« MATIÈRES à penser » – Sur les chemins secrets de l’âme…

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L’âme appartient à ces mots que la modernité n’a jamais réussi à congédier. Les sciences ont exploré le corps, le cerveau, les mécanismes de la conscience et les ressorts du comportement humain, sans épuiser cette interrogation plus ancienne qui traverse religions, philosophies, poésie et traditions initiatiques. Le 36e numéro de MATIÈRES à penser replace cette énigme au centre du chemin intérieur. Son ouverture lui donne immédiatement une profondeur singulière grâce à Roland Dauxois qui consacre une étude très nourrie au Poème de l’Âme de Louis Janmot. Peinture, poésie, christianisme lyonnais, romantisme, illuminisme, correspondances baudelairiennes et spiritualité composent alors une véritable archéologie de l’intériorité. Derrière l’histoire d’un peintre longtemps demeuré aux marges des grands récits de l’art surgit une question que le Franc-Maçon connaît bien. Que devient l’être humain lorsqu’il accepte de faire de sa propre existence le lieu d’un passage, d’une épreuve et d’une transformation ?

L’âme demeure après l’effacement des certitudes

L’intelligence de ce numéro tient d’abord à son titre. « À quelle âme se vouer ? » détourne avec malice l’ancienne expression religieuse « à quel saint se vouer » pour déplacer la recherche du côté de cette intériorité que l’Occident nomme depuis des siècles anima, psychè, souffle, principe vital ou étincelle divine. L’interrogation paraît presque intempestive à une époque où ce qui ne se chiffre ni ne se mesure rencontre volontiers la suspicion. Elle n’en devient que plus nécessaire intellectuellement.

La revue part d’un constat qui traverse notre civilisation. Les connaissances relatives au corps n’ont cessé de progresser tandis que le vocabulaire permettant de penser la vie intérieure s’est fragilisé. L’âme fut longtemps située entre le corps et l’esprit, entre la création et son principe, entre la naissance et l’éternité. Notre époque préfère souvent parler de conscience, de psychisme, d’identité ou de cognition. Pourtant, le vieux mot subsiste. Une œuvre possède une âme, un lieu peut en être privé, deux êtres se disent âmes sœurs, et certaines expériences donnent encore le sentiment de toucher une région de nous-mêmes qu’aucun examen anatomique ne peut circonscrire.

Les contributions réunies empruntent ainsi des chemins différents. Yann Leray envisage l’âme comme « mémoire du ciel dans la chair », Jean-Claude Mondet comme « source de vie », Patrick Ballester recherche « la part du ciel en nous », Jean-Claude Émeriau évoque « une étincelle d’éternité », tandis que François Brin la rapproche de la prière. Kinthia Appavou suit les images du tarot initiatique, Didier Lafargue interroge l’éternel féminin, Gilles Cozzari les liens entre âme sœur et âme mère, Guillaume Dreidemie descend vers la nuit de l’âme et Amédée Malleret retrouve la rose parmi les figures de l’intériorité.

Cette multiplicité pourrait faire craindre la dispersion. Elle constitue plutôt la tension féconde du volume. L’âme n’apparaît jamais comme un objet posé devant nous, mais comme une question qui change de visage selon la tradition, l’expérience et le langage qui tentent de l’approcher.

Louis Janmot, Autoportrait (1832), Lyon

Louis Janmot cherche à donner un corps à ce qui n’en possède pas

Roland Dauxois choisit pour ouvrir le chemin une œuvre qui semble avoir été conçue pour mettre à l’épreuve toute définition de l’âme. Le Poème de l’Âme de Louis Janmot appartient à ces entreprises artistiques qui débordent leur époque parce qu’elles refusent de séparer peinture, poésie, métaphysique et expérience spirituelle.

Roland Dauxois ne l’aborde d’ailleurs pas comme un historien extérieur à son sujet. Poète et peintre lyonnais, il se souvient des visites de sa jeunesse au musée des Beaux-Arts de Lyon, de ces salles encore obscures où les dix-huit peintures du premier cycle de Janmot retenaient déjà son regard. Ce souvenir donne à son étude une tonalité particulière. La rencontre esthétique précède ici l’analyse savante. Bien avant de connaître l’histoire de l’œuvre, Dauxois avait éprouvé son étrangeté. L’image avait ouvert une brèche que la connaissance viendrait ensuite approfondir.

