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L’Université de Padoue était la grande citadelle de l’aristotélisme latin, la forteresse des commentateurs qui avaient passé des générations à démêler les fils de la pensée du Stagirite dans les versions arabes et les traductions latines. On y enseignait avec une rigueur que Giovanni, habitué maintenant à la liberté florentine, trouva d’abord étouffante mais dont il reconnut bientôt la nécessité. Car la rigueur n’est pas l’ennemi de la liberté. Elle en est la condition.

Il arriva à Padoue en 1480, à dix-sept ans.
Élie del Medigo l’attendait. Non pas physiquement, il ne savait pas encore que Giovanni venait, mais philosophiquement, si l’on peut dire ainsi.
Car Élie del Medigo était, à Padoue, la figure la plus originale et la plus insaisissable : juif de Crète converti à l’averroïsme, philosophe qui lisait Aristote dans l’arabe d’Averroès avec la même aisance qu’il lisait le Talmud en hébreu, professeur dont les cours attiraient non seulement les étudiants réguliers mais les nobles curieux, les clercs aventureux, les humanistes en voyage.
Quand Giovanni entra pour la première fois dans l’amphi où del Medigo commentait la Physique d’Aristote, il resta debout dans l’encadrement de la porte pendant une longue minute, stupéfait. Non par la doctrine, qu’il connaissait dans ses grandes lignes, mais par la façon. Del Medigo commentait Aristote comme on déchire un vêtement pour voir ce qu’il y a dessous. Il n’avait aucun respect pour les autorités intermédiaires. Thomas d’Aquin était pour lui un commentateur parmi d’autres, pas plus infaillible qu’Albert le Grand. Averroès était grand, mais faillible. Seul Aristote comptait et encore, Aristote filtré par une lecture critique, sans déférence aveugle.
— Vous, là, à la porte, dit del Medigo sans lever les yeux de son manuscrit. Asseyez-vous ou partez. Je n’aime pas qu’on flotte dans les encadrements.
Giovanni s’assit.
À la fin du cours, il attendit que les autres étudiants se dispersent, et s’approcha de del Medigo.
— Je veux apprendre l’hébreu, dit-il. Et l’araméen. Et l’arabe, si possible.
Del Medigo le regarda. C’était un homme de quarante ans environ, petit et trapu, avec une barbe noire soigneusement taillée et des yeux qui semblaient évaluer constamment leur interlocuteur, non avec méfiance mais avec une attention professionnelle, comme un médecin examinerait un malade.
— Pourquoi ?
Giovanni expliqua. Sa théorie de la prisca theologia, son intuition que la Kabbale et le néoplatonisme de Ficin convergeaient vers les mêmes vérités, son désir de construire une synthèse qui engloberait toutes les traditions.
Del Medigo l’écouta sans l’interrompre. Quand Giovanni eut fini, il dit :
— Vous savez déjà un peu d’hébreu ?
— Je déchiffre. Je lis lentement.
— Votre grec ?
— Fluent.
— Latin ?
— Ma langue maternelle intellectuelle.
— Arabe ?
— Quelques mots. Rien d’utile.
— L’arabe est difficile. L’hébreu est difficile mais moins. L’araméen est difficile mais différemment. Mais vous semblez avoir une mémoire…
— Oui.
— C’est un don et un fardeau.
— Je sais.
Del Medigo hocha la tête.
— Je vous donnerai des leçons privées. Trois heures par semaine, le matin. En échange, vous m’aiderez à réviser mes traductions d’Averroès en latin, vos connaissances du latin classique sont probablement meilleures que les miennes.
— C’est un marché équitable.
— Ce n’est pas un marché. C’est une collaboration.
Ce fut, en effet, une collaboration qui dura presque deux ans, et qui transforma Giovanni.
Del Medigo ne lui enseigna pas seulement les langues. Il lui enseigna une façon de lire, une façon de tenir un texte à distance suffisante pour le voir clairement, sans s’y dissoudre, sans en être simplement l’écho. Il lui enseigna la distinction entre comprendre un auteur et le suivre, entre connaître une doctrine et la croire. Il lui enseigna que les traditions philosophiques et religieuses sont des artefacts humains, produits dans des contextes historiques précis, et que les comprendre exige de comprendre ces contextes, sans pour autant réduire leur vérité à ce contexte.
— Vous voulez faire la synthèse de toutes les traditions, dit del Medigo un soir, alors qu’ils travaillaient ensemble sur une traduction difficile d’un traité kabbalistique. Mais vous devez d’abord comprendre pourquoi les traditions sont différentes. Pas seulement en surface. En profondeur. La Kabbale n’est pas simplement du platonisme en hébreu. Elle a sa propre logique, ses propres présupposés, ses propres façons de poser les questions. La synthèse honnête n’est pas celle qui efface les différences. C’est celle qui les tient ensemble sans les réduire.
Giovanni garda cette leçon. Elle allait lui servir.
C’est à Padoue également que Giovanni rencontra pour la première fois Flavius Mithridate.
Il n’était pas encore Flavius Mithridate quand ils se rencontrèrent, il s’appelait encore Samuel ben Nissim Abulfaraj, un Juif de Sicile qui avait grandi dans l’orbite de la culture arabo-sicilienne, qui parlait six langues avec la désinvolture naturelle d’un homme né dans un carrefour de civilisations, et qui venait tout juste de se convertir au christianisme sous le patronage d’un cardinal romain qui avait été frappé par l’étendue de ses connaissances en matière d’hébreu, d’araméen et de textes kabbalistiques.
Il était arrivé à Padoue pour vendre des manuscrits, une cargaison de textes hébreux et araméens que sa famille, dispersée par les nouvelles lois qui expulsaient les Juifs de Sicile, avait mis en vente. Del Medigo le connaissait de réputation, et c’est del Medigo qui les présenta.
Samuel ben Nissim Abulfaraj, alias Flavius Mithridate, avait vingt-huit ans. Il était grand, brun, avec quelque chose de félin dans la façon dont il se déplaçait une économie de gestes, une précision dans les mouvements qui suggéraient une conscience physique très aiguë. Son visage était beau d’une beauté méridionale, irrégulière, avec un nez droit, des pommettes hautes, et des yeux d’un brun cuivré qui prenaient la lumière comme des pierres semi-précieuses.
Il regarda Giovanni avec la même franchise évaluatrice que Giovanni lui porta.
— Vous êtes le jeune Pico, dit-il en latin. Del Medigo me parle souvent de vous. Il dit que vous êtes le seul étudiant chrétien qu’il ait jamais rencontré qui mérite qu’on lui enseigne vraiment la Kabbale.
— Del Medigo est généreux, dit Giovanni.
— Del Medigo ne l’est pas du tout. C’est sa qualité et son défaut.
Ils rirent tous les deux. Del Medigo, qui n’appréciait pas d’être discuté comme s’il n’était pas là, fit une grimace et retourna à ses manuscrits.

Giovanni prit l’habitude très rapidement de l’appeler par son nom chrétien, Mithridate, qui lui semblait mieux correspondre à la personnalité complexe et syncrétique de son porteur, avait une façon de parler qui combinait l’ardeur et l’ironie de façon déconcertante. Il pouvait passer en une phrase d’une exégèse technique d’un passage talmudique à une plaisanterie sur les mœurs des marchands vénitiens. Il connaissait la Kabbale dans une profondeur que même del Medigo reconnaissait, et il avait par-dessus cette connaissance technique une imagination interprétatrice, une capacité à voir dans les textes anciens des connexions inattendues, des échos, des correspondances qui fascinait Giovanni.
Mais ce n’était pas seulement l’érudition de Mithridate qui fascinait Giovanni. C’était quelque chose de plus difficile à nommer, une présence, une façon d’occuper l’espace et la conversation, une chaleur qui n’était pas simple amabilité mais une forme d’intérêt réel, presque physique, pour le monde et les gens qui le peuplaient.
Ils travaillèrent ensemble sur les manuscrits que Mithridate avait apportés, Giovanni payant, de sa bourse comtale, des sommes considérables pour acquérir les plus précieux. Mithridate traduisait, expliquait, commentait.
Giovanni posait des questions, prenait des notes, construisait dans sa tête les premières armatures de ce qu’il pressentait, ses neuf cents thèses.
Mais dans les marges de ce travail intellectuel, quelque chose d’autre se construisait aussi, quelque chose que Giovanni n’aurait pas su nommer avec les catégories conventionnelles dont il disposait, et qu’il ne tenta pas de nommer, se contentant de le vivre avec l’intensité prudente d’un homme qui sait que certaines choses entre hommes ne gagnent pas à être conceptualisées ni révélées.

Mithridate repartit au bout de quelques semaines vers Rome, où le cardinal qui l’avait converti l’appelait. Avant de partir, il dit à Giovanni :
— Vous voulez faire quelque chose d’impossible. Réconcilier des traditions qui se sont construites en partie par opposition les unes aux autres. Certains hommes de ma communauté vous en voudront de réduire la Kabbale à un ingrédient de votre grande synthèse chrétienne. Je vous en préviens.
— Je sais, dit Giovanni.
— Et les chrétiens vous soupçonneront toujours d’hérésie pour avoir pris la pensée juive au sérieux.
— Je sais aussi.
— Alors pourquoi continuez-vous ?
Giovanni réfléchit.
— Parce que la vérité ne demande pas la permission.
Mithridate sourit. Ce sourire, légèrement asymétrique, plus intense d’un côté que de l’autre, allait hanter Giovanni longtemps.
