aussi pour l’œuvre à venir, pour le marché, pour cette promesse artistique menacée de silence. Un soir d’ivresse et de désespoir, Antoine cherche à entrer en contact avec la disparue par l’intermédiaire d’une voyante. Mais la voix qui lui répond n’est pas celle de l’au-delà. C’est Suzanne, modeste foraine, arrivée là par hasard, par faim, par débrouille et par nécessité. Elle se découvre bientôt un talent inattendu pour l’imposture. Aidée par Armand, elle enchaîne les fausses séances, installe le décor du mystère, prête des mots aux morts. Antoine, lui, recommence à peindre. Suzanne, elle, commence à aimer celui qu’elle trompe. Ainsi se met en marche la mécanique délicate du film : un mensonge fabriqué dans l’ombre finit par rendre à un vivant le chemin de sa lumière.

Tout Salvadori est là : le mensonge comme moteur dramatique, la comédie comme chambre d’écho du tragique, le faux comme détour vers une vérité plus humaine.

La Vénus électrique n’est pas un film ésotérique au sens doctrinal du terme. Il ne valide pas le spiritisme, ne fait pas de la voyance une révélation, ne demande pas au spectateur de croire aux revenants. Mais il fait mieux : il montre pourquoi l’homme a besoin de croire, pourquoi les morts continuent de parler en nous, pourquoi l’absence réclame des formes, des signes, des rituels, des fictions.

C’est ici que le film devient passionnant pour une lecture initiatique.

Anaïs_Demoustier en 2018

L’initiation n’est jamais seulement l’accès à un savoir caché. Elle est passage d’un seuil, descente dans l’obscur, confrontation à l’illusion, puis retour transformé vers la lumière. Antoine est un homme arrêté. Il n’est pas seulement veuf ; il est intérieurement déserté. Le peintre ne peint plus, comme si la mort de l’aimée avait emporté avec elle la source même de son regard. Son atelier est devenu une sorte de tombeau. La toile blanche n’est plus promesse, mais silence.

Face à lui, Suzanne n’a rien d’une initiée officielle

Elle est pauvre, vive, rusée, contrainte par la vie plus que guidée par une doctrine. Pourtant, c’est elle qui devient passeuse. Paradoxalement, celle qui ment rend possible une vérité. Elle ne parle pas avec les morts, mais elle permet à un vivant de sortir de son tombeau. Elle n’ouvre pas les portes de l’au-delà, mais elle entrouvre celles de l’âme. Elle n’est pas médium au sens spirite ; elle devient médium au sens symbolique : un intermédiaire entre ce qui était figé et ce qui peut renaître.

Le titre lui-même mérite attention. La Vénus électrique. Vénus, c’est l’amour, le désir, la beauté, l’attraction. L’électricité, c’est le choc, l’étincelle, l’invisible rendu sensible, cette énergie qui circule sans se laisser saisir.

Le duo Anaïs Demoustier – Pio Marmaï fonctionne précisément ainsi : par polarités. Elle vient du monde forain, du spectacle, du trucage, du corps exposé à la curiosité populaire. Lui vient du monde de l’art, du deuil aristocratique, de l’atelier, de la mémoire blessée. Entre eux, quelque chose passe. Non pas un simple charme de cinéma, mais un courant. Une aimantation.

Pio_Marmaï en 2025

Pio Marmaï donne à Antoine une densité mélancolique, presque enfantine, celle d’un homme qui ne sait plus distinguer le souvenir de la prison

Anaïs Demoustier, elle, est remarquable de mobilité intérieure. Elle joue Suzanne comme une femme qui commence par survivre et finit par se découvrir responsable de l’âme d’un autre. Son imposture initiale n’est jamais cynique au sens froid du terme. Elle naît de la faim, de la débrouille, du hasard. Puis, à mesure qu’elle voit Antoine se ranimer, le mensonge devient charge morale. La comédie se double alors d’une question presque rituelle : peut-on continuer à mentir lorsque le mensonge guérit ?

Il faut ici donner toute sa place à Gilles Lellouche

Gilles Lellouche

Son Armand, galeriste d’Antoine, n’est pas un simple personnage secondaire. Il est le grand organisateur profane de la supercherie, celui qui comprend très vite que la fausse séance peut produire de vrais effets. Armand est à la fois ami, marchand, metteur en scène et tentateur. Il veut sauver Antoine, sans doute, mais il veut aussi sauver l’artiste comme valeur, comme signature, comme promesse commerciale. Chez lui, l’affection et l’intérêt se mêlent. C’est précisément ce qui le rend intéressant.