Cette position convient admirablement à Louis Janmot. Le peintre lyonnais consacra une part immense de son existence à cette création commencée dans les années 1830 et poursuivie pendant plusieurs décennies. Peintures, grands dessins et milliers de vers composent une sorte de récit spirituel total. Un jeune garçon, incarnation terrestre d’une âme, chemine auprès d’une figure féminine qui devient son âme sœur. Tous deux traversent l’enfance, la contemplation, le désir d’élévation, la perte, la solitude et l’épreuve. Ce qui pourrait relever de l’allégorie religieuse devient chez Louis Janmot une dramaturgie de l’existence intérieure.

La singularité apparaît déjà dans le dialogue permanent entre texte et image. Le peintre ne se contente pas d’illustrer un poème, pas davantage que le poète ne décrit ses tableaux. Les deux expressions cherchent une réalité que chacune, isolément, peine à contenir. L’âme se laisse voir et se dérobe aussitôt. Elle devient personnage tout en demeurant symbole, histoire humaine tout en conservant une dimension métaphysique.

Louis-Claude de Saint-Martin

Lyon fut l’un des laboratoires secrets de la spiritualité européenne

L’un des grands intérêts du travail de Roland Dauxois réside dans la profondeur historique qu’il restitue à cette œuvre. Louis Janmot ne surgit pas dans le vide. Il appartient à une ville et à une époque où circulent des courants religieux, philosophiques et ésotériques d’une remarquable densité.

J.-B. Willermoz

Roland Dauxois revient ainsi vers ce christianisme lyonnais du début du XIXe siècle qui conserve la mémoire de l’illuminisme du siècle précédent. Emanuel Swedenborg, Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz appartiennent à cette constellation où la pensée chrétienne dialogue avec la théosophie, la mystique, les sciences et l’idée d’une connaissance intérieure. Lyon constitue alors l’un des lieux européens où la religion ne se réduit pas à la seule discipline ecclésiastique. Elle cherche aussi les correspondances secrètes entre l’homme, le cosmos et le divin.

Pour un lecteur maçon, la présence de Jean-Baptiste Willermoz ne saurait passer inaperçue.

lle ne permet évidemment pas de transformer Louis Janmot en peintre maçonnique. Elle rappelle cependant le climat spirituel dans lequel sa sensibilité se développe. Le Lyon de Janmot demeure marqué par cette idée que l’homme porte en lui une origine perdue et qu’un travail de réintégration peut lui rendre la conscience de sa véritable nature. Cette intuition traverse le martinisme comme certaines expressions du christianisme mystique et du Régime Écossais Rectifié.

 Le Passage des âmes

Roland Dauxois suit également les figures qui entourent Louis Janmot. L’abbé Noirot, professeur de philosophie et personnage déterminant de la vie intellectuelle lyonnaise, nourrit chez plusieurs générations d’élèves le goût de Pascal, de la métaphysique et des questions spirituelles. Paul Chenavard, Hippolyte Flandrin et d’autres artistes participent au renouveau religieux et esthétique qui parcourt alors la cité.

L’histoire de Louis Janmot prend ainsi une autre dimension. Elle n’est plus celle d’un solitaire retiré dans ses visions. Elle devient celle d’un homme situé au croisement de plusieurs lignées spirituelles.

L’Italie apprend à Janmot que la Lumière peut devenir peinture

Le voyage en Italie constitue l’un des moments décisifs de cette formation. Janmot découvre avec ses compagnons les fresques de Fra Angelico, Giotto et les maîtres de cette Renaissance encore habitée par une vision sacrée du monde. L’art n’y sépare pas la beauté de la révélation. La couleur, le geste, l’architecture et le visage humain deviennent les moyens d’une élévation.

Roland Dauxois rapproche à juste titre cette aspiration de celle des Nazaréens allemands, qui cherchèrent eux aussi à retrouver une unité spirituelle de l’art après les bouleversements révolutionnaires et l’avènement d’une modernité davantage préoccupée par le progrès matériel. Chez eux comme chez Louis Janmot, peindre revient encore à rendre visible un ordre invisible.

