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Il est des textes que les siècles n’épuisent pas parce qu’ils demeurent moins des réponses que des foyers de questions. Avec Le Cantique des Cantiques, traduit et commenté par Marc Halévy et illustré par Frank Lalou, l’un des poèmes les plus sensuels de la Bible retrouve sa nudité première, celle d’une parole d’amour qui refuse de choisir entre la chair et l’esprit. Marc Halévy y poursuit une méditation nourrie de pensée hébraïque, de Kabbale, de métaphysique et de philosophie de la complexité. Son geste consiste à déplacer la lecture du religieux vers l’Alliance, de la croyance vers la Foi, du couple vers la relation et de l’amour particulier vers ce qu’il nomme l’Amour de la Vie. Aimer signifie alors unir sans confondre, chercher l’Unité sans abolir les différences et construire une demeure intérieure où le moi, le monde et l’autre puissent entrer en relation.

« L’essentiel n’est pas la croyance en Dieu, mais la Foi en l’Alliance »
Marc Halévy déplace d’emblée le centre de gravité. Le Cantique n’est pas traité comme un objet de dévotion qu’il suffirait de replacer dans le canon biblique. La question religieuse demeure, mais elle est soumise à une distinction décisive entre croyance et Foi. La première relève pour lui de la représentation, de la conviction ou de l’hypothèse, toujours susceptible de dériver vers la crédulité. La seconde désigne une cohérence intérieure, une confiance active, une fidélité au Réel et à l’Alliance. Cette distinction permet de rendre au poème sa puissance spirituelle sans l’enfermer dans un catéchisme.
La même logique éclaire son interprétation du nom divin. YHWH n’apparaît pas comme une figure anthropomorphe placée hors du monde, mais comme la présence qui anime le Réel et les relations entre les êtres. Le Divin n’est plus l’objet lointain d’un assentiment intellectuel, mais la profondeur de l’existence lorsqu’elle est vécue dans la fidélité, l’attention et l’unification. La proposition pourra dérouter le croyant soucieux de dogme autant que le rationaliste hostile à toute langue du sacré, mais elle donne sa cohérence au livre.
Physicien de formation, spécialiste des systèmes complexes et ancien collaborateur d’Ilya Prigogine, Marc Halévy a consacré une part importante de son œuvre à la philosophie, au judaïsme, à la Kabbale, au taoïsme et à la Franc-Maçonnerie. Son précédent travail sur le Cantique, publié en 2015 sous le titre Kabbale érotique et mystique, trouve ici une forme nouvelle, portée par une traduction originale de l’hébreu et par une construction organisée autour des grandes images du poème.

L’Amante, l’Aimé et le Chœur dessinent une géométrie de la relation
L’une des propositions les plus fécondes du livre consiste à prendre au sérieux la présence de trois voix. L’Amante, l’Aimé et le Chœur des filles de Jérusalem ne sont pas seulement les personnages d’un poème amoureux. Ils deviennent les pôles d’une triade métaphysique. Le « moi », le « monde » et l’« autre » entrent ainsi dans une relation où aucun terme ne peut prétendre absorber les deux autres. Marc Halévy refuse de réduire l’existence à l’affrontement de deux blocs fermés. Le face-à-face peut devenir duel, absorption ou destruction. La triade ouvre un troisième espace où l’opposition devient dialectique.
Cette pensée possède une portée initiatique évidente. Le travail maçonnique apprend précisément que l’opposition n’est pas destinée à se résoudre par l’anéantissement de l’un des contraires. L’équerre et le compas ne se détruisent pas. La verticale et l’horizontale se croisent. Le pavé mosaïque ne supprime ni le noir ni le blanc. Marc Halévy rejoint cette intuition lorsqu’il cherche une unité qui ne soit jamais uniformité. L’Alliance n’abolit pas les différences, elle leur donne une forme habitable.

