À Berne, le Musée maçonnique Suisse fait une proposition rare : traiter la bande dessinée non comme un divertissement, mais comme un langage de signes. Depuis le 12 avril 2025, l’exposition temporaire « Franc-Maçonnerie et BDs » explore un vaste paysage d’imaginaires et de projections, du symbole vivant à la caricature, de l’enquête à l’ésotérisme.

Avant sa clôture le 27 juin 2026, deux conférences publiques viennent sceller le parcours : Manuel Mathys (21 mars 2026) sur les comics anglo-saxons et la franc-maçonnerie, puis Arnaud de la Croix (25 avril 2026) autour d’Hergé et de la question maçonnique.
Deux rendez-vous pour apprendre à lire autrement… et lire plus juste.
Pour la BD, la vraie, c’est à Berne qu’il faut être !

Il y a des expositions qui alignent des objets, et d’autres qui apprennent à regarder. À Berne, le Musée maçonnique Suisse a choisi la seconde voie : une proposition publique, intelligible, bilingue, où la bande dessinée – ce 9e art que l’on croit parfois léger – révèle sa puissance de transmission. Car la BD sait porter des mythes, des rites, des figures d’ombre et de lumière, et surtout cette mécanique subtile qui ressemble à l’initiation : avancer par étapes, par seuils, par allusions, en laissant au lecteur la responsabilité de compléter ce qu’on ne lui donne pas tout entier.

L’exposition, ouverte depuis le 12 avril 2025, est visible jusqu’au 27 juin 2026
Elle s’appuie sur une évidence trop rarement formulée. La BD ne parle pas seulement de franc-maçonnerie, elle parle souvent comme elle par signes, par détours, par mise en scène de la quête, par épreuves narratives, par portes entrouvertes. Et parce que l’imaginaire populaire est un miroir immense, il reflète le meilleur comme le plus douteux : symbole, caricature, fascination, soupçon, humour, ésotérisme, parfois théorie fumeuse. Justement : l’exposition n’esquive pas cette ambiguïté, elle la met au travail, avec une médiation qui donne des repères plutôt qu’elle n’impose une thèse.

Le musée rappelle un chiffre qui étonne toujours
Il existerait plus de 200 bandes dessinées francophones abordant la franc-maçonnerie de manière explicite, indirecte ou symbolique. L’exposition, elle, s’appuie sur une quarantaine de BD originales allant de 1981 à nos jours, et propose un parcours qui dépasse la simple vitrine. Le propos est construit autour de sept approches : furtive, humaniste, historique, policière, ésotérique, complotiste, humoristique. Et pour baliser ce champ de représentations, des titres agissent comme des bornes : Fable de Venise (Hugo Pratt), Le Protocole des sages de Sion (Will Eisner), Le Triangle secret (Didier Convard), Les Colonnes de Salomon (Willy Vassaux)…

Très vite, la question cesse d’être y a-t-il de la franc-maçonnerie dans la BD ? Elle devient : comment la BD s’en empare-t-elle, et que révèle ce prisme de notre rapport contemporain au secret, à la fraternité, aux récits fondateurs.
L’intérêt du dispositif tient aussi à sa forme : grands panneaux bilingues, bannières consacrées à des auteurs et dessinateurs, présentation vidéo répondant aux questions du grand public, dessins d’humour, et un catalogue illustré (français/allemand) présenté comme très détaillé et couvrant plus de 150 BD. On ne vient pas seulement voir : on vient comprendre, comparer, nuancer, distinguer le symbole vivant du cliché, l’allusion féconde du fantasme.
Après une première année de rencontres en 2025 (Didier Convard, Denis Falque, François Morel, Joël Gregogna), 2026 apparaît comme le temps du décryptage final, juste avant la fermeture de l’exposition.
Les deux rendez-vous 2026

Samedi 21 mars 2026 à 14h
Manuel Mathys, collectionneur : “La franc-maçonnerie dans le monde anglo-saxon du 9e art”
Faire entendre la voix d’un collectionneur, c’est faire entendre une mémoire ordonnée, patiente, presque archivistique. Là où l’auteur crée et où le lecteur reçoit, le collectionneur relie, met en série, repère les récurrences, isole les ruptures. Et surtout, il sait comparer des cultures : la BD anglo-saxonne ne porte pas le même rapport au secret, au ritualisme, à la satire, ni aux codes du signe. Cette conférence promet donc un déplacement salutaire : quitter nos évidences francophones pour observer d’autres grammaires narratives.

Samedi 25 avril 2026 à 14h
Arnaud de la Croix : « Hergé et la franc-maçonnerie » (en collaboration avec l’Association Alpart, les amis suisses de Tintin)
Ici, on touche à un sujet sensible, parce qu’il attire spontanément deux excès : l’excès de la rumeur (il y aurait…”
), et l’excès de la réduction symbolique (tout devient signe, tout devient preuve). C’est précisément pour cela qu’une telle conférence compte. Elle oblige à distinguer la documentation, les correspondances symboliques, et les projections du lecteur. Une leçon de discernement, au sens fort – celui qui refuse de confondre l’envie d’interpréter avec le droit d’affirmer.

Programme (25 avril) : 14h accueil par Robin Heizmann (directeur du musée), conférence, discussion avec le public (modérée par Dominique Alain Freymond, commissaire de l’exposition), 15h30 visite commentée de l’exposition et dédicace, 16h apéro.

La BD avance par ellipses : elle dit en montrant, elle suggère en coupant, elle confie au lecteur le soin d’assembler. La franc-maçonnerie, elle aussi, travaille dans l’entre-deux : entre le signe et le sens, entre le visible et l’invisible, entre la rumeur et le discernement. À Berne, l’exposition touche à sa dernière ligne droite : le moment où l’on ne vient plus seulement feuilleter des albums, mais éprouver une méthode de lecture. Et c’est peut-être là, au bord du rideau final, que la case devient vraiment un cabinet de symboles.

Informations pratiques
- Musée maçonnique Suisse – Jupiterstrasse 40, 3015 Berne
- Exposition temporaire « Franc-Maçonnerie et BDs » : du 12 avril 2025 au 27 juin 2026
- Entrée libre : inscription et réservation d’ouvrages via le site du musée
- Site : www.freimaurermuseum.ch/fr – Quiz : www.freimaurermuseum.ch/fr/quiz/
- Association Alpart : www.association-alpart.ch
- Contact : dominique.freymond@iprolink.ch