Virginitas

Victor Orsel représente une autre influence essentielle. Son Bien et le Mal appartient à cet art moral et symbolique qui cherche dans l’image une puissance d’enseignement. Pourtant Janmot ira plus loin. Son grand cycle n’oppose pas seulement des vertus à des vices. Il construit progressivement une existence.

Cette évolution explique pourquoi la lecture initiatique devient ici possible sans artifice. Le héros du Poème de l’Âme ne reçoit pas une doctrine achevée. Il traverse des états. Il découvre, perd, souffre, doute, aime et cherche. Sa connaissance ne vient pas d’un enseignement extérieur seulement. Elle naît de ce que l’épreuve inscrit en lui.

Toute ascension suppose qu’une région obscure ait d’abord été traversée

Roland Dauxois s’attarde avec raison sur plusieurs tableaux qui éclairent cette progression intérieure. Le Passage des âmes place d’emblée le récit dans une cosmogonie où les êtres semblent quitter le monde céleste pour entrer dans l’incarnation. La composition fait sentir le mouvement de la descente autant que la nostalgie d’une origine. Le monde terrestre devient alors lieu d’expérience plutôt que séjour définitif.

Cette idée parle immédiatement à la sensibilité initiatique. Entrer dans la matière signifie accepter la limite, la séparation et le temps. L’âme ne découvre ce qu’elle est qu’en traversant ce qu’elle n’est pas encore capable de comprendre.

Avec Virginitas, le couple formé par le jeune garçon et la jeune fille atteint une sorte d’équilibre suspendu. La nature les enveloppe et la présence du lys associe innocence, pureté et élévation. L’image ne raconte pourtant pas un paradis définitivement retrouvé. Elle possède cette douceur inquiète des instants dont le spectateur pressent qu’ils ne dureront pas.

L’harmonie devient d’autant plus bouleversante qu’elle porte déjà en elle la possibilité de la perte.

Sur la montagne conduit la relation vers une autre verticalité. Depuis les traditions bibliques jusqu’au romantisme, la montagne constitue le lieu de la révélation, de la distance prise avec le monde ordinaire et du rapprochement symbolique avec le ciel. Louis Janmot place ses deux figures dans cet entre-deux où la terre demeure visible tandis que le regard cherche plus haut.

Le maçon reconnaîtra la structure sans avoir besoin de lui imposer ses propres emblèmes. Toute initiation véritable exige un déplacement du regard. Le profane ne devient pas initié parce qu’il reçoit des mots secrets, mais parce qu’un travail lui apprend progressivement à percevoir autrement ce qui était déjà présent.

Baudelaire, Delacroix et Gautier reconnaissent un peintre difficile à classer

Sur la Montagne

L’étude gagne encore en intérêt lorsque Roland Dauxois restitue les regards portés sur Louis Janmot par ses contemporains. Charles Baudelaire lui accorde une attention qui pourrait surprendre si le poète des Fleurs du mal était réduit à sa seule réputation sulfureuse. Baudelaire sait reconnaître chez Janmot le sérieux du dessin, l’étrangeté de la couleur et cette mélancolie qui appartient pleinement au XIXe siècle.

Théophile Gautier rencontre lui aussi l’univers du peintre et perçoit ce mélange de spiritualité, de grâce et d’étrangeté qui rend l’œuvre difficile à faire entrer dans une école. Eugène Delacroix demeure plus réservé. Cette divergence devient presque exemplaire. Elle rappelle que les œuvres véritablement singulières dérangent d’abord les catégories établies avant de trouver leur place dans l’histoire de l’art.

Louis Janmot se situe en effet à une frontière. Il possède quelque chose du romantisme, annonce certains symbolistes, se nourrit du christianisme ancien et du Quattrocento, partage avec William Blake le désir de rendre visible un univers spirituel tout en demeurant profondément enraciné dans les inquiétudes de son siècle.

