Le réel ne se remplace pas – Salix n° 54 au miroir de Bertrand Vergely

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À l’heure où les écrans, les récits concurrents et les images produites à l’infini troublent notre rapport au monde, Salix consacre son cinquante-quatrième numéro au réel. Dans le prolongement des 41es Rencontres écossaises d’Angers, la revue compose une méditation collective sur ce qui résiste, oblige, révèle et transforme. Au cœur de cet ensemble, Bertrand Vergely donne au réel une portée morale, métaphysique et initiatique. Sa parole ne demande pas seulement ce qui existe. Elle cherche ce qui mérite d’être vécu.

Sur la couverture, un homme au chapeau melon tient une montre devant une suite de miroirs où son image se répète. Le réel paraît proche, puis il se retire derrière son reflet. Cette image formule déjà la question qui traverse Salix. Que demeure-t-il lorsque les copies prolifèrent, lorsque l’information remplace la présence et lorsque l’apparence prétend devenir plus vraie que ce qu’elle imite ?

Jacques Azot, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France, ouvre cette recherche sans enfermer le réel dans une définition. Patrick Peter l’interroge depuis la science, Françoise Michaud depuis la nouveauté, Emmanuel Kessler depuis les puissances de l’esprit, Jean-Michel Poughon depuis le corps prométhéen, Annick Lucas depuis le dévoilement initiatique et Francis Bardot depuis la réalisation spirituelle propre à l’Ordre écossais. Gérard Audouin encadre cette polyphonie par une interrogation sur le réel qui nous manque et par l’exigence de retrouver le réel perdu.

La revue porte aussi une absence

Claude Guichard rend hommage à Alain Chaize, dont le nom demeure lié à trente-six années de direction et d’organisation des Rencontres écossaises. Le réel est aussi fidélité, durée, geste transmis et visage maintenu dans la mémoire fraternelle. Alain Chaize avait annoncé à Angers qu’il quittait la conduite de ces rencontres après trente-six années de service. Dans une livraison consacrée à ce qui demeure lorsque les apparences passent, l’hommage prend valeur de méditation funèbre. Le Frère absent devient présence intérieure et obligation de poursuivre l’œuvre reçue.

Bertrand_Vergely

Bertrand Vergely occupe le foyer incandescent de ce numéro avec « Le réellement réel ».

Normalien, agrégé de philosophie, philosophe et théologien orthodoxe, il a enseigné en classes préparatoires, à Sciences Po et à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Il aime se définir comme un « artisan philosophe ». La Mort interdite, La Foi ou la nostalgie de l’admirable, Le Silence de Dieu, Retour à l’émerveillement, Deviens qui tu es, Notre vie a un sens !, La Vulnérabilité ou la force oubliée, Voyage en haute connaissance, La Puissance de l’âme et Main basse sur la pensée dessinent une œuvre attentive à ce qui oblige l’être humain à dépasser la survie pour accéder à une vie intérieure.

Dès les premières lignes, Bertrand Vergely noue la quête du réel à celle de l’initiation. La Franc-Maçonnerie lui apparaît comme une pratique conjointe de la connaissance spirituelle, des vertus éthiques et de l’engagement social. La connaissance sans vertu produit l’orgueil. La vertu sans connaissance risque de se réduire à la bonne conscience. L’action sociale sans intériorité peut s’épuiser dans l’agitation. Le réel devient le lieu où ces trois dimensions s’éprouvent mutuellement, comme les côtés d’un triangle dont aucune ligne ne peut disparaître sans ruiner la figure.

Bertrand Vergely distingue trois raisons de s’intéresser au réel, la raison pratique, la raison politique et la raison métaphysique

La première touche à la santé de notre présence au monde. Vivre réellement signifie reconnaître que les êtres existent hors de notre désir, que la matière possède sa résistance et que l’autre n’est pas une extension de nous-mêmes. Le psychiatre nomme psychose la rupture avec le réel. L’initié y reconnaît la tentation de substituer son imaginaire à l’ouvrage commun. La pierre ne devient pas juste parce que nous la rêvons parfaite. Elle réclame la main, l’outil, la patience et l’acceptation de ses aspérités. Toute initiation véritable commence par le consentement à ce qui résiste.

Cette dimension pratique conduit vers une critique de la dématérialisation contemporaine. Écrans, travail à distance, commerce en ligne et relations médiatisées risquent d’abolir le poids des corps, la lenteur de la rencontre et la fécondité de l’attente. Le propos ne condamne pas la technique. Il vise la substitution. L’outil devient dangereux lorsqu’il ne prolonge plus la relation mais prétend la remplacer. Une Tenue ne se réduit ni à la circulation d’informations ni à l’énoncé d’un rituel. Elle suppose des présences accordées, des voix, des silences et la densité d’un temps partagé. Le réel maçonnique naît de l’incarnation du symbole.

La raison politique exige ensuite de nommer correctement les êtres et les actes

George_Orwell

Bertrand Vergely convoque René Girard, Platon, Karl Marx, George Orwell et Albert Camus pour montrer que la violence commence souvent par une falsification du langage. Le coupable devient innocent, l’agresseur se présente comme victime, la servitude emprunte le vocabulaire de la liberté. La confusion dérègle la boussole morale et permet aux pouvoirs d’imposer l’irréel comme vérité commune. La leçon rejoint l’équerre et le fil à plomb. Rectifier les mots, distinguer, peser et mesurer constituent déjà des actes de résistance. La vérité politique commence lorsque le langage cesse de servir de masque à la force.

La troisième raison est métaphysique. Bertrand Vergely oppose la vie subie, dispersée dans les apparences, à une vie morale, philosophique et spirituelle où liberté et beauté se rencontrent. Cette distinction prend toute sa portée si nous y reconnaissons une verticalisation de l’existence plutôt qu’un mépris du quotidien. Voir, écouter, sentir, goûter et respirer deviennent les voies d’une présence. Le « réellement réel » survient lorsque la vie n’est plus seulement continuée mais librement choisie, lorsqu’elle s’oriente vers la beauté et s’éveille à ce que Bertrand Vergely nomme la vie absolue.

Nous retrouvons ici une intuition familière au Rite Écossais Ancien et Accepté

Pavé mosaïque
Pavé mosaïque

Le monde visible n’est ni nié ni méprisé. Il est travaillé jusqu’à laisser paraître une signification plus haute. Le pavé mosaïque ne demande pas de fuir les contraires, mais d’apprendre à les traverser. La Lumière ne supprime pas la nuit, elle révèle ce que la nuit portait en silence. Pierre Soulages, évoqué par Bertrand Vergely, peint le noir jusqu’à faire surgir une clarté venue de la matière elle-même. Le noir devient matrice lumineuse, comme l’épreuve nocturne devient conscience nouvelle.

Après les trois raisons de chercher le réel viennent les trois manières de le détruire, la régression, la confusion et l’hallucination.

La régression refuse l’effort d’exister. Elle rêve d’un monde sans limite, sans contrariété et sans altérité, où chacun serait dispensé de grandir. Le Maçon y reconnaît le refus de tailler sa pierre. Puisque tout travail suppose une résistance et une durée, abolir l’obstacle revient à abolir la possibilité même de se transformer.

La confusion remplace le réel par l’actualité continue. Ce qui se passe devient ce qui est. La violence répétée sur les écrans se change en feuilleton, le massacre en flux et le malheur en objet de consommation. Bertrand Vergely rejoint Hannah Arendt et sa méditation sur la banalité du mal. La saturation peut anesthésier le jugement. Notre époque ne manque pas d’images, elle manque de regard. Elle ne manque pas de commentaires, elle manque d’écoute. Le Temple oppose à cette dispersion une ascèse de l’attention.

L’hallucination substitue enfin la copie au modèle et le virtuel au vivant. Les pages consacrées à l’effacement des différences entre l’être humain et la machine, entre le réel et son imitation, portent une inquiétude très actuelle. Certaines formulations relatives au genre, au corps ou aux frontières du vivant susciteront légitimement la discussion. Elles témoignent d’une pensée qui accepte la confrontation, parfois au risque de resserrer trop vivement des questions complexes. La force du texte réside surtout dans l’alerte qu’il adresse. Une civilisation se met en péril lorsqu’elle ne distingue plus l’existence de sa simulation, la présence de sa ressemblance et la personne de son fonctionnement.

Bertrand Vergely propose trois voies de reconstruction, la réflexion, l’intuition et l’initiation. À la suite de Heinz Wismann, il rappelle la nécessité d’écouter la langue, de recevoir l’enseignement d’un maître et de travailler. Réfléchir ne consiste pas à enfermer le monde dans nos catégories, mais à laisser l’être manifester sa cohérence. L’intuition reconnaît que la présence charnelle ne peut être remplacée par une performance imitative. Un automate en fait toujours trop, tandis que l’être humain n’a pas besoin de démontrer qu’il existe. La machine peut reproduire des formes et ordonner des données. Elle ne porte ni le tremblement d’une conscience, ni la responsabilité d’une parole, ni la vulnérabilité d’un visage.

L’initiation donne à l’écoute une forme, une discipline et une continuité

Bertrand Vergely médite l’étrangeté du mot « initié », qui désigne celui qui introduit autant que celui qui, devenu accompli, n’a plus besoin d’être introduit. L’accomplissement ne consiste pas à posséder le mystère, mais à devenir capable d’y conduire autrui sans le profaner. Le véritable initié ne s’installe pas au sommet d’un savoir. Il demeure au commencement. Il reçoit, transmet et recommence. La connaissance spirituelle n’est pas accumulation, mais approfondissement de l’humilité.

La pensée de Karl Jaspers sur l’Englobant, la leçon de Gaston Bachelard sur le maître qui apprend à penser, les visions de René Magritte et la lumière noire de Pierre Soulages convergent vers une même vérité.

Le réel excède toujours le concept qui prétend le contenir

Il possède une face diurne et une face nocturne, une objectivité et une intériorité, une pesanteur et une puissance d’appel. L’initiation ne délivre pas de ce mystère. Elle apprend à l’habiter avec respect.

La parole de Bertrand Vergely avance avec une énergie oratoire qui multiplie les rapprochements, les images et les formules. Cette abondance produit parfois des raccourcis. Elle demeure fidèle à son ambition première, rendre à la philosophie sa fonction vitale. Il ne s’agit pas de commenter le réel depuis une hauteur abstraite, mais de restaurer notre capacité à être présents, à distinguer le vrai du faux, à accepter la limite, à rencontrer l’autre et à entendre dans la vie une parole qui nous précède. Le texte devient ainsi une planche ouverte, non destinée à clore une question, mais à remettre le lecteur au travail.

Salix n° 54 rappelle que la quête initiatique ne conduit pas hors du monde

Elle nous reconduit vers lui avec des yeux moins captifs et une conscience plus exigeante. Le réel n’est pas l’ennemi du rêve, puisque le rêve peut en révéler la profondeur. Il n’est pas l’ennemi du symbole, puisque le symbole relie ce qui se voit à ce qui se pressent. Il n’est pas davantage l’ennemi de l’esprit, puisque l’esprit ne grandit qu’en rencontrant ce qu’il ne peut fabriquer à sa convenance. Le réel est cette pierre qui résiste assez pour que notre main apprenne la justesse, cette nuit assez profonde pour que la Lumière ne soit jamais confondue avec un éclat trompeur, cette présence assez souveraine pour nous obliger enfin à devenir vivants.

Le chemin ouvert par ce numéro de Salix se prolongera les 19 et 20 septembre 2026 à Grenoble, où les prochaines Rencontres écossaises seront consacrées à « La Création ».

Après avoir interrogé le réel, ses apparences et ses profondeurs, il s’agira donc de méditer l’acte par lequel une forme surgit, une parole ordonne et une conscience transforme.

Le passage du réel à la création dessine déjà une continuité initiatique, puisque créer ne signifie pas produire à partir de rien, mais discerner dans la matière les possibilités qu’elle porte silencieusement.
L’artiste, l’artisan et le Franc-Maçon partagent cette même responsabilité devant l’inachevé, qu’ils doivent servir sans prétendre en épuiser le mystère.
Grenoble, entourée de montagnes et dominée par leurs lignes verticales, offrira à cette réflexion un lieu où la pierre, la hauteur et la lumière semblent dialoguer.

L’image des célèbres bulles suspendues au-dessus de la ville suggère elle-même une élévation progressive du regard, depuis les œuvres humaines jusqu’aux sommets qui les dépassent

La création pourra ainsi être envisagée comme naissance du monde, puissance de l’esprit, travail de l’imagination, édification du Temple intérieur et renouvellement de l’être.
Elle rappellera également que toute œuvre véritable suppose une limite, une résistance, une mesure et cette patience sans laquelle la volonté ne produit qu’une forme privée d’âme.
Les inscriptions à ces Rencontres écossaises 2026 sont ouvertes depuis le 15 avril 2026, ainsi que l’annonce le Suprême Conseil pour la France.
Du réel éprouvé à la création accomplie, le Rite Écossais Ancien et Accepté poursuit ainsi son œuvre essentielle, apprendre à l’être humain non seulement à contempler le monde, mais à participer consciemment à son édification.

L’inscription en ligne

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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