dim 18 janvier 2026 - 14:01

« Les Routes de la foi au cinéma » ou quand l’écran devient initiation

Dans Les routes de la Foi au cinéma, Lionel Tardif ne se contente pas de rassembler des titres qui auraient en commun une référence religieuse ou un parfum de sacré. Il cherche ce point de bascule où l’image cesse d’être récit pour devenir épreuve, là où le cinéma ne montre pas seulement des actes, mais laisse affleurer une verticalité, une tension de l’âme, un rapport à l’invisible qui travaille le visible de l’intérieur.

Le mot foi, chez lui, ne se referme pas sur un catéchisme

Il désigne une force de consentement et de combat, une capacité à tenir debout dans la nuit du monde, parfois sans autre lampe qu’un pressentiment. Et c’est ce déplacement qui donne au livre sa respiration propre, une cartographie, oui, mais une cartographie intérieure, un ensemble de routes dont chaque virage engage une conscience.

Nous retrouvons, sous une autre forme, l’architecte de langage que révélait déjà Les grands aventuriers du cinéma. Là, Lionel Tardif décrivait comment une grammaire s’invente, comment la lumière devient discipline, comment le montage prend la stature d’une pensée.

Ici, il poursuit la même ascèse du regard

Mais il l’oriente vers ce que l’image a de plus délicat, ce moment où elle frôle ce que les mots nomment Dieu, destin, absolu, ou simplement amour, au sens où l’amour n’est plus un sentiment mais une exigence qui consume. La foi devient alors une question d’intensité, non de décor. Elle se reconnaît à ses traces, à ses cicatrices, à ses choix irréversibles.

Il y a, dans cette traversée, une manière très initiatique d’approcher les œuvres. Lionel Tardif n’explique pas pour réduire. Il éclaire pour laisser subsister l’ombre nécessaire. Cette retenue, qui évite la manie de conclure, ressemble à une éthique du symbole. Nous savons, en loge, que le symbole n’est pas un problème à résoudre mais un outil à travailler, qu’il n’épuise jamais ce qu’il indique. Le cinéma, tel que Lionel Tardif le fréquente, devient un atelier analogue. Chaque film est une planche de nuit et de lumière, chaque vision une pierre qui résiste. La foi, dans cette perspective, n’est pas seulement ce que le personnage affirme. Elle est ce que la mise en scène fait endurer au spectateur. Elle est ce qui oblige à consentir à l’inconnu sans s’y dissoudre.

Le livre assume une diversité qui, loin de disperser, révèle une loi secrète

Le souffle épique et la mer intérieure de « Barberousse » peuvent côtoyer la musique et les abîmes du « Salon de musique ». La tendresse obstinée, presque sacrificielle, d’« An Affair to Remember » dialogue avec l’étrangeté primitive de « Tabou ». « Solaris » ouvre une chambre métaphysique où la foi devient l’art de ne pas trahir ce qui revient du passé, tandis que « Thérèse » approche une sainteté sans folklore, une expérience qui brûle dans le quotidien, comme un feu tenu derrière le visage. « La Cité de la joie » place la fraternité dans la boue et l’épuisement, et nous rappelle que la charité n’a rien d’ornemental. « Yeelen » et d’autres films d’initiation déplacent le sacré hors des cadres occidentaux pour le rendre à sa dimension cosmique, celle d’une Loi qui traverse les générations et les éléments, et qui parle autant par la lumière que par la nuit.

Ce qui unit ces routes n’est pas un thème, c’est une épreuve du cœur

Lionel Tardif revient, film après film, à la même question, qu’est-ce qui, en l’homme, consent à s’ouvrir quand tout pousse à se fermer. Il y a là une sensibilité profondément maçonnique, parce qu’elle suppose une transformation. Nous ne sommes pas devant un catalogue d’œuvres pieuses, nous sommes devant des stations où l’ego se fissure, où la peur se dévoile, où l’orgueil apprend sa limite. Une phrase prêtée à Frank Borzage résonne comme un mot de passe, « Va dans les ténèbres et mets ta main dans la main de Dieu. » Elle dit l’essentiel, non pas l’assurance, mais la marche, non pas la preuve, mais la confiance qui traverse l’obscur.