La figure à six branches utilisée pour représenter les scénarios de la relation devient alors suggestive. Les calligraphies de Frank Lalou prolongent cette pensée. Ses lettres hébraïques ne sont pas de simples ornements. Elles rendent sensible une conviction selon laquelle la lettre est forme, souffle et énergie de sens. Le livre relié, d’une grande sobriété, trouve ainsi une unité réelle entre le propos et sa forme.
La non-dualité n’efface pas le monde, elle l’approfondit
Marc Halévy consacre plusieurs pages à la dualité, à la non-dualité et au dépassement des logiques binaires. Sa réflexion part de la logique classique, de la contradiction et du tiers exclu, puis cherche à montrer que l’existence résiste aux séparations absolues. Un être n’est jamais enfermé dans une seule définition. Il appartient à des réseaux, des relations et des histoires qui interdisent de réduire le vrai et le faux à des blocs étanches. La non-dualité n’est donc pas une confusion où toutes les distinctions disparaîtraient, mais une manière de penser l’unité à travers la diversité.

Cette ambition constitue une force, mais aussi une fragilité. Marc Halévy aime les formules tranchantes et les vastes synthèses. Certaines pages rapprochent en peu d’espace Aristote, les religions, les monismes, le dualisme ou la dialectique. Le lecteur peut souhaiter davantage de précautions historiques, tant les traditions convoquées sont considérables. Il faut cependant reconnaître à cette écriture une qualité précieuse. Elle prend le risque de penser et donne matière à discuter plutôt qu’à acquiescer.
Pour le Franc-Maçon, cette non-dualité possède une profondeur familière.
L’initiation ne demande pas d’abolir les contraires, mais d’apprendre à les tenir ensemble sans les confondre. Le silence n’est pas le contraire de la parole, il en est la matrice. Les ténèbres ne sont pas l’échec de la Lumière, elles en rendent l’apparition intelligible. La pierre brute n’est pas l’ennemie de la pierre taillée, elle en constitue la possibilité.

Aimer, c’est chercher l’Unité sans perdre l’altérité
Le cœur du livre demeure l’amour, non pas réduit à la consolation affective mais envisagé comme principe de relation et d’accomplissement. Marc Halévy reprend la sensualité du texte sans la purifier artificiellement. Le désir, le corps, les parfums, les jardins, le vin, les fruits, les sources, les fleurs et les aromates conservent toute leur présence. L’érotique n’est pas une faiblesse qu’il faudrait excuser au nom d’une lecture spirituelle. Elle appartient au chemin.
L’architecture du volume le souligne. Les méditations consacrées à l’Amour, à l’Alliance, au vin, à la noirceur, aux aromates, à l’érotique, aux fleurs, aux arbres, au jardin, à l’eau, aux sources et au fruit composent une véritable symbolique de la Vie. Le vin dit la joie, le jardin l’art de vivre, l’eau la force, le fruit l’accomplissement. Le sensible n’est jamais rejeté au profit d’un esprit désincarné. Il est travaillé et reconduit vers une profondeur qui ne le nie pas.
L’analogie avec les traditions initiatiques s’impose ici sans artifice. Toute métamorphose commence avec une matière. L’alchimiste n’obtient pas l’or en méprisant le plomb. Le bâtisseur n’élève pas le Temple en niant la pierre. De même, l’amour spirituel ne naît pas de la haine du corps mais de sa juste ordonnance. La mesure est l’art d’accorder les forces afin qu’elles puissent porter du fruit.

Le jardin, la source et le fruit composent un Temple intérieur
Les images végétales du Cantique forment une géographie de l’intime. Le jardin est un espace cultivé. Il exige patience, discernement, attente et soin. Rien ne s’y accomplit sans durée. Cette symbolique rejoint de près le travail maçonnique, où la transformation intérieure ne procède jamais d’un éblouissement définitif mais d’une œuvre recommencée.
Le livre donne à cette symbolique une tonalité hébraïque avec la Tente de la Rencontre, le Saint des Saints et l’Arche de l’Alliance. Dans les dernières pages, ces images convergent vers l’intériorité. Le lieu du rendez-vous avec l’autre et avec le Divin se construit dans le cœur. Marc Halévy peut alors écrire que l’Amante, « ami lecteur, c’est toi ». Le poème amoureux devient miroir. Chacun est celui ou celle qui cherche dans la nuit, traverse la ville, connaît l’absence et poursuit ce qui donne sens à son existence.
Cette quête nocturne possède quelque chose de l’expérience initiatique.
Le candidat avance parce qu’il lui manque ce qu’il ne sait pas encore nommer. Il entre avec des certitudes et des croyances qui seront déplacées. La Lumière ne lui est pas remise comme un objet qu’il pourrait posséder. Elle se révèle comme une relation nouvelle au monde, à soi-même et aux autres. Le manque devient ainsi puissance de mise en route.
La traduction assume le souffle autant que l’interprétation
Marc Halévy insiste sur la difficulté de rendre en français un texte hébreu ancien, poétique et rythmé. Il revendique une traduction littérale tout en reconnaissant que traduire suppose une interprétation. Certains choix, notamment autour du nom divin, de l’Alliance ou de la relation entre l’Amante et l’Aimé, portent clairement sa lecture. La traduction n’est donc pas transparente et ne prétend pas l’être.