Roland Dauxois insiste avec justesse sur cette difficulté de classement. Elle constitue probablement l’une des raisons du relatif effacement de Janmot avant sa redécouverte. L’histoire de l’art aime les familles clairement établies. Janmot demeure un parent rétif à toute généalogie trop commode.

Le véritable sujet du Poème de l’Âme reste l’être humain transformé par ce qu’il traverse

L’exposition du musée d’Orsay consacrée à Louis Janmot en 2023 et 2024 a permis de mesurer à nouveau l’ambition de l’entreprise. Réunir peintures et grands dessins revenait à restituer l’œuvre dans son mouvement, à rendre au cycle ce que la dispersion des tableaux lui avait retiré. Roland Dauxois rappelle combien cette redécouverte confirme la singularité d’un artiste dont l’œuvre se tient entre littérature, peinture, philosophie et spiritualité.

Réalité

Mais son étude ne vaut pas seulement par l’érudition accumulée. Elle rejoint finalement le thème général de la revue. L’âme cesse d’être une abstraction. Chez Louis Janmot, elle possède une histoire et cette histoire n’est jamais rectiligne.

Le premier cycle contient encore la présence de l’enfance, de la nature, de l’amour et de la confiance. Le second s’assombrit. Les épreuves deviennent plus dures, le monde plus inquiétant et la solitude plus présente. La lumière initiale ne disparaît pas, mais elle doit désormais être reconquise.

Cette progression rejoint une intuition commune aux traditions initiatiques et à de nombreuses mystiques. La connaissance qui transforme ne peut être seulement reçue. Elle doit être éprouvée. La nuit de l’âme, la nigredo alchimique, la mort symbolique ou l’épreuve rituelle diffèrent par leurs doctrines et leurs contextes, mais elles conservent cette idée qu’aucune renaissance intérieure ne se produit sans rupture avec un état antérieur.

Le Poème de l’Âme devient alors une méditation sur cette loi de transformation.

L’âme serait peut-être ce lieu où l’expérience devient connaissance

Une phrase de Philippe Heckmann citée à la fin de l’étude donne presque la clef éditoriale de l’ensemble. Les textes de la revue devraient porter la marque d’une connaissance issue de « l’expérience et de la mise à l’épreuve de la Vie », chacun partageant depuis sa propre place les contemplations recueillies au long de son parcours.

Cette conception mérite d’être retenue. Elle distingue la connaissance de l’accumulation des savoirs. Une bibliothèque peut contenir des milliers de volumes sans qu’aucun transforme celui qui les possède. À l’inverse, une expérience véritablement méditée peut modifier la relation au monde.

Le travail maçonnique repose sur une distinction voisine. Les symboles demeurent muets tant qu’ils ne deviennent pas matière à expérience intérieure. La pierre brute n’accomplit rien à notre place, le compas ne mesure aucune passion par lui-même, la Lumière reçue lors d’une cérémonie ne dispense jamais de la chercher ensuite dans sa propre existence. La voie initiatique commence précisément lorsque le symbole cesse d’être regardé comme un objet extérieur et devient une question adressée à celui qui le contemple.

C’est peut-être ce qui donne au texte de Roland Dauxois sa place si juste au commencement de À quelle âme se vouer ?. Avant de définir l’âme, il raconte le destin d’un homme qui passa presque toute sa vie à tenter de la peindre. Janmot n’apporte aucune preuve métaphysique. Il accomplit autre chose. Il montre combien la question de l’âme engage une conception entière de l’existence.

Le numéro du Cosmogone peut alors poursuivre ses multiples chemins vers la mémoire, le ciel, la prière, le tarot, la rose, le féminin ou la nuit intérieure. Le premier geste a déjà été posé. Il consiste à rappeler que l’être humain demeure irréductible à ce que les instruments savent mesurer de lui.

Peut-être l’âme commence-t-elle précisément dans cet écart, entre ce que nous pouvons expliquer et ce que nous devons encore vivre pour le comprendre.

Editions-du-Cosmogone

MATIÈRES à penser – se repérer – analyser – se projeter – anticiper

À quelle âme se vouer ?

Collectif – Éditions du Cosmogone, N°36, Année 2026, 194 pages, 22 € / L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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