C’est pourquoi Lionel Tardif s’attarde sur des figures où la foi se marque dans la chair. La séquence autour de « Padre Pio », telle qu’il la rapporte par l’itinéraire de « Maria Winowska », frappe moins par l’anecdote que par la symbolique de l’empreinte. Les stigmates deviennent une écriture, et cette écriture renvoie, par un jeu de miroirs presque hermétique, à l’essence même du cinéma, qui est aussi une affaire de traces, de marques, de blessures de lumière sur une matière sensible. Nous comprenons alors ce qui obsède Lionel Tardif, la foi n’est pas une idée, elle est une inscription. Elle fait signe, elle fait douleur, elle fait silence. Elle oblige aussi à discerner, parce que toute marque peut être imitée, contestée, marchandisée. Le livre n’élude pas cette tension. Il la laisse vibrer, comme un fil entre le miracle et la crédulité, entre la ferveur et le théâtre, entre le mystère et sa caricature.

Et pourtant, ce n’est jamais un livre de soupçon

C’est un livre de fidélité au regard, au sens le plus exigeant, c’est-à-dire une fidélité qui refuse l’hypnose. Lionel Tardif parle en passeur. Il a connu les salles, les publics, les incompréhensions, ces silences qui jugent, ces moqueries qui protègent l’ignorance. Il a donc choisi une voie très singulière, offrir des repères sans fermer le ciel. Il y a, dans cette démarche, quelque chose de l’instruction initiatique, qui n’assène pas mais propose, qui ne délivre pas un dogme mais une méthode de lecture. Chaque analyse, accompagnée d’une illustration en noir et blanc, ressemble à une gravure de chantier, un rappel que la lumière a besoin de contraste pour être vue, et que la foi, souvent, se dit mieux par l’économie des moyens que par l’emphase.

Ce livre travaille aussi une question plus vaste

Celle du meurtre intérieur, du sacrifice mal orienté, de cette violence que l’homme attribue aux dieux pour ne pas regarder ses propres tempêtes. Là, Lionel Tardif touche un point brûlant. La foi peut être remède ou prétexte. Elle peut relever ou dresser. Elle peut ouvrir l’inconnu ou exiger qu’on y immole le prochain. La force de son parcours est de nous faire sentir, par le cinéma, cette ligne de crête. Le montage, le cadre, le rythme, deviennent des instruments de discernement. Nous comprenons combien une image peut sauver, mais aussi combien elle peut conduire, insensiblement, à consentir à l’inacceptable. Le livre, sans ton professoral, nous invite à une vigilance de l’âme.

Lionel Tardif occupe, dans ce paysage, une place rare parce qu’il unit la culture des œuvres et la responsabilité de la transmission

Ancien directeur fondateur de la Cinémathèque de Tours, compagnon de route d’Henri Langlois, Lionel Tardif n’écrit pas depuis une chaire, il écrit depuis une vie passée à faire circuler la lumière, à tenir ensemble la salle, le film, le spectateur, et l’après-coup, ce moment où une image continue de travailler longtemps après l’extinction. Cette biographie, que nous rappelions déjà à propos de Les grands aventuriers du cinéma, éclaire la cohérence d’une œuvre qui cherche moins à briller qu’à relier.

Lionel Tardif – source la gazette catalane.com

Pour situer Lionel Tardif sans l’enfermer dans des étiquettes, il suffit peut-être de nommer deux jalons qui se répondent. Les grands aventuriers du cinéma – Architecte d’un langage nouveau 1895–1970 explore la naissance et l’élévation d’une langue de lumière. Les routes de la Foi au cinéma suit cette langue lorsqu’elle tente de dire l’absolu, le tremblement, l’abandon, la fidélité, tout ce qui, en nous, cherche une direction quand la carte du monde se brouille. C’est la même exigence, la même idée que l’image, lorsqu’elle est tenue avec justesse, peut devenir un instrument de rectification intérieure, une équerre invisible posée sur le chaos, non pour le nier, mais pour l’ordonner assez afin que l’humain y demeure digne.

Les Routes de la Foi au cinéma

Lionel Tardif – Éditions du Cosmogone, 2025, 356 pages, 28,80 € / L’éditeur, le SITE

Éd. du Cosmogone

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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