Cette subjectivité peut dérouter, mais elle possède une réelle honnêteté. Le lecteur comprend que cette version du Cantique appartient à un projet philosophique précis. La fidélité recherchée n’est pas seulement philologique. Elle vise le souffle, la dynamique des images et la cohérence intérieure d’un poème dont la densité symbolique excède toute traduction définitive.
Frank Lalou renforce cette dimension. Écrivain, essayiste, poète et calligraphe, il accompagne le texte par des lettres hébraïques qui donnent à voir ce que la traduction ne peut entièrement transporter. La lettre devient seuil. Elle rappelle que toute tradition est aussi matérialité du signe, respiration et geste transmis.
De l’amour humain à l’Amour de la Vie

La dernière partie porte l’ouvrage vers sa proposition la plus ample. Marc Halévy élargit progressivement l’amour de l’Aimé à l’amour de la Vie. « Aimer, c’est unir », écrit-il. Cette union n’est ni fusion ni effacement de l’altérité. Elle est recherche d’une cohérence plus vaste, fidélité à ce qui relie sans emprisonner.
La perspective refuse deux appauvrissements. Elle refuse une spiritualité qui mépriserait le désir, la joie et le corps. Elle refuse également un érotisme qui réduirait l’autre à la satisfaction d’un besoin. Entre ces deux voies, le Cantique devient école d’Alliance. L’amour y est acte de connaissance autant que mouvement du cœur. Il révèle ce que chacun accepte de recevoir, de transformer et de transmettre.
C’est ici que le livre rejoint avec le plus de justesse la démarche maçonnique.
Construire l’Alliance signifie apprendre à faire place, à ajuster, à relier, à reconnaître dans l’altérité une condition de notre propre élargissement. Le Temple intérieur ne se bâtit pas contre le monde mais dans une relation plus consciente avec lui. La vraie unité n’est pas celle d’un bloc. Elle est celle d’une œuvre dont les pierres demeurent distinctes tout en participant au même édifice.

Marc Halévy propose ainsi une lecture personnelle et volontiers provocante du Cantique des Cantiques. Ses raccourcis philosophiques susciteront parfois la discussion, certains choix de traduction pourront être contestés. C’est aussi ce qui fait l’intérêt du livre. Il ne réclame pas la docilité. Il demande un dialogue.

Au terme de cette méditation, une idée demeure. Aimer la Vie, c’est travailler à l’Alliance. Non pas l’Alliance comme contrat extérieur, mais comme discipline intérieure de relation, de fidélité et de transformation. Le vieux chant biblique rappelle ainsi que la quête du sacré commence peut-être moins par une réponse sur Dieu que par une manière d’aimer, moins par la possession d’une vérité que par la qualité d’un lien. Et si le Temple intérieur possède véritablement un Saint des Saints, peut-être n’abrite-t-il rien d’autre que cette capacité toujours à reprendre de faire de l’autre non un obstacle ou un miroir, mais un partenaire de l’Alliance.

Le Cantique des Cantiques
Marc Halévy (Trad. et comm.), Frank Lalou (ill.) – Éditions Trajectoire, 2026. 130 pages. 19,90 € / Découvrir et commander l’ouvrage sur le site de l’éditeur
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