Dans une lecture symbolique, Armand est le machiniste du faux mystère

Il connaît les ficelles, pousse Suzanne à les utiliser, transforme le deuil en dispositif, l’absence en spectacle, la douleur en méthode. Il est celui qui tire le rideau, règle la lumière, organise l’illusion. Mais, comme souvent chez Pierre Salvadori, le manipulateur est lui-même débordé par ce qu’il met en marche. Armand croit conduire une opération utile, presque rationnelle. Il déclenche en réalité une alchimie humaine qu’il ne maîtrise plus. Lellouche lui donne cette épaisseur : une énergie terrienne, une drôlerie inquiète, une présence qui rappelle que, derrière les grandes affaires de l’âme, il y a toujours des intérêts, des amitiés, des lâchetés, des fidélités imparfaites.

Le triangle Antoine-Suzanne-Armand devient alors plus riche

Antoine est l’homme au tombeau. Suzanne est la fausse médium devenue passeuse. Armand est le frère ambigu, celui qui pousse à l’épreuve sans en mesurer toutes les conséquences. Dans une dramaturgie initiatique, il serait presque le surveillant profane d’une cérémonie truquée qui, à force d’être jouée, devient opérative. Il ne détient pas la lumière, mais il allume malgré lui les lampes du théâtre où cette lumière pourra reparaître.

Anaïs Demoustier avait déjà incarné, dans Alice et le maire, face à Fabrice Luchini, une jeune philosophe appelée à redonner du mouvement à un homme de pouvoir vidé de toute pensée

Le parallèle est éclairant : dans le film de Nicolas Pariser, Alice Heimann est introduite auprès d’un maire de Lyon en crise intellectuelle, précisément parce qu’il n’a plus d’idées. Dans La Vénus électrique, Suzanne réveille l’inspiration d’un peintre à bout de désir. D’un film à l’autre, Anaïs Demoustier semble porter une même fonction symbolique : elle remet en circulation. La pensée chez Luchini, la création chez Marmaï. Elle n’impose pas une vérité ; elle provoque un déplacement. Elle ne donne pas une doctrine ; elle ranime une faculté perdue.

Cette continuité est belle. Elle fait d’Anaïs Demoustier une actrice singulière du réveil intérieur.

Chez elle, l’intelligence n’est jamais décorative. Elle passe par le regard, le rythme, la retenue, la manière de laisser une phrase produire son effet. Dans Alice et le maire, elle était la philosophe au milieu des rouages du pouvoir. Dans La Vénus électrique, elle est la fausse voyante au milieu des rouages du deuil. Mais, dans les deux cas, elle se tient au point exact où une parole peut faire vaciller une certitude.

Le film s’inscrit aussi dans une histoire plus large : celle des années 1920, des tables tournantes, des médiums, des expériences de salon, des spectacles pseudo-scientifiques et des blessures laissées par la guerre.

L’entre-deux-guerres fut un temps de vertige

Le progrès technique fascinait, les religions traditionnelles perdaient de leur autorité dans certains milieux, les morts de masse hantaient les familles, et le spiritisme offrait à beaucoup une grammaire de consolation. Le film ne juge pas ce besoin. Il l’observe avec tendresse. Il sait que l’homme moderne, même lorsqu’il se croit rationnel, demeure un animal symbolique. Il lui faut des signes pour survivre à l’absence.

Pour un regard maçonnique, la roulotte de la voyante peut se lire comme une parodie profane du cabinet de réflexion.

On y entre dans l’ombre. On y vient chargé de peur, de manque, de culpabilité. On y interroge les morts. On y cherche une parole qui permette de continuer. Certes, tout y est truqué. Mais le théâtre du trucage n’empêche pas l’épreuve intérieure. Ce qui compte n’est pas que l’au-delà réponde vraiment. Ce qui compte, c’est que le vivant, confronté à son propre désir de croire, entende enfin ce qu’il portait déjà en lui.

C’est peut-être là la grande intelligence du film : il ne confond pas vérité et exactitude.

