Avec René Guénon et la Tradition Occidentale, Paskal Geneste ne propose ni une étude de plus ni une évocation nostalgique. Il engage une mise à l’épreuve. Celle d’un Occident qui a cessé de se comprendre lui-même, faute d’avoir conservé le lien vivant qui l’unissait à ses principes. À travers l’œuvre de René Guénon, c’est toute la question de la fidélité intérieure qui est posée, et avec elle celle du devenir spirituel de notre civilisation.

René Guénon et la Tradition Occidentale est de ces livres qui ne cherchent pas à plaire au siècle mais à le juger depuis une hauteur que le siècle ne sait plus même nommer. Tout y procède d’une exigence rare.Il ne s’agit pas de commenter l’Occident comme une simple aire historique ou culturelle. Il s’agit de mesurer sa fidélité, ou plus exactement son infidélité, à ce qui le fondait en profondeur. Le livre avance ainsi comme une méditation sévère sur l’oubli, sur la déperdition intérieure, sur la rupture entre civilisation et principe.Il nous rappelle que l’Occident ne s’est pas seulement transformé. Il s’est séparé de lui-même. Il a laissé s’éteindre en son propre sein la conscience de ce qui le reliait à l’ordre universel.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la tenue spirituelle du propos
Nous ne sommes pas ici dans l’essai d’opinion, encore moins dans la plainte réactionnelle ou dans la rhétorique d’une nostalgie culturelle. Le livre se tient sur un autre plan. Il interroge la possibilité d’une tradition occidentale véritable au sens fort du mot tradition, c’est-à-dire non comme transmission de coutumes, de formes mortes ou d’héritages muséifiés, mais comme présence active d’un principe métaphysique au cœur d’une civilisation. Toute la force de l’ouvrage vient de là. Il ne demande pas ce que l’Occident a produit. Il demande ce qu’il a reçu, ce qu’il a su conserver, puis ce qu’il a laissé se corrompre.
La réflexion s’organise autour d’une intuition décisive
La crise de l’Occident n’est pas d’abord politique, économique ou morale. Elle est spirituelle avant tout, et plus profondément encore métaphysique. À partir de là, tout s’éclaire sous une lumière plus grave. L’individualisme moderne n’est plus seulement un trait de mœurs. Il devient un symptôme de désagrégation. La fragmentation des savoirs, l’autonomisation du profane, l’abaissement du pouvoir à sa seule fonctionnalité terrestre, la réduction de la vérité à l’opinion ou à l’utilité apparaissent comme les effets multiples d’une même chute. Le livre montre avec une netteté parfois tranchante que l’Occident moderne a confondu l’émancipation avec l’amputation. En croyant se libérer de toute transcendance, il s’est privé de ce qui donnait orientation, hiérarchie, axe et mesure.
Cette pensée rejoint par bien des points la méditation maçonnique la plus profonde.

Car la franc-maçonnerie, lorsqu’elle ne s’égare pas dans l’administration de ses formes extérieures ou dans l’épuisement sociologique de ses usages, demeure une pédagogie du relèvement intérieur. Elle sait que l’homme ne s’édifie pas à partir de sa seule subjectivité. Il lui faut un centre, une orientation, une loi supérieure consentie dans le silence de l’être. Or ce livre ne cesse de revenir à cette nécessité du centre. Il rappelle, d’une manière qui touche directement notre sensibilité initiatique, qu’une civilisation n’est vivante qu’à la condition de se rapporter à un principe qui la dépasse. Sans ce centre, tout se disperse. Les institutions subsistent peut-être, les discours prolifèrent, les identités se revendiquent, mais l’âme se retire.
Le grand mérite de l’ouvrage tient aussi à sa volonté de repérer dans l’Occident même les formes possibles d’une fidélité traditionnelle.
L’auteur ne cède pas à la facilité consistant à opposer un Orient supposé intact à un Occident entièrement dévasté
Il cherche, avec patience et fermeté, les traces, les formes, les figures par lesquelles la tradition a pu habiter l’espace occidental. Le monde celtique, puis le christianisme médiéval, la chevalerie, le symbolisme du centre, de l’arbre, des eaux, de l’homme universel, tout cela compose non un inventaire érudit mais une cartographie spirituelle. Le livre ne décrit pas seulement des thèmes. Il restitue un climat ontologique, une manière d’habiter le monde où chaque symbole est d’abord une science de l’être.
Pour nous qui lisons avec le regard d’une sensibilité maçonnique, les pages consacrées au centre, à la royauté sacrée, à l’arbre ou à l’homme universel ont une résonance singulière.
Nous y retrouvons cette conviction, essentielle dans toute voie initiatique, selon laquelle les symboles n’ont de valeur qu’en tant qu’ils nous reconduisent vers une architecture intérieure. Le centre n’est pas une abstraction. Il est ce point où l’épars cesse d’être épars. L’arbre n’est pas une image poétique parmi d’autres. Il est la figure de la verticalité reconquise, de la vie qui relie racine, tronc et ciel, profondeur et élévation. L’homme universel n’est pas un idéal vague. Il est la mémoire d’une totalité perdue dont l’initié tente, pierre après pierre, de rétablir l’intelligibilité en lui-même.
Il y a dans ce livre une insistance sur la métaphysique qui peut dérouter un lecteur habitué aux analyses plus psychologiques, plus historiques ou plus sociologiques de la spiritualité.
Pourtant, c’est précisément ce qui lui donne sa densité
La métaphysique n’y est jamais une spéculation desséchée. Elle apparaît comme la science des principes, donc comme la condition même d’un ordre juste dans l’homme et dans la cité. Dès lors, l’oubli de la métaphysique n’est pas un simple déplacement intellectuel. Il est une catastrophe de civilisation. Une humanité qui ne sait plus remonter des formes au principe, du multiple à l’un, de l’apparence à l’essence, finit nécessairement par absolutiser le discontinu, le quantitatif, l’agitation, l’opinion, la puissance sans lumière. Sous cet angle, le diagnostic proposé ici rejoint les critiques guénoniennes les plus radicales du monde moderne et en révèle la cohérence intérieure.

Mais ce qui rend ce livre précieux, c’est qu’il ne s’abandonne pas entièrement à la désolation. Il laisse subsister la question du relèvement. Cette possibilité est envisagée avec prudence, presque avec austérité, comme si toute espérance devait d’abord se purifier de l’illusion. Et cette réserve lui donne plus de force encore. Le relèvement n’est pas présenté comme un programme culturel, ni comme une restauration artificielle des formes anciennes, ni comme un bricolage ésotérique pour temps de crise. Il suppose une réouverture du regard, une reconquête du sens principiel, une capacité à reconnaître dans les grandes formes occidentales non des survivances folkloriques mais des véhicules possibles d’une présence traditionnelle. Nous touchons ici à une question qui concerne directement la franc-maçonnerie contemporaine. Que faisons-nous de nos symboles quand nous avons cessé de croire qu’ils renvoient à plus haut qu’eux-mêmes ? Que devient l’initiation quand le rite n’est plus qu’une esthétique, une convivialité ou une mémoire sans feu ? Ce livre, par sa rigueur même, nous oblige à répondre.
Sa portée maçonnique est donc profonde, même lorsqu’il ne parle pas explicitement de la franc-maçonnerie
Car la maçonnerie spéculative se tient elle aussi sur cette ligne de crête entre fidélité et oubli. Elle a hérité d’une langue symbolique admirable, mais cette langue ne demeure vivante qu’à condition d’être rapportée à une anthropologie sacrée et à une intelligence des principes. Sans cela, les outils deviennent emblèmes, les emblèmes deviennent décorations, les décors deviennent simulacres. Or toute l’ambition d’une vie initiatique digne de ce nom consiste à remonter ce courant d’affaissement. Le compas n’a de sens que s’il reconduit à la mesure intérieure. L’équerre n’a de vérité que si elle rectifie l’être. La pierre brute n’est féconde que si nous acceptons qu’elle désigne notre propre chaos à ordonner. À cet égard, René Guénon et la Tradition Occidentale tend un miroir sévère devant les institutions initiatiques occidentales. Il leur demande si elles veulent encore transmettre autre chose qu’une forme vidée de son axe.
L’écriture possède une sobriété ferme qui convient admirablement au sujet
Rien d’emphatique, rien de complaisant, rien de mondain. Une voix travaille dans le texte, une voix qui ne cherche ni l’effet ni le prestige, mais la justesse doctrinale et la tenue de pensée. Cette retenue donne au livre une autorité discrète. Nous sentons que son ambition n’est pas de séduire le lecteur, mais de l’arracher à certaines paresses mentales. Il y a là une éthique de la formulation qui rejoint, d’une certaine manière, l’ascèse initiatique elle-même. Tout n’est pas dit pour être consommé. Beaucoup est dit pour être médité, repris, intériorisé, laissé en nous comme une semence lente.

Le portrait de René Guénon qui se dégage à travers cet ouvrage mérite d’être rappelé René Guénon fut l’un des grands critiques spirituels de la modernité occidentale. Né à Blois en 1886 et mort au Caire en 1951, il a mené une œuvre de clarification radicale sur la notion de Tradition, sur les doctrines métaphysiques de l’Orient et de l’Occident, sur le symbolisme, l’initiation et les déviations du monde moderne. Son parcours n’a rien d’un itinéraire académique ordinaire. Il ressemble davantage à une migration vers le principe. Très tôt, René Guénon s’est éloigné des faux ésotérismes, des occultismes confus et des synthèses approximatives pour chercher, avec une intransigeance presque minérale, les formes de connaissance capables de relier l’homme à l’universel. Son œuvre n’est pas seulement critique. Elle est rectificatrice. Elle cherche moins à innover qu’à restituer l’intelligence perdue des vérités premières.
Sur le terrain maçonnique, le parcours de René Guénon apparaît très tôt comme dense, rapide et singulièrement éclairant
Reçu Apprenti en 1907 dans la loge Humanidad, au sein d’une maçonnerie irrégulière alors étroitement mêlée aux milieux occultistes, il explore en peu de temps plusieurs rites, degrés et organisations gravitant autour des cercles de Papus, de Téder, de John Yarker et de Theodor Reuss. Cette traversée, loin d’être une adhésion naïve, constitue pour lui une expérience de vérification. Elle lui permet d’éprouver de l’intérieur la fragilité de bien des prétentions initiatiques de son époque. Notons aussi qu’il fut initié au soufisme et a découvert la pensée d’Ibn Arabi en 1910. Son entrée, en 1912, à la loge Thébah de la Grande Loge de France, travaillant au REAA, marque à cet égard un moment décisif. René Guénon y reconnaît une forme maçonnique plus rigoureuse, où subsistent encore certains éléments d’une véritable transmission traditionnelle. Sa présence en loge demeure relativement brève, mais elle n’en revêt pas moins une importance majeure dans la formation de son discernement. C’est au contact de cette expérience qu’il affine plus nettement la distinction entre l’initiation véritable et les survivances occultistes, les confusions pseudo-ésotériques ou les déformations modernes du langage symbolique.
Sa bibliographie forme désormais un massif incontournable pour quiconque s’intéresse à la pensée initiatique
Parmi ses titres majeurs, il faut rappeler Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, Orient et Occident, La crise du monde moderne, Le symbolisme de la croix, Les états multiples de l’être, Le règne de la quantité et les signes des temps, Aperçus sur l’initiation et La grande triade.
Chacun de ces livres éclaire une face de son travail. Tous participent d’une même volonté de rétablir la primauté des principes sur les productions changeantes du mental moderne. Dans le champ maçonnique, René Guénon occupe une place singulière. Il n’est pas un auteur de vulgarisation rituelle. Il n’est pas non plus un commentateur d’usage. Il demeure pour beaucoup une instance de discernement, parfois dérangeante, souvent salutaire, toujours exigeante. Il rappelle à la franc-maçonnerie qu’elle ne peut survivre à son propre oubli qu’en retrouvant le sens de l’initiation comme passage effectif de l’homme dispersé à l’homme recentré.
Ce livre consacré à la tradition occidentale nous paraît ainsi important parce qu’il refuse les demi-mesures
Il ne flatte pas l’Occident, mais il ne le condamne pas à l’irréparable. Il cherche dans ses profondeurs ce qui peut encore faire signe vers une restauration du sens. Il n’idéalise ni les ruines ni les origines. Il demande davantage. Il demande une intelligence capable de reconnaître dans les formes anciennes autre chose qu’un passé. Il demande une conversion de regard. Il demande enfin que nous ayons le courage de distinguer l’authentique transmission de ses imitations, la doctrine de l’opinion, l’initiation de sa parodie culturelle.

C’est pourquoi cette lecture laisse en nous une impression durable
Non celle d’avoir parcouru une étude de plus sur René Guénon, mais celle d’avoir été reconduits vers une interrogation plus essentielle.Qu’avons-nous fait, nous autres occidentaux, de notre héritage symbolique et spirituel ? Qu’avons-nous fait, nous-mêmes, de la part la plus verticale de notre vocation humaine ? Entre les lignes de ce livre circule une question plus grave encore. Une civilisation peut-elle encore se relever quand elle ne sait plus ce qu’elle a perdu ? C’est là que l’ouvrage atteint sa vraie profondeur. Il ne parle pas seulement de tradition. Il parle de mémoire ontologique, de fidélité rompue, de l’éventualité d’un retour au centre. Et dans un temps qui confond si volontiers le bruit avec la pensée et la dispersion avec la liberté, une telle parole possède la gravité des avertissements qui ne vieillissent pas.
Ce livre ne nous laisse pas indemnes. Il ne console pas, il réveille
Il nous rappelle que la tradition n’est jamais donnée une fois pour toutes, mais qu’elle se tient ou s’efface selon ce que nous en faisons en nous-mêmes. Et si l’Occident a perdu le sens de son propre centre, alors la question demeure ouverte, exigeante, presque redoutable. Sommes-nous encore capables de retrouver en nous ce point d’unité sans lequel rien ne s’ordonne, rien ne s’élève, rien ne demeure.
René Guénon et la Tradition Occidentale
Paskal Geneste – Le Mercure Dauphinois, 2016, 192 pages, 18 € / Site de l’éditeur