La séance est fausse, mais le chagrin est vrai. La médium ment, mais la renaissance d’Antoine est réelle. Armand manipule, mais la peinture revient. Suzanne joue un rôle, mais ce rôle finit par l’obliger à devenir plus juste. Comme souvent dans les récits initiatiques, le masque n’est pas seulement dissimulation ; il peut devenir instrument de révélation. On commence par jouer, puis le jeu vous transforme.

Il ne faut donc pas demander à La Vénus électrique ce qu’il ne veut pas donner

Ce n’est pas un traité d’occultisme, ni une défense du spiritisme, ni une fable ésotérique au premier degré. C’est une comédie de la croyance, une romance de l’imposture, un conte sur la puissance réparatrice de la fiction. Mais c’est précisément pour cela qu’il parle à nos fidèles lecteurs.

Car la Franc-Maçonnerie sait, mieux que beaucoup d’autres traditions, que les symboles ne valent pas parce qu’ils seraient des preuves, mais parce qu’ils mettent l’homme au travail. Une parole rituelle n’est pas une information.

Un signe n’est pas un argument. Une lumière n’est pas seulement un phénomène physique.

Tout dépend de ce que l’homme en fait, de ce qu’elle réveille, de ce qu’elle ordonne en lui

Dans La Vénus électrique, l’électricité n’est pas seulement un effet de foire. Elle devient métaphore de la rencontre. Une étincelle passe entre deux êtres que tout séparait. Une énergie traverse le deuil, l’art, le désir, la culpabilité. Le courant ne vient pas des morts, mais des vivants qui acceptent de se laisser toucher. C’est là que le film devient profondément spirituel : il ne cherche pas le miracle dans l’invisible, mais dans la capacité humaine à recommencer.

La réussite de Pierre Salvadori tient aussi à la précision collective du cinéma

Il faut saluer les acteurs visibles, bien sûr : Pio Marmaï, Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche, Vimala Pons, Gustave Kervern, Madeleine Baudot, tous réunis dans une distribution qui donne chair à cette comédie du trouble et de la renaissance. Mais il faut aussi remercier les équipes techniques et artistiques, celles que le spectateur ne voit pas toujours et sans lesquelles aucune magie ne circule : l’image de Julien Poupard, les décors d’Angelo Zamparutti, la direction artistique et les costumes de Virginie Montel, le montage d’Anne-Sophie Bion, ainsi que l’ensemble des métiers de plateau, de lumière, de son, de maquillage, de production et de postproduction. Le Festival de Cannes mentionne ces principaux collaborateurs dans sa présentation officielle du film.

Car le cinéma est une œuvre collective

La lumière projetée sur l’écran vient de mille gestes invisibles. Un décor devient époque. Un costume devient destin. Un montage devient respiration. Un éclairage devient trouble intérieur. Un silence devient parole. Les acteurs portent l’émotion, mais toute une chaîne humaine la rend possible. Et c’est peut-être l’une des leçons les plus maçonniques du film : aucune lumière ne se lève seule. Elle naît d’un atelier.

Pierre Salvadori n’écrase jamais son sujet sous le sérieux. Il laisse la comédie respirer. Il sait que le rire, comme le symbole, peut ouvrir une brèche. Le spectateur rit de la supercherie, puis se surprend à être ému par ce qu’elle produit. Il voit le faux, mais il reçoit le vrai. Il sait que Suzanne ment, mais il comprend qu’Antoine, grâce à elle, revient vers la vie. Le cinéma lui-même devient alors la grande séance spirite du film : un art d’ombres, de lumières, de fantômes projetés, d’illusions consenties, qui nous fait pourtant éprouver des vérités intimes.

Au fond, La Vénus électrique rappelle une leçon simple et précieuse : l’homme ne renaît pas toujours parce qu’on lui démontre la vérité ; il renaît parfois parce qu’une parole, même fragile, même imparfaite, lui permet de se remettre debout. Le miracle n’est pas que les morts parlent. Le miracle est que les vivants recommencent à entendre.

Et lorsque le rideau tombe, il reste cette évidence : la plus belle communication avec l’au-delà n’est peut-être pas de faire revenir ceux qui sont partis, mais d’empêcher ceux qui restent de devenir morts à eux-mêmes.

LA VÉNUS ÉLECTRIQUE Bande Annonce (2026) Gilles Lellouche, Pio MarmaïFilmsActu

Source illustrations : Wikipédia ; La Vénus électrique DVD – FNAC / DVD Disponible à partir du 15 septembre 2026 ICI